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Je lis trop.

03 juillet 2009

La Souris bleue

souris_bleueLettre A du Challenge ABC 2009

J'ai eu une bonne surprise avec ce livre ! Un bon polar, si le terme est adapté, dans une ambiance britannique drôle et très noire à la fois. Les premières pages m'avaient pourtant rebutée, avec l'immersion dans une famille de Cambridge peu épanouie, dont la mère tombe encore une fois enceinte, en se demandant ce qu'elle fait là. Je mélangeais tous les noms des filles (Sylvia, Amelia, Julia et Olivia), je n'aimais pas le point de vue enfantin.

Jusqu'à la fin du premier chapitre, qui met une première claque, confirmée par la fin du deuxième. J'ai commencé à trouver ce roman très méchant. Des personnables adorables nous sont présentés pour mourir bêtement sous nos yeux. Dans les premiers chapitres, j'ai même eu l'impression d'être devant une saison de Six Feet Under, où on se demande toujours qui va mourir pendant les cinq premières minutes.

Ensuite, c'est l'enquête, avec un détective privé, Jackson, forcément divorcé et dépressif. Il tente de découvrir ce qui s'est passé trente ans auparavant. Le suspens est habilement mené par des flashbacks elliptiques. Certains mystères sont révélés de façon fortuite, à travers les remarques d'un personnage, dont on découvre soudain la véritable identité (pour certains, ce n'est pas une vraie révélation). On découvre peu à peu une histoire très triste et perverse, heureusement portée par des personnages attachants.

Kate Atkinson, La Souris Bleue, Editions de
Fallois,2004, 328 pages [Case Histories, 2004].

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02 juillet 2009

La Ballade de l'impossible

ballade_impossibleEncore un Murakami moyen, je suis un peu déçue...

Watanabe rentre à l'université avec un gros poids sur le coeur : son meilleur ami de lycée s'est suicidé, de manière totalement inattendue. Il va revoir la petite amie de celui-ci, s'éprendre d'elle, pour constater qu'elle souffre de graves troubles psychologiques. Il couche avec des tas de filles. Il observe les grèves des étudiants dans le contexte post 1968. Une autre fille lui court après.

J'ai trouvé que le roman manquait de souffle. L'auteur décrit le quotidien répétitif d'un personnage à côté de la plaque. On a du mal à s'attacher à lui. A l'exception d'une scène de séduction lesbienne, les scènes de sexe sont froides et mornes ; le plaisir y est peu réciproque, toutes ces filles semblant très désireuses de plaire à cet étudiant plat et égocentrique... Evidemment, entre la belle neurasthénique inaccessible et la fille marrante et tout à fait disposée à passer du temps avec lui, Watanabe penche pour le choix idiot et douloureux et on subit l'histoire dramatique en retenant un bâillement.

J'ai beaucoup aimé les passages dans la montagne, cela dit.

Haruki Murakami, La Ballade de l'impossible, Seuil, 1999, 356 pages.

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16 juin 2009

Je suis un chat

jesuisunchatLettre N du Challenge ABC 2009

Un chaton est recueilli dans la maison d'un minable professeur de lycée. Il grandit pour devenir un chat élégant, curieux et intelligent, prompt à décortiquer la vie quotidienne de la famille qui le nourrit.

Dans ce roman de Natsume Soseki, les points communs avec le Chat Murr, lu il y a quelques mois, ne manquent pas. Là aussi, on a un chat pas qu'un peu mégalo, qui s'autoproclame parangon de tous les félins. Son coup d'oeil incisif n'a pas son pareil pour disséquer avec ironie la vie quotidienne des humains qui l'entourent. Glouton, paresseux, égoïste, l'auteur le dépeint tel que se comportent la plupart des chats domestiques. Une nuance, tout de même, ce chat-ci ne sait pas lire !

Un déluge de notes de bas de pages nous apprend plein de détails sur la culture japonaise du début du XXe siècle. L'auteur fait de nombreuses allusions à la littérature anglaise, notamment Tristram Shandy de Laurence Sterne, dont l'histoire du nez semble l'avoir beaucoup marqué ! La lecture devient tout de même fastidieuse, à mesure que s'égrènent les ridicules querelles de voisinage des maîtres du chat...

Les pattes de chat font oublier leur existence ; on n'a jamais entendu dire qu'elles aient fait du bruit par maladresse, où qu'elles aillent. Les chats se déplacent aussi silencieusement que s'ils foulaient de l'air ou que s'ils marchaient sur les nuages. Leur pas est doux comme le bruit d'un gong en pierre qu'on frappe dans l'eau, doux comme le son d'une harpe chinoise au fond de quelque caverne. Leur marche est parfaite comme l'intuition profonde er indescriptible des plus hautes vérités spirituelles. Avec de telles pattes, il n'existe ni vulgaire maison à l'occidentale, ni cuisine modèle, ni femme de voiturier, domestique, fille de cuisine, demoiselle de maison, femme de service ou Hanako, ni même son mari. Je vais où je veux, j'écoute ce que je veux, je tire la langue, je secoue ma queue et je retourne calmement chez moi avec mes moustaches bien droites. Dans ce domaine, je suis d'ailleurs le chat le plus doué du Japon. Je me demande même parfois si je n'aurais pas quelque parenté avec Nekomato, le chat légendaire des livres d'histoires illustrées de jadis. On dit que les crapauds portent sur le front un joyau qui brille la nuit ; or moi je porte dans ma queue une magie héréditaire qui peut ensorceler non seulement les dieux, les bouddhas, l'amour et la mort, mais aussi la race humaine tout entière. [p. 125]

Natsume Sôseki, Je suis un chat, Unesco, 1978,
439 pages [Wagahai wa neko de aru, 1906].

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03 juin 2009

Un homme qui dort

homme_qui_dortLe jour de ses examens de sociologie, le jeune homme est pris d'une grande langueur. Il contemple ses maigres possessions, rassemblées dans sa minuscule chambre de bonne. Il dort. Puis il erre dans la grande ville. Il se coupe de tous ses amis. Sans mettre de nom sur son état, il n'a plus goût à rien, il se laisse aller.

J'ai trouvé dans ce livre des similitudes troublantes avec un épisode de ma propre existence. Crise de l'entrée dans l'âge adulte, retour critique sur la voie qu'on suivait depuis un moment sans plus se poser de questions, "simple" angoisse existentielle banale dans le climat de violence sociale et de relégation subie par ma génération ? Ca ne m'a pas rassurée de découvrir que quelqu'un était passé par les mêmes affres (dans quelle mesure ce livre relate-t-il une expérience vécue ?) mais j'ai commencé à mieux accepter.

Atteindre le fond, cela ne veut rien dire. Ni le fond du désespoir, ni le fond de la haine, de la déchéance éthylique, de la solitude orgueilleuse. [...] Tu n'as rien appris, sinon que la solitude n'apprend rien, que l'indifférence n'apprend rien : c'était un leurre, une illusion fascinante et piégée. Tu étais seul et voilà tout et tu voulais te protéger ; qu'entre le monde et toi les ponts soient à jamais coupés. [p. 139-140]

Georges Perec, Un homme qui dort, Editions Denoël, 1967, "Folio", 144 pages.

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02 juin 2009

Le début de la fin

thursday5J'ai terminé le cinquième et dernier tome de la série Thursday Next ! Dans ce tome, Thursday est pourvue de trois enfants en bonne santé, si ce n'est que l'aîné passe le plus clair de son temps, qu'il est censé sauver, en position amibe sous la couette. La couverture de notre héroïne est d'être vendeuse de moquette mais elle travaille toujours en cachette à la Jurifiction, formant ses propres clones littéraires, fort peu qualifiées, au métier. L'oncle Mycroft réapparaît en tant que fantôme pour livrer une information essentielle qu'il a oubliée, la mort aidant. Thursday a les Danverclones aux trousses, à savoir une armée de gouvernantes quinquagénaires revêches, inspirées de la Mrs Danvers de Rebecca, de Daphne du Maurier. Et ce, dans un contexte où la lecture est en chute libre et où les classiques sont en passe d'être recyclés en émissions de télé-réalité.

Que de trouvailles ! J'ai bien envie de remercier Jasper Fforde pour les fous rires qu'il m'a occasionnés. C'est tellement rare les livres à la fois hilarants et pas bêtes... Or, la série m'a impressionnée à différents niveaux depuis le début :

- une héroïne forte, futée, qui ne craint pas le ridicule ;
- un humour détonant, aussi bien dans les situations décrites, les tournures de phrases, les dialogues décapants ;
- des paradoxes temporels de tellement haute volée qu'ils m'ont donnée le vertige à plusieurs reprises. La Chronogarde va jusqu'à remettre en cause le temps lui-même. Le moindre des paradoxes n'est pas que, parfois, les voyages dans le temps ne provoquent aucune modification. C'est ainsi que Thursday peut se souvenir de son père, même éradiqué, revenant régulièrement à un âge différent, mort sous ses yeux dans le passé...
- un discours hautement critique sur le système politique et les médias, à travers des systèmes trop absurdes pour ne pas nous rappeler le contexte actuel ;
- des passages de purs délires, que j'ai relus plusieurs fois en me tordant de rire. Pour le plaisir, voici un exemple se référant à l'activité à haut risque de trafic de fromage de Thursday :

Nous progressions toujours par paliers. Je m'étais positionnée sur le marché du fromage instable, et quand je dis instable, ce n'est pas au marché que je pense, mais bien au fromage lui-même.
Owen opina et me désigna un fromage mordoré veiné de rouge.
- Dolgellau marbré force quatre, c'est un 9,5. Dix-huit années de maturation à Blaenafon, et pas pour les mauviettes. Excellent avec des crackers, mais on s'en sert également pour repousser les putois en rut.
J'en pris audacieusement un gros morceau que je posai sur ma langue. Le goût était extraordinaire ; je pouvais presque voir les monts Cambriens à travers la pluie, le ciel bas, les torrents exubérants et les falaises de calcaire, les éboulis glaciaires et...
- Vous allez bien ? dit Millon quand j'ouvris enfin les yeux. Vous avez perdu un instant connaissance.
- C'est de la bombe, pas vrai ? dit aimablement Owen. Buvez un verre d'eau. [p. 193]

J'en oublie presque l'argument principal de la série, à savoir les voyages aventureux au cœur des livres. Pour le coup, je trouve que l'idée n'a pas été suffisamment exploitée, le monde de la fiction offrant des possibilités de parcours encore plus folles que ce qui nous est montré. A part Hamlet, peu de personnages s'offrent une bonne virée dans le monde réel. Comme je l'ai déjà dit, le travail au sein de la Jurifiction m'a parfois semblé lourd, une succession de petites virées gratuites d'un intérêt variable. Mais l''humour décalé, la loufoquerie, l'entrain qui se dégage de cette série l'emportent sur ces petites faiblesses.

Jasper Fforde, Le début de la fin, Fleuve Noir, 2008, 498 p.

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01 juin 2009

Leçons du monde fluctuant

lecons_monde_fluctuantIntéressée par la trilogie "Fééries pour les ténèbres" de Jérôme Noirez, ne le trouvant pas à la bibliothèques, j'ai finalement emprunté ce roman unique, qu'on peut classer (?) également dans le genre fantasy. J'ai bien accroché dès le départ, ai pris un peu mes distances sur la fin mais, globalement, ce fut une belle découverte !

Il s'agit d'une uchronie victorienne, dont le héros n'est autre que Charles Ludwige Dodgson, nom véritable de Lewis Carroll, ici dépeint sous les traits du professeur de mathématiques, photographe passionné de petites filles mais non de l'écrivain. Son comportement douteux ayant déplu en haut lieu, il se voit envoyé en mission à Novascholastica, une colonie particulièrement barbare, qui terrorise le malheureux éducateur bégayant.

Il a pour compagnon de voyage Jab Renwick, noir précepteur (et non précepteur noir !), un statut officiel entre l'inquisiteur, le bourreau et le sorcier, auquel s'ajoute une bonne dose de folie furieuse. Chargé de remettre un peu d'ordre dans le Lankolong, l'au-delà des indigènes, où les colons s'ébattent après leur mort sans le moindre respect pour leur situation de sujets de la Grande Rectrice Victoria, il ne manque pas une occasion de se divertir en torturant mentalement ou physiquement ses congénères. Un personnage très réussi.

C'est aussi l'histoire de Kematia, morte pendant une cérémonie d'excision particulièrement brutale, errant désormais dans le Lankolong en compagnie d'esprit animaux assez frappés. Elle sera notre Alice, calme et curieuse, au long de ce voyage plus carnavalesque que macabre. A ses côtés, Kapajing, chien de chiffon dépourvu de savoir-vivre, un lapin alcoolique, un homme ayant avalé un cerf, dont les cornes dépassent de sa bouche et s'accrochent aux branches, sans oublier Dolinjka, l'esprit tutélaire moustique... Jab Renwick est loin d'imaginer le bordel qui l'attend.

L'auteur fait preuve d'un vocabulaire riche et très fleuri, accompagné d'un humour noir très plaisant. Certes, j'ai été assez mal à l'aise face aux allusions aux tendances pédophiles de Charles, pour lesquelles on est censée le plaindre... Mais j'ai par ailleurs apprécié la dénonciation très claire de l'excision. L''ambiance africaine, peuplée d'animaux légendaires, m'a beaucoup plu, me rappelant certains passages de Otherland de Tad Williams, qui a visiblement enrichi son imagination aux mêmes sources.

Le livre s'était adapté à la déplaisante conformation de l'esprit de son nouveau propriétaire. La matière même des pages avait changé. Le papier d'excellente qualité qui avait servi à l'imprimer s'était transformé en une peau accidentée parcourue de veinules grises. Le frôler, ne fût-ce que du bout des doigts, inspirait le dégoût.
Quant au texte, l'anglais un peu suranné avait fait place à une langue cryptée, mélange de glyphes compacts et de lettres hébraïques atrocement déformées.
Le livre dévoilait à Jab Renwick sa véritable nature. A la fois rituel, table sacrificielle, confident des êtres les plus corrompus qui venaient chuchoter entre ses pages leurs inavouables secrets, et surtout porte vers des mondes post mosterm qu'administraient les amphigouristes pour la gloire éclatante de la Grande Rectrice Victoria et de l'Educaume d'Angleterre. La bibliothèque d'Oxford en possédait deux exemplaires, et tous les noirs précepteurs qui exerçaient leur art les avaient au moins feuilletés. [p. 207-208]

Jérôme Noirez, Leçons du monde fluctuant, Denoël, 2007, 355 pages.

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26 mai 2009

A Country Doctor

country_doctorCertains livres, particulièrement évocateurs, vous poursuivent longtemps. De Sarah Orne Jewett, j'avais beaucoup aimé Country of the Pointed Firs l'an dernier. Celui-ci me semble plus abouti. Les saynettes du premier posaient le décor ; ici, on retrouve le même cadre, avec une véritable intrigue poignante en prime.

A la mort de sa mère, la petite nan Prince est recueillie par sa grand-mère et s'épanouit comme une fleur sauvage dans le petit village d'Oldfields. Lorsque sa grand-mère meurt à son tour, elle s'installe tout naturellement dans la maison de son grand ami, le Dr Leslie. Une relation complice s'instaure entre le médecin de campagne et la fillette, qui aime l'accompagner lors de ses tournées. Tout pousse Nan devenue adulte vers la carrière médicale et pourtant, bien des barrières restent à franchir pour qu'une femme exerce librement la profession de son choix, à commencer par celles qu'elle s'impose à elle-même.

Dans un style naturel, généreux, ce roman retrace donc l'éducation particulièrement libre d'une jeune femme à la fin du XIXe siècle. De belles descriptions des paysages nous donnent l'impression de parcourir avec elle les sentiers champêtres, de dériver sur une barque le long d'une rivière bordée de fleurs printanières.

Le parcours de Nan est intéressant à suivre, surtout lorsqu'elle se trouve confrontée à un choix. L'alternative est fidèle à l'époque : l'étudiante ne peut se décider qu'entre le dévouement envers ses patients et le dévouement envers un mari. Le choix de l'un entraîne forcément l'oubli de l'autre, comme s'il n'existait aucun intermédiaire entre le sacerdoce professionnel et le sacrifice de toute aspiration sociale sur l'autel de l'amour. J'ai beaucoup aimé le personnage de Nan, d'une profondeur rare, tout en regrettant la religiosité qui baigne l'ensemble du livre.

By other people the knowledge of her having studied medicine was not very well received. It was considered to have been the fault of Miss Prince, who should not have allowed a whimsical country doctor to have beguiled the girl into such silly notions, and many were the shafts sped toward so unwise an aunt for holding out against her niece so many years. To be sure the child had been placed under a most restricted guardianship; but years ago, it was thought, the matter might have been rearranged, and Nan brought to Dunport. It certainly had been much better for her that she had grown up elsewhere; though, for whatever was amiss and willful in her ways, Oldfields was held accountable. It must be confessed that every one who had known her well had discovered sooner or later the untamed wildnesses which seemed like the tangles which one often sees in field-corners, though a most orderly crop is taking up the best part of the room between the fences. Yet she was hard to find fault with, except by very shortsighted persons who resented the least departure by others from the code they themselves had been pleased to authorize, and who could not understand that a nature like Nan's must and could make and keep certain laws of its own. [p. 202]

Sarah Orne Jewett, A Country Doctor, Bantam
Classic, 1999, 261 p. [première édition en 1884].

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21 mai 2009

Les abeilles

abeillesLettre O du Challenge ABC 2009

Découverte de l'univers très particulier de Yôko Ogawa. Une jeune femme à la vie atone est contactée par son cousin, qui se cherche une chambre d'étudiant. Elle le conduit dans la modeste résidence étudiante d'un fanbourg de Tokyo qu'elle a elle-même occupée pendant ses études. Le directeur semble curieusement réticent à accepter de nouveaux résidents, invoquant la "déstructuration particulière" subie par la résidence.

Une relation délicate se noue entre la narratrice et le directeur, infirme à la santé déclinante. Une sourde angoisse émane du texte. On se met à soupçonner que les pires crimes ont été commis avec beaucoup de douceur. Le final nous laisse face à notre propre voyeurisme et soif de macabre.

Les abeilles volaient librement au milieu du paysage dilué par la pluie. Elles s'élevaient très haut, disparaissaient ainsi de mon champ de vision, se dissimulaient près du sol, entre les herbes, et comme elles ne restaient pas en place, je n'arrivais pas à les compter pour connaître leur nombre exact. Seuls se reflétaient très nettement sur la vitre le contour, la couleur et le mouvement de chaque insecte. Je pouvais même voir les délicats motifs des ailes si transparentes qu'elles semblaient sur le point de se liquéfier.
Les abeilles, hésitantes, finissaient par se rapprocher des tulipes. Puis, quand elles étaient enfin décidées, elles venaien se poser sur la partie la plus fine de la bordure des pétales, les rayures de leur abdomen toutes palpitantes. Alors, se fondant dans les gouttes de pluie, leurs ailes paraissaient lumineuses. [p. 60]

Yôko Ogawa, Les Abeilles, Actes Sud, 1995, 76 pages [Domitori, 1991].

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27 avril 2009

Mon premier meurtre

premier_meurtreLeena Lehtolainen, romancière finlandaise, a déjà publié sept polars ayant pour héroïne l'inspectrice de police Maria Kallio. Seul trois d'entre eux ont été traduits en français à ce jour et c'est bien dommage.

Maria est l'héroïne typique que j'attendais : intelligente, passionnée de rock, la crinière rousse indomptable, une certain idéal de vie où n'entrent pas la surconsommation à crédit et l'élevage d'une nombreuse progéniture... Au début de l'histoire, âgée de 28 ans environ, elle a beaucoup de mal à s'imposer auprès de ses collègues du commissariat d'Helsinki. Alors qu'elle s'efforce de jouer les gros bras, elle se retrouve confrontée au meurtre d'une ancienne connaissance datant de ses années d'étudiante, le séduisant Jukka Peltonen. A travers les retrouvailles avec ses anciennes camarades, dont certaines chantent toujours à la chorale d'étudiants, elle interroge ses choix de vie et de carrière.

L'intérêt principal du livre n'est pas dans la résolution du meurtre (Jukka apparaît rapidement comme une tête à claques) mais plutôt dans la description de ce petit monde plus torturé qu'il n'y paraît. La fin donne dans le spectaculaire à outrance mais j'aimerais beaucoup continuer à suivre les enquêtes de cette sympathique policière.

Leena Lehtolainen, Mon premier meurtre, Gaïa Editions,
2004, 218 pages (Ensimmäinen murhani, 1993).

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26 avril 2009

Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur

oiseau_moqueurLettre L du Challenge ABC 2009

L'unique  roman d'Harper Lee, ayant connu un succès phénoménal, m'a semblé parfaitement soporifique. Je ne l'aurais probablement pas terminé si métros et tramways avaient toujours été à l'heure... Pour lui rendre justice, disons qu'il met en scène de jeunes enfants et que de tels personnages me laissent froide. Mais je le conseillerais sans hésiter à des 10-12 ans, comme base de réflexion sur le racisme et l'injustice dans le monde.

La narratrice est Scout, une petite fille aventureuse, élevée par son père, Atticus, dont l'entourage se résume à son frère aîné Jem, leur nourrice Calpurnia et leur ami de vacances, Dill. La majeure partie du livre constitue un roman initiatique, dans une petite ville de l'Alabama. Elle nous raconte par le menu leurs jeux, escapades et conjectures passionnées sur Boo Radley, leur mystérieux voisin qui n'a jamais mis les pieds dehors.

Le problème de mes vêtements rendait tante Alexandra fanatique. Je ne pourrais jamais être une dame si je portais des pantalons ; quand j'objectai que je ne pourrais rien faire en robe, elle répliqua que je n'étais pas censée faire des choses nécessitant un pantalon. La conception qu'avait tante Alexandra de mon maintien impliquait que je joue avec des fourneaux miniatures, des services à thé de poupées, que je porte le collier qu'elle m'avait offert à ma naissance - auquel on ajoutait peu à peu des perles ; il fallait en outre que je sois le rayon de soleil qui éclairait la vie solitaire de mon père. Je fis valoir qu'on pouvait aussi être un rayon de soleil en pantalon, mais Tatie affirma qu'il fallait se comporter en rayon de soleil, or, malgré mon bon fond, je me conduisais de plus en plus mal d'année en année. [p. 130-131]

Le coeur du roman porte néammoins sur le procès de Tom Robinson, un noir accusé du viol d'une jeune femme blanche, dont Atticus est l'avocat. Mais que de longueurs, de circonvolutions et de leçons de morale pour en arriver au message porté par ce livre ! La fraîcheur de ton de Scout m'a bientôt semblé forcée, d'autant qu'il me fallait supporter son horrible petit péteux de grand frère qu'elle idolâtre ! Etant acquise aux idées défendues ici, j'ai trouvé la démonstration plutôt lourde. Reste de personnage de Boo Radley, sur lequel j'aurais aimé en apprendre davantage.

Harper Lee, Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, Editions
de Fallois, 2005, 434 p. (To Kill a Mockingbird, 1960).

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