La bibliothèque de Canthilde

Je lis trop.

12 novembre 2009

La Fête au Bouc

fete_au_boucLettre V du Challenge ABC 2009

Urania Cabral, avocate new-yorkaise, vient rendre visite à son père impotent à Saint-Domingue, après trente-cinq ans d'absence. Elle en veut à cet ancien ministre, fidèle du dictateur Trujillo, qui n'a jamais digéré sa disgrâce injustifiée. Le vieil homme enfin à sa merci, elle va lui conter la manière dont elle a vécu la fin de ce règne tyrannique, dont elle gardera toujours les séquelles.

Mario Vargas Llosa revient sur cet épisode de l'histoire de la République dominicaine, achevé avec l'assassinat de Trujillo, surnommé "le Bouc", lors d'un attentat en 1961. Trois fils narratifs se succèdent, s'entrecroisent : l'histoire d'Urania, les derniers jours de Trujillo, où le despote voit sa santé décliner, et la préparation de l'attentat par un petit groupe de contestataires. On découvre le joug qui pèse sur un petit pays soumis aux caprices d'un gouvernement criminel, la figure charismatique du chef suscitant pourtant l'idôlatrie de la majeure partie du peuple.

J'ai trouvé le sujet intéressant mais son traitement malheureusement très moderne, entre le drame intime d'une femme traumatisée à vie et le portrait d'un dirigeant mégalomane, uniquement guidé par ses pulsions. C'est très actuel de nous mettre dans la peau d'un psychopathe pervers, mais faut-il absolument chercher à nous faire comprendre ses délires, nous faire partager ses obsessions et nous informer de ses moindres manifestations corporelles, jusqu'au fond de son slip ? J'avoue que ce choix me met mal à l'aise, n'ayant aucune envie de comprendre la perversité, l'étape suivante étant de l'excuser. Pour la même raison, je n'avais aucune envie de lire le prix Goncourt 2006.

Mario Vargas Llosa, La Fête au Bouc, Ed. Gallimard,
2002, 604 p. (La fiesta del chivo, 2000).

Posté par canthilde à 21:18 - Romans XXIe siècle - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags :

10 novembre 2009

La Jungle

la_jungleUne pimpante famille lituanienne débarque à Chicago, bien décidée à faire fortune. Il y a le vigoureux Jurgis, sa fiancée Ona, le vieux père, la cousine Marija, une tante, d'autres petits cousins. A peine descendus du train, on les dirige proprement vers Packingtown, le quartier des abattoirs, employeur de tous les nouveaux immigrants. Impressionnés par le gigantisme des bâtiments, ils ne se rendent pas tout de suite compte qu'ils ont atterri dans une décharge et que, tel un troupeau de cochons entrant dans une usine de saucisses, leur destin est tout tracé.

Quand Jurgis et ses compagnons se furent lassés de regarder les parcs, ils se dirigèrent vers le coeur du complexe, là où s'élevait un imposant bloc de bâtiments en briques dont tous les murs, souillés par d'innombrables couches de suie, étaient couverts de réclames peintes. En les voyant, le visiteur prenait tout à coup conscience qu'il était arrivé à l'origine de bien de ses tourments quotidiens. Là, on produisait ces denrées vantées sans trêve par les panneaux qui défiguraient le paysage quand il voyageait, les annonces qui lui accrochaient le regard lorsqu'il lisait les journaux et les magazines, les stupides petites rengaines musicales qui lui trottaient dans la tête sans qu'il pût s'en débarrasser, les affiches aux couleurs criardes placées en embuscade à chaque coin de rue. De là provenaient les Jambons et le Bacon Impérial Brown, le Boeuf Accomodé Brown, les Saucisses Excelsior Brown ! Là était installé le quartier général du Saindoux Cent pour Cent Pur Porc Durham, du Bacon du Matin Durham, du Boeuf en Boîte Durham, des Terrines de Jambon, des Poulets Grillés aux Epices, des Engrais Supérieurs Durham ![p. 73-74]

Véritable Germinal américain (il n'y manque même pas la scène poignante de cynisme chez un riche !), le roman offre une description précise des conditions de vie du prolétariat au début du XXe siècle. La mécanique de l'exploitation des ouvriers est démontée pièce par pièce, tandis que les personnages subissent dans leur chair les conséquences de l'organisation du travail. Arrivant avec ses humbles rêves de travail honnête, de propriété et d'éducation pour les enfants, la famille n'est pas de taille à lutter contre les collusions entre le trust de la viande, les banquiers, les politiciens, le crime organisé et la police. Tout est bon pour faire du profit, chez Durham and Company, produisant entre autres le fameux corned beef, dont il vaut mieux ne pas analyser de trop près les ingrédients. Rien ne nous sera épargné sur les détails de cette activité, propres à nous faire devenir végétariennes sur le champ. J'avoue que, depuis cette lecture, je ressens un certain malaise à l'heure des courses au rayon des plats cuisinés...

Heureusement, le livre ne s'arrête pas à cet aspect de dénonciation démoralisante. Lorsque Jurgis, l'enthousiaste, le candide des débuts, aura tout perdu, il commencera à réfléchir sur le système qui l'entoure. Les derniers chapitres se font militants, tandis qu'il découvre le socialisme et acquiert une conscience de classe, outils intellectuels qui lui faisaient défaut au départ pour prendre  du recul sur sa situation.

Upton Sinclair s'est donné à fond dans ces pages, qui reflètent ses propres convictions. Auteur à scandales, il n'a eu de cesse de dénoncer la société capitaliste américaine, créant des coopératives pour mettre ses idées en pratique. Il a beaucoup publié mais on a surtout entendu parler de lui en France l'an dernier avec la sortie du film There Will Be Blood, de Paul Thomas Anderson, adaptation de son roman Oil (Pétrole !).  Il mérite amplement d'être lu aujourd'hui, pour sa description d'un système basé sur le chômage comme moyen de pression, le recours à une main d'oeuvre encore plus défavorisée pour casser les grèves, la corruption des contremaîtres qui se font verser un pourcentage du salaire moyennant embauche ,  rien que des détails tristement actuels (voir par exemple les conditions de travail des sans-papiers dans certains secteurs)...

Upton Sinclair, La Jungle, Mémoire du livre,
2003, 548 p. (The Jungle, 1906).

Posté par canthilde à 22:08 - Romans XXe siècle - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

03 novembre 2009

Les Nuits blanches

nuits_blanchesUn doux rêveur croise une inconnue éplorée par une belle nuit d'été. Tous deux, solitaires, incompris, ils vont se confier l'un à l'autre, comme peu d'amis ou d'amants le font.

La jeune femme lui interdit de l'aimer, son coeur est déjà pris. Le jeune homme sait bien qu'il est déjà trop tard, il a tellement peu d'occasions de s'attacher...

La fin de l'histoire n'est pas si prévisible que ça. Elle est triste, en partie, évidemment, mais réserve une petite surprise.

Fédor Dostoïevski, Les Nuits blanches, Ed. Gallimard, "Bibliothèque
de la Pléiade", 1956, p. 624 à 682 [première édition en 1848].

Posté par canthilde à 20:17 - Romans XIXe siècle - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : ,

02 novembre 2009

Le Sous-sol

sous_sol

Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie de foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal. [p. 685]

C'est parti pour cent pages d'élucubrations malsaines et perverses, où le narrateur confie sa misanthropie et son inadaptation à la société.

Il va ensuite raconter quelques heures de sa vie, très proches d'une Sale histoire : il s'invite au dîner d'adieu d'un camarade de lycée, nommé en province, qu'il a toujours détesté. En quelques heures, il parvient sans peine à s'humilier devant tout le monde et à susciter aussi bien la haine que le mépris. C'est en voulant suivre le groupe des invités dans une maison close qu'il s'offre au passage les services d'une prostituée, Lisa. Après quoi, il lui tient le discours le plus culpabilisant qui soit, poussant la pauvre fille au désespoir.

La névrose irrécupérable de ce pitoyable personnage apparaît dans les dernières pages, où son comportement tient de la torture psychologique pure et simple. Il le sait, il en souffre et il s'y enfonce encore plus.

Vers la fin je n'y tins plus moi-même : avec les années je ressentais le besoin d'aller vers les hommes, d'avoir des amis. J'essayai donc de me rapprocher de certains de mes camarades ; mais il y avait toujours quelque chose de faux dans nos rapports qui très vite prenaient fin. Une fois, pourtant, j'eus un ami. Mais j'étais déjà un despote dans l'âme ; je prétendais dominer entièrement son esprit, je voulais lui insuffler le mépris envers son entourage, j'exigeais de lui qu'il brisât définitivement et fièrement avec son milieu. Mon amitié passionnée l'épouvanta ; je le troublai jusqu'aux larmes, jusqu'aux convulsions. C'était une âme naïve et généreuse. Mais dès qu'il se fut donné à moi tout entier, je le détestai et je le repoussai. Comme si je n'en avais eu besoin que pour remporter une victoire et m'en rendre maître. [p. 744]

Fédor Dostoïevski, Le Sous-sol, Ed. Gallimard, "Bibliothèque
de la Pléiade", 1956, p. 683 à 799 [première édition en 1863].

Posté par canthilde à 19:17 - Romans XIXe siècle - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : ,

01 novembre 2009

L'Eternel mari

leternel_mari

Veltchaninov, bel homme hypocondriaque, a l'impression d'être poursuivi par un inconnu. Il finit par le reconnaître : c'était le mari, veuf à présent, d'une femme qu'il a aimée neuf ans auparavant.

Il est vrai que, ne ressentant plus de haine pour elle, il pouvait maintenant la juger plus impartialement, et lui rendre justice. Son avis, formé depuis longtemps au cours de ces neuf années de séparation, était que Natalia Vassilevna appartenait au nombre des dames de province très ordinaires, des dames de la "bonne" société provinciale : "Qui sait, c'était peut-être vraiment ainsi, et j'étais le seul à me forger des idées fantastiques à son sujet." Il s'était toujours douté, pourtant, que cette opinion pouvait être erronée en partie ; il le ressentit aussi maintenant. [p. 979]

Entre les deux hommes s'établit une relation très ambiguë, où les envies de meurtre sont dissimulées derrière une affabilité douteuse. Dostoïevski s'attache au moment de la crise, quand la psychologie des personnages peut basculer vers la folie à tout instant. Comme dans la plupart de ses romans, ses personnages sont "borderline" et agissent de manière incohérente, incompréhensible pour eux-mêmes.

Le récit est très ironique, jusqu'à la dernière ligne. Le passage dans la famille Zakhlébinine, où toutes les jeunes filles se liguent contre le prétendant grotesque qu'on cherche à imposer à l'une d'elles, est d'une drôlerie cruelle, particulièrement acérée. J'ai beaucoup aimé l'absurdité qui baigne le récit, venant contrebalancer la réalité sordide des personnages.

Fédor Dostoïevski, L'Eternel mari, Ed. Gallimard, "Bibliothèque
de la Pléiade", 1956, p. 949 à 1097 [première édition en 1870].

Posté par canthilde à 09:16 - Romans XIXe siècle - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : ,

31 octobre 2009

L'Adolescent

ladolescentVoilà un roman de Dostoïevski qui ne restera pas parmi mes préférés. Ce qui m’a rebutée, au départ, c’est la confusion totale dans les noms de personnages, qui m’a poursuivie jusqu’à la fin, pire que dans les autres romans russes lus récemment ! Ensuite, le désordre du récit, du au héros, un jeune homme qui ne cache pas ses difficultés à retracer les événements de l’année écoulée. Même l’histoire ne m’a pas emballée, un drame familial artificiel, un scandale prêt à éclater, dont on cherche le côté choquant, une construction de l’intrigue trop travaillée, qui donne une impression d’incohérence, au lieu de découler naturellement des personnages…

Je me borne à enregistrer les événements, évitant de toutes mes forces ce qui leur est étranger, et surtout les artifices littéraires ; un littérateur écrit trente années durant, et finalement ignore pourquoi il a écrit tant d’années. Je ne suis pas littérateur et je ne veux pas l’être. Traîner l’intimité de mon âme et une jolie description de mes sentiments sur leur marché littéraire serait à mes yeux une inconvenance et une bassesse. [p. 3]

Arkadi écrit ses mémoires à vingt ans. Voilà déjà de quoi inciter à la circonspection ! Dès le début, il prend la pause, affiche une indifférence, une hauteur face à son malheur dont il espère qu’elle forcera l’admiration. La lectrice n’est pas dupe et peut déceler au fil du récit les véritables blessures qui le caractérisent. Sa naissance illégitime, en premier lieu : sa mère ayant épousé un serf nettement plus âgé qu’elle, Makar Ivanov Dolgorouki, le quitte pour le propriétaire du domaine, Versilov. Arkadi est reconnu par le mari légitime, pour subir la honte supplémentaire de porter ce nom de Dolgorouki, famille princière célèbre, l’obligeant à préciser à chaque nouvelle rencontre qu’il n’appartient pas à cette branche huppée.

Après une enfance malheureuse dans une pension pour riches où on lui fait sentir sa bâtardise, il ressent le besoin de retourner auprès de ses parents biologiques et de sa soeur Lisa. Son père, surtout, l'attire. Il s'en est forgé une image idéale à l'occasion d'une unique visite, il le vénère, s'en dit "amoureux". La désillusion d'un jeune homme de dix-huit ans, torturé et orgueilleux, sera à la hauteur de ces rêves.

Refusant d'entrer à l'université, il est placé par son père comme damoiseau de compagnie chez un vieux prince un peu sénile. Il devient l'observateur des intrigues qui l'entourent, dans lesquelles rentrent des liaisons clandestines, des groupes révolutionnaires et une bande de maîtres-chanteurs. Considéré comme un blanc-bec sournois, ce qu'il est, en réalité, il raconte avec exaltation les différentes affaires auxquelles il assiste et participe même parfois, ne faisant que compliquer la situation. Tout en se défendant du moindre sentimentalisme, de l'auto-apitoiement et de la naïveté qu'il ne manque pourtant pas de révéler. Son point de vue de tout jeune homme, pas tout à fait fini encore, comporte son lot de jugements à l’emporte pièce, pas mal d’illusions sur lui-même, une misogynie risible pour ces "serpents" de femmes qui l'effraient et le fascinent malgré lui. 

Fédor Dostoïevski, L’Adolescent, Ed. Gallimard, "Bibliothèque
de la Pléiade", 1956, p. 1 à 624 [première édition en 1875].

Posté par canthilde à 12:15 - Romans XIXe siècle - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags :

24 octobre 2009

The Longest Journey

longest_journeyCurieux parcours de lecture avec cet excellent deuxième roman de Forster. Je l'ai emprunté trois fois en plusieurs mois, dont deux en anglais, avant d'en venir à bout ! Je ne m'explique pas cette lenteur, l'écriture de l'auteur m'ayant semblé tout aussi sublime que d'habitude...

A l'inverse de ses autres romans, montrant comment on peut parvenir à s'épanouir en se libérant des préjugés sociaux, celui-ci déroule froidement une existence qui sombre dans le conformisme, à travers un choix amoureux pourtant libre et heureux. C'est presque l'histoire de Maurice, sans la sincérité des deux jeunes hommes qui s'avouent leur attirance. Ici, l'un d'eux fuit l'ambiguïté homosexuelle dans le mariage et, s'il renoue avec son attirance première au fil de l'histoire, les choses ne seront jamais dites aussi clairement que dans le dernier roman de Forster.

Rickie est un étudiant exalté, laid et souffreteux. Il caresse l'ambition de devenir écrivain et s'épanche dans des nouvelles glorifiant la nature mystique. Il parvient à épouser une belle jeune femme, qui nourrit quelques espoirs sur sa future renommé littéraire. Mais, au fil du temps, l'ennui s'installe dans le couple, avec la politesse de bon ton, le mépris discret. Rickie, pour gagner sa vie comme tout le monde, devient professeur dans un pensionnat et abandonne l'écriture. S'imaginant avoir des "idées larges", le couple va être mortifié par la révélation d'un secret familial, qui fera apparaître leur petitesse et leur attachement aux convenances.

"I don't hate Aunt Emily. Honestly. But certainly I don't want to be near her or think about her. Don't you think there are two great things in life that we ought to aim at -- truth and kindness? Let's have both if we can, but let's be sure of having one or the other. My aunt gives up both for the sake of being funny." [p. 122]

E.M. Forster, The Longest Journey, Penguin Books,
1989, 289 p. (première édition en 1907).

Posté par canthilde à 14:32 - Romans XXe siècle - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : ,

19 octobre 2009

La Renarde du désert

renardeLettre X du Challenge ABC 2009

Première entourloupe pour mon challenge ! Double entourloupe, devrais-je dire, puisque non contente de changer de livre pour la lettre X en cours de route, un comportement tout à fait contraire à mon éthique, je profite une fois de plus de la confusion autour des noms asiatiques pour lire, en fait, un G. C'est inqualifiable.

Il faut dire que le Poisson globe ne m'a guère emballée lorsque je me suis mise en tête de l'ajouter à mes lectures du mois. J'ai préféré troquer la superficialité japonaise contre la profondeur du désert mongol. J'ai été servie, avec ces fables dépouillées et émouvantes.

Dans la première, un homme décide par tempérament de s'établir aux abords du désert de Gobi, dont le sable grignote peu à peu les terres fertiles. Une courte union le fait hériter d'une fille vigoureuse ; les deux cohabitent en pensant parfois au vaste monde. Lorsque celui-ci se rappelle à eux, c'est pour menacer leur seule richesse, une renarde au pelage flamboyant, bien décidée à survivre dans cet environnement hostile, pour laquelle le père éprouve une véritable fascination. Même attirance dans la deuxième nouvelle, "Les Loups du désert", qui brode de manière intelligente sur un thème littéraire bien connu. Une belle réflexion sur l'animalité présente en chaque être humain, qui réflète bien ce que je cherchais à travers le thème de ce challenge.

Plus tard, Lao Sha se promenait entre les dunes, fusil à l'épaule, lorsqu'il tomba sur la piste d'un animal. L'ayant suivie, il découvrit sous un tas de ronce une fourrure flamboyante : c'était un renardeau. Il boitait, apparemment blessé par quelque grosse bête ; le malheureux avait dû trouver refuge dans le grand désert pour guérir. A son approche, l'animal se mit à glapir. Lao Sha le mit en joue, par instinct, mais renonça tout de suite à son geste : le renardeau tenait dans son museau un rat. La révélation rapprocha d'un coup l'homme de l'animal qu'il avait en aversion. Heureux de la présence d'un allié compétent dans sa lutte pour la protection des plantes du désert, Lao Sha rebroussa doucement chemin, le coeur palpitant d'émotion. [p. 15]

Guo Xuebo, La Renarde du désert, Bleu de Chine,
2001, 122 p. [Sha hu Nong et Sha lang Nong, 1992].

Posté par canthilde à 22:08 - Romans XXIe siècle - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags :

10 octobre 2009

Une sale histoire

sale_histoireAprès une discussion animée, et quelque peu arrosée, sur la réforme en Russie, la société nouvelle, l'égalité entre tous les individus, le conseiller d'Etat Ivan Ilitch Pralinski décide sur un coup de tête de s'inviter à la noce de l'un de ses subalternes, Porphiri Pétrovitch Pseldonimov. Dans un élan de générosité, il avait imaginé faire fi de la différence de classe, enchanter l'assemblée par son esprit, chatouiller la mariée au passage, bref, rien que de bonnes intentions. Rien ne se déroulera comme prévu, pour auatnt que le héros ait prévu quelque chose dans son délire alcoolisé. Il se rendra compte, à ses dépends, que les idées nouvelles n'ont pas effleuré les "dominés". Au contraire, ils préfèrent que chacun reste à sa place et que rien ne bouge. C'est donc un roman sociologiquement incorrect, où le tragique pointe sous la farce.

Ivan Ilitch eut l'impression que cette créature était des plus douteuses. Mais il y avait, en dehors d'elle, d'autres personnes douteuses, des gens qui vous inspiraient, malgré vous, de la crainte et de l'inquiétude. Il semblait même qu'ils étaient en train, allez savoir, de comploter ensemble, et précisément contre Ivan Ilitch. Du moins, telle fut l'impression qu'il en eut, et, tout au long du repas, il ne fit que s'en convaincre davantage. Je veux dire que, de mauvais aloi, il y avait un certain monsieur à barbiche, une sorte d'artiste libre ; il lança même plusieurs regards vers Ivan Ilitch, ensuite de quoi, se tournant vers son voisin, il lui chuchota quelque chose. Un autre, un étudiant, était certes, déjà complètement soûl, mais, tout de même douteux à certains signes. L'étudiant en médecine, lui aussi, donnait des espoirs douteux. [p. 65]

Fédor Dostoïevski, Une sale histoire, Actes Sud, 2001, 98 p. (Skverny anekdot, 1862).

Posté par canthilde à 09:24 - Romans XIXe siècle - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags :

09 octobre 2009

La Petite poule d'eau

petite_poule_deauLettre R du Challenge ABC 2009

La famille Tousignant vit sur une petite île de la région du Manitoba, au Canada, un lieu-dit isolé où tout s'appelle "la petite poule d'eau", eu égard à la faune essentiellement volatile peuplant ces contrées aquatiques.

En trois grosses nouvelles, nous nous familiarisons avec la vie rude de cette famille nombreuse, férue d'éducation, qui connaît bien des vicissitudes pour faire venir une institutrice sur l'île plusieurs mois par an. Si le récit est vivant, touchant, je n'ai pu m'empêcher d'avoir le coeur serré devant le portrait de Luzina, la mère au grand coeur. Accablée par les grossesses à répétition, elle ne satisfait ses timides désirs d'instruction qu'en tendant l'oreille au brouhaha de l'école, entre deux tâches domestiques. De quoi faire penser que la quiétude de ce petit coin de paradis est acquise par son dur labeur quotidien...

Reste la description d'une région étonnante, à moitié déserte, où se côtoient ponctuellement des émigrés russes, polonais, ukrainiens, islandais et "métis". Le moindre voyage prend une dimension épique, les aventuriers téméraires devant sauter de barques en camions, trains, traîneaux pour rejoindre les plus gros villages, constitués tout au plus de dix barraques.

Les Tousignant avaient un canot pour traverser la rivière. S'il se trouvait sur la rive éloignée, un des voyageurs devait aller le chercher à la nage. On s'en allait ensuite au fil de l'eau, tout enveloppé d'un silence comme il s'en trouve peu souvent sur terre, ou plutôt de froissements de joncs, de battements d'ailes, de mille petits bruits cachés, secrets, timides, y produisant quelque effet aussi reposant et doux qu'en procure le silence. De grosse poules des prairies, presque trop lourdes pour voler, s'élevaient quelque peu des bords embroussaillés de la rivière pour aller s'abattre aussitôt un peu plus loin, déjà lasses de leur paresseux effort. [p. 12-13]

Gabrielle Roy s'inspire ici de sa première expérience d'institutrice au Manitoba, où elle s'est beaucoup ennuyée, pour s'en souvenir avec nostalgie une dizaine d'années plus tard.

Gabrielle Roy, La Petite poule d'eau, Boréal
Compact, 1993, 265 p. [première édition en 1950].

Posté par canthilde à 18:33 - Romans XXe siècle - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags :
Page suivante »