15 mai 2008
The Barbed Coil
Le système de magie utilisé dans cette histoire m'avait attirée depuis longtemps : les enluminures. Alléchée par les descriptions d'encres et de parchemin, j'ai acheté ce livre sans hésitation lorsque je l'ai trouvé chez un bouquiniste.
Les livres de fantasy en un seul volume sont plus rares que les longues sagas. Sans lésiner sur les descriptions, J.V. Jones ne perd pas trop de temps sur la mise en place de l'intrigue. Heureusement, d'ailleurs, parce qu'elle est un peu tirée par les cheveux : Tessa McCamfrey, jeune femme de notre époque, au caractère taciturne et réservé, trouve une bague en or hérissée de piquants qui, aussitôt enfilée, la transporte dans un autre monde. Le procédé est assez gratuit et il faut attendre la fin du livre pour trouver quelques explications, moyennement convaincantes, sur ce transport magique.
Voilà donc Tessa dans la ville médiévale de Bay' Zell, à la merci des brigands, aussitôt sauvée par le ténébreux Ravis, un mercenaire peu recommandable. Rhaize est sur le point d'être envahi par Garizon, un pays voisin dont Izgard vient de se proclamer roi en s'appropriant une couronne aux origines mystérieuses, the barbed coil. A ses côtés, son scribe Ederius semble jouer un rôle important dans l'issue des batailles engagées. Affamé de pouvoir, Izgard est un méchant unidimensionnel, auquel on s'intéresse modérément. Tessa devra effectuer un apprentissage pour découvrir l'étendue de ses talents (dont dépend évidemment le sort du continent !) et contrer l'armée d'Izgard aux caractéristiques inquiétantes.
J'ai apprécié les descriptions des motifs celtiques, même si j'ai regretté l'instrumentalisation des enluminures au service de la guerre et le fait qu'elles soient envisagées en dehors de tout contexte religieux et politique (les moines de pratiquaient pas cet art à loisir, ils dépendaient des commandes des puissants). Le style d'écriture n'est pas mémorable, l'enjeu ne se distingue guère de la production fantasy actuelle. Surtout, j'ai regretté les rôles sexuels passéistes, qui sont finement analysés mais pas critiqués par l'autrice. Tessa à peine arrivée à Bay' Zell s'enfermant avec joie chez Emith et se chargeant de toutes les tâches ménagères, Angeline à moitié demeurée dont l'univers est des plus restreints... Pendant ce temps, les personnages masculins principaux recrutent des armées, combattent, entretiennent de saines amitiés viriles. Si cette organisation sociale était avérée au Moyen Age, rien n'empêche une autrice de fantasy de s'en démarquer, au lieu de forcer son héroïne à rentrer dans la norme d'une autre époque, la rendre complètement dépendante des autres : "Living with Emith and his mother had altered the way she looked at things, made her realize that being tough and self-efficient wasn't everything. " (p. 354) On est à mille lieux des grandes sagas utopiques des années 1970, telles la Romance de Ténébreuse, la Ballade de Pern, ou même les Chroniques de Tornor, avec leurs héroïnes fortes et courageuses, la distance prise avec la morale sexuelle, le message écologique et pacifique délivré !
Si j'ai trouvé l'histoire dépaysante, la magie fascinante et l'enquête finale captivante, je n'ai aucune envie de retrouver les poncifs de J.V. Jones dans les séries en plusieurs volumes qu'elle a écrites avant et après The Barbed Coil : la trilogie "The Book of Words" et "Sword of Shadows". Ironiquement, c'est peu après avoir trouvé le livre en VO que j'ai appris qu'il venait d'être traduit en français, découpé en deux tomes (ce qui ne s'imposait pas), sous le titre de "La Ronce d'or", tome 1 : Les Motifs de l'ombre. Cela dit, le niveau d'anglais est tout à fait accessible et le poche en VO revient moins cher...
J.V. Jones, The Barbed Coil, Warner Books, 1997, 667 pages.
12 mai 2008
Maison de poupée
Lettre I du Challenge ABC 2008
Cette pièce, écrite en 1879, est une véritable dénonciation du marché de dupes que constitue le mariage lorsque la femme, perpétuelle mineure, n'a aucune alternative entre l'autorité de son père et celle de son mari. Sous l'apparence idyllique d'un couple uni, on s'aperçoit bientôt du rôle que Nora est obligée de jouer en permanence devant sa famille. Pour tout le monde, elle est futile, frivole, un joli "étourneau" selon son mari, qui bougonne pour la forme quand il doit payer pour ses frasques mais est au fond ravi d'entretenir un ravissant bibelot, occupé tout entier à lui plaire.
L'irruption d'amis et de profiteurs en tout genre, à l'occasion de la promotion du mari, fait craqueler cette surface si lisse. Nora a du consentir à de lourds sacrifices pour maintenir le train de vie de la famille. Endettée, passible de poursuites judiciaires, elle prend peu à peu conscience de la farce qu'elle est en train de jouer. Tout occupée à remplir ses "devoirs les plus sacrés" envers son mari et ses enfants pendant toutes ces années, n'a-t-elle pas oublié qui elle était, elle, en tant que personne ?
Ma culture théâtrale est limitée ; je n'ai jamais rien vu ou lu d'Ibsen auparavant. Le thème de la pièce m'a bien sûr semblé intéressant, mais son traitement un peu trop "sec", impression que j'aimerais corriger en assistant à une de ses représentations.
Henrik Ibsen, Maison de poupée, Actes Sud, 1987, 85 pages.
11 mai 2008
L'Oeuvre au noir
Lettre Y du Challenge ABC 2008
Médecin, alchimiste, philosophe, Zénon est un personnage complexe qui traverse le XVIe siècle en observateur. Le Bruges de l'époque n'est guère propice aux questionnements scientifiques. L'obscurantisme religieux règne, la Réforme suscite de féroces persécutions. Le jeune homme ne songe qu'à parcourir les routes pour perfectionner son apprentissage.
La première moitié de ce roman est extrêmement agréable à lire, offrant des tableaux vivants de la vie de l'époque, à travers divers membres de l'entourage du héros. La deuxième partie est plus difficile, elle se centre sur Zénon, devenu de plus en plus sceptique, austère. Le livre se transforme en vibrant plaidoyer pour la liberté de penser, gagnant en profondeur ce qu'il perd en séduction.
En un sens, tout était magie : magie la science des herbes et des métaux qui permettait au médecin d'influencer la maladie et le malade ; magique la maladie elle-même, qui s'impose au corps comme une possession dont celui-ci parfois ne veut pas guérir ; magique le pouvoir des sons aigus ou graves qui agitent l'âme ou au contraire l'apaisent ; magique surtout la virulente puissance des mots presque toujours plus forts que les choses et qui explique à leur sujet les assertions du Sepher Yetsira, pour ne pas dire de l'Evangile selon saint Jean. Le prestige qui entoure les princes et se dégage des cérémonies d'église était magie, et magie les noirs échafauds et les tambours lugubres des exécutions qui fascinent et terrifient les badauds encore plus que les victimes. Magiques enfin l'amour, et la haine, qui impriment dans nos cerveaux l'image d'un être par lequel nous consentons à nous laisser hanter. [p. 309]
Marguerite Yourcenar, L'Oeuvre au noir, Editions Gallimard, 1968, 362 pages.
01 mai 2008
Le Rêve dans le pavillon rouge
Lettre C (bis) du Challenge ABC 2008
Arrivée à la moitié de cet énorme roman, soit tout de même plus de 1500 pages, j'estime avoir suffisamment eu le temps de m'en faire une opinion pour rédiger une note à son sujet.
Avec l'histoire des jeux olympiques de Pékin et, surtout, de la répression au Tibet, je n'étais plus très sûre d'avoir envie de lire un roman chinois. Puis, j'ai réfléchi. Il s'agit, après tout, d'une oeuvre littéraire datant de plus de deux siècles, rien à voir avec la politique actuelle. De plus, ce livre est un véritable hymne à l'oisiveté et à la contemplation, valeurs aussi éloignées que possible de celles du sport ! Et puis, un challenge est un challenge ; j'ai décidé publiquement de m'attaquer à ces "mémoires d'un roc".
Passées les cinquante premières pages, et la présentation curieuse du roc qui voulait atteindre la transcendance et se voit incarné en jeune homme dans une riche maison, l'histoire commence vraiment. Et quand je dis qu'il faut passer les cinquante premières pages un peu trop ésotériques, c'est que la suite n'a vraiment rien à voir. Il s'agit en effet d'une chronique réaliste de la vie d'une grande maison, avec ses menues tâches quotidiennes, ses mini-drames et les amusements de ses habitants.
Le personnage mis en avant, Jade magique, est un adolescent capricieux, aimant s'entourer de jeunes filles, essayer leurs fards, se divertir et provoquer des querelles. Une ribambelle de cousines et de soubrettes peuple les pavillons alentours, en premier lieu la soeurette Lin au caractère ombrageux, l'autoritaire Grande Soeur Phénix dotée d'un grand sens pratique, ainsi que la douce Grande Soeur Joyau. Quand les chapitres s'enchaînent et narrent les aventures des différentes soubrettes aux noms très proches, on s'y perd un peu mais la confusion ne présente pas un obstacle insurmontable. Les personnages présentent souvent une sensibilité exacerbée et s'enlisent avec détermination dans leurs histoires d'amours contrariées. Les deux jouvenceaux sont sentimentaux au point d'en vomir d'émotion ! C'est tellement plus drôle de souffrir le martyre chacun dans son coin, que de se parler franchement entre la forêt de bambous enchanteurs et le lac aux mille nénuphars...
Au-delà de cette étude psychologique, il s'agit d'une description étonnamment précise de la vie quotidienne dans une grande famille mandchoue : repas, divertissements, cérémonies rythment les journées avec un luxe de détails. Les vêtements et décors sont longuement décrits, ainsi que les livres, instruments d'écriture ou de couture, jusqu'à la composition exacte des médicaments, qui peut surprendre : "Ne parlons que du placenta de premières couches, ou du ginseng à figure humaine avec feuilles, des tortues hexapodes pesant trois cent soixante onces, des grosses racines de la renouée à fleurs multiples, de la chair de la truffe fuling, qui ne pousse qu'au pied des pins vieux d'au moins mille ans, et de bien d'autres remèdes de même catégorie." [p. 622]
J'ai ressenti une réelle difficulté à saisir tous les symboles culturels. Une bonne partie des allusions poétiques, se référant aux grands poètes, m'ont échappées. Pour autant, je n'ai pas souhaité alourdir ma déjà copieuse lecture par la consultation des notes. Certaines jolies métaphores sexuelles parlaient néanmoins d'elles-mêmes, telles le "nuage d'heureux augure et l'averse de pluie féconde"...
Valeurs et morale affichées peuvent surprendre : l'esclavage est considéré comme normal pour certaines catégories de population. On voit ainsi une soubrette vendue par sa famille, qui préfère rester rester dans la maison de ses maîtres plutôt que de retourner chez les siens, où elle risquerait d'être moins bien traitée. Il est souvent noté que les soubrettes de la maison sont particulièrement bien traitées par rapport à d'autres familles, bien que les coups puissent pleuvoir lorsqu'une dame ou un monsieur sont pris de colère. On assiste à de nombreuses scènes de batifolage entre maîtres et soubrettes ; les amours homosexuelles des adolescents sont évoquées sans pudeur particulière.
Le roman défend les valeurs les plus aristocratiques qui soient. Ainsi, s'il est subliment poétique chez une jeune dame de s'apitoyer sur des fleurs fanées, la même attitude chez une soubrette est considérée comme grotesque. On assiste à un véritable "dîner de conne" avec l'invitation de la rustique Mémé Liu à la table de l'Aïeule, qui donne lieu à de nombreuses moqueries sur son manque de sophistication de la part de l'assemblée. Il n'y a pas que les noms des personnages qui sont fleuris ; les insultes qu'ils échangent ne sont pas mal non plus. L'auteur joue sur différents registres, avec la même aisance pour les scènes mélancoliques, où les jeunes gens prennent douloureusement conscience du temps qui passe, que pour les crêpages de chignons dans les arrière-cuisines.
Une grande partie du livre est consacrée aux travaux poétiques, selon l'inspiration ponctuelle des personnages ou l'organisation de véritables joutes littéraires, accompagnées de beuveries. Les pages sont parsemées de très nombreux dessins à la composition aussi épurée que parfaite.
Reparlons plutôt du frérot Jade. Depuis son installation dans le parc, son coeur étant satisfait, ses voeux comblés, rien n'était plus pour lui de nature à susciter ses désirs ou provoquer ses convoitises. Il passait ses jours dans la compagnie des Demoiselles et de leurs soubrettes, tantôt s'appliquant à ses lectures de textes ou à ses exercices de calligraphie, tantôt se plaisant à toucher de la cithare horizontale à sept cordes, à peindre ou composer des vers. Il allait jusqu'à calquer et brodes des phénix, participer aux danses et joutes sur l'herbe, se coiffer de fleurs, déclamer ou chanter à mi-voix, décomposer des caractères d'écriture pour en tirer des prédictions, ou jouer à la mourre. Il ne reculait devant aucun divertissement et s'en donnait à coeur joie. C'est ainsi qu'il en vint à composer quelques uns des poèmes qu'il est d'usage de consacrer aux quatre saisons. Bien qu'ils ne puissent passer pour bons, ils ont du moins le mérite de se rapporter à des sentiments sincères et à des paysages réels.
Nuit de printemps
Sous mes rideaux formés de nues,
Et mes couvertures tissues
De vapeurs pourpres du couchant,
J'entends, mais à peine entendues,
A la Cour par-delà les rues,
Des rumeurs de coassements.
Froid plus léger sur l'oreiller !
Croisées d'une averse mouillées !
Printemps de songe, où se révèle
L'image, à mes yeux, d'une belle !
Les pleurs que pleure ma chandelle,
Sur qui, pour qui, les pleure-t-elle ?
Pétale à pétale effeuillées,
Fleurs si tristement endeuillées,
Est-ce à moi que vous en voulez ?
Mes soubrettes, sans fin, caquettent,
Leurs caquets d'enfants trop coquettes,
Oisives et longtemps gâtées.
Lassé même de leurs murmures,
Je vais, enfin, m'en abriter,
Enfoui dans mes couvertures ! [p. 510-511]
Le Hong lou meng (de hong=rouge, lou=pavillon à étages et meng=rêve) fait partie des cinq grands classiques chinois. On pourrait aussi traduire le titre par "le songe au gynécée". L'introduction nous donne des informations utiles sur l'auteur et le contexte. A l'époque, "la couleur rouge, dont on peignait les riches résidences, symbolise le luxe et le bonheur. Le pavillon rouge désignait les appartements intimes des femmes de grande maison" (alors que le pavillon bleu désigne le quartier des prostituées).
Les Cao étaient une grande famille au XVIIIe siècle, avec la charge d'intendant des soieries impériales de Nankin, associée à celle d'informateur. A la mort de l'empereur Kangxi, les Cao, criblés de dettes, furent destitués du titre d'intendant et leurs biens confisqués. Cao Xueqin (mort vers 1762-63) a donc été élevé dans une famille en déclin, pour passer les dernières années de sa vie dans la misère et l'alcool. Il a consacré dix ans de sa vie à l'écriture de ce roman inachevé, hanté par la nostalgie de sa jeunesse dorée.
Cao Xueqin, Le Rêve dans le pavillon rouge, Gallimard,
Bibliothèque de la Pleiade, 1981, tome 1 : 1528 pages.
28 avril 2008
La Curée
Lettre Z du Challenge ABC 2008
Cependant la fortune des Saccard semblait à son apogée. Elle brûlait en plein Paris comme un feu de joie colossal. C'était l'heure où la curée ardente emplit un coin de forêt de l'aboiement des chiens, du claquement des fouets, du flamboiement des torches. Les appétits lâchés se contentaient enfin, dans l'impudence du triomphe, au bruit des quartiers écroulés et des fortunes bâties en six mois. La ville n'était plus qu'une grande débauche de millions et de femmes. Le vice, venu de haut, coulait dans le ruisseau, s'étalait dans les bassins, remontait dans les jets d'eau des jardins, pour retomber sur les toits, en pluie fine et pénétrante. Et il semblait, la nuit, lorsqu'on passait les ponts, que la Seine charriât, au milieu de la ville endormie, les ordures de la cité, miettes tombées de la table, noeuds de dentelle laissés sur les divans, chevelures oubliées dans les fiacres, billets de banque glissés des corsages, tout ce que la brutalité du désir et le contentement immédiat de l'instinct jettent à la rue, après l'avoir brisé et souillé. Alors, dans le sommeil fiévreux de Paris, et mieux encore que dans sa quête haletante du grand jour, on sentait le détraquement cérébral, le cauchemar doré et voluptueux d'une ville folle de son or et de sa chair. [p. 151]
Le passage parle de lui-même... Roman des excès, de la débauche, la Curée est un texte étourdissant, presque nauséeux. Sur le thème de la construction du Paris haussmanien du début des années 1860, il brosse un portait acide de la bourgeoisie corrompue, qui soutient servilement l'Empire après le coup d'état. Les spéculateurs s'arrachent les rues vouées à la démolition et réalisent des bénéfices juteux. C'est ainsi que le douteux Aristide Saccard bâtit sa fortune, après avoir patiemment tissé sa toile à l'Hôtel de ville.
La plus grande partie du roman est cependant consacrée à la liaison sulfureuse qu'entretient son épouse Renée. Rien ne nous est épargné sur ses troubles désirs, symbole de la dégénérescence morale des nantis, avec de nombreuses métaphores sur l'eau stagnante, les plantes de serre, capiteuses, vénéneuses... Pas de doute, c'est bien du Zola, avec ses descriptions incessantes des pièces, des vêtements, l'insistance sur l'or qui "dégouline" du décor. Son style lancinant, répétitif, n'hésite pas à enfoncer le clou (les références théâtrales, écho de l'intrigue du roman) ; il se fait fiévreusement sensuel, sans le moindre terme trivial. Ce deuxième tome de la série des Rougon-Macquart présente des personnages haïssables, uniquement vus sous l'angle du vice et de la folie, et une satire sociale tellement féroce que sa première publication en feuilleton avait été interrompue. Je m'étonne même qu'il ait pu être édité à l'époque !
Emile Zola, La Curée, Garnier-Flammarion,
1970, 313 pages (première édition en 1872).
24 avril 2008
Semper Augustus
En l'honneur de la Fête des Tulipes de Saint Denis, qui a eu lieu le week-end dernier, je me suis plongée dans la lecture du beau roman d'Olivier Bleys, un auteur dont j'ai récemment entendu parler.
Il nous permet de suivre la famille de Cornelis Van Deruick, commerçant peu prospère du Haarlem des années 1630, aux Pays-Bas. Dans l'espoir de faire fortune, il embarque pour le Brésil en laissant la maison familiale sous la responsabilité de son fils aîné, Wilhem. Celui-ci ne va pas tarder à tomber sous de mauvaises influences...
Dans un style volontairement désuet, qui m'a un peu gênée au début, l'intrigue aborde un épisode historique réel, la "tulipomanie", qui vit naître les premières opérations spéculatives. On assiste à des scènes orgiaques dans les tavernes, où les bulbes de tulipes sont vendues aux enchères pour des sommes défiant l'imagination. Une étrange folie entoure ces fleurs encore inconnues peu de temps auparavant, dont les marchands s'arrachent les spécimens les plus bigarrés.
"Vois-tu, Wilhem..., reprit Paulus un ton plus bas. La Semper Augustus n'est pas seulement la première des tulipes, éclipsant en beauté toutes les autres, elle est aussi la plus riche et l'emporte en valeur !
- A quoi ressemble-t-elle, pour qu'on la désire tant ?
- C'est une sorte de Rosen, mais combien plus raffinée ! A l'endroit où la fleur se joint à la tige, elle est d'un bleu uni. Puis la corolle s'arrondissant prend diverses nuances : tantôt un blanc pur, tantôt un jaune pâle moucheté de carmin. Elle est flammée du bas jusqu'en haut, de fines mèches rouge sang qui jaillissent du foyer des six pétales et s'élèvent en serpentant. Une splendeur !" [p.231]
A travers l'illusion d'enrichissement rapide à portée de tous, les puissants assoient leur domination en profitant de la naïveté des ambitieux moins fortunés, qui risquent tout simplement leur vie dans ces spéculations qui les dépassent. Le personnage de Wilhem offre ainsi un portrait ambigu de personnage faible, aux prises avec un bienfaiteur aux motivations bien peu louables.
Un roman long juste comme il faut, à l'intrigue très bien construite, qui sait dénoncer avec élégance les grandes injustices de ce monde en revenant aux fondations du capitalisme. L'auteur me semble sympathique et il a déjà une oeuvre conséquente derrière lui ; on peut consulter ici son blog très végétal.
Olivier Bleys, Semper Augustus, Editions Gallimard, 2007, 335 pages.

22 avril 2008
Ni d'Eve ni d'Adam
Amélie Nothomb revient sur la période qu'elle a passée au Japon, au début des années 1990, déjà racontée dans Stupeur et tremblements. Cette fois, elle raconte le versant privé de ce séjour, où elle a fréquenté un jeune homme répondant au doux nom de Rinri.
Le livre regorge, on s'en doute, de passages burlesques sur le décalage culturel entre les deux amoureux. Tout le comique du livre repose sur ce constat : Rinri n'est pas un Japonais comme les autres, et Amélie est belge (prétexte à toutes les excentricités). A la recherche du pays traditionnel de sa petite enfance, la narratrice se retrouve confrontée à un jeune homme qui préfère le salami aux sushis, féru d'accessoires en tous genres, idolâtrant la blancheur de sa fiancée européenne. Cette dernière, peu portée aux envolées sentimentales, décide de prendre du bon temps en explorant les conventions de la cour telle qu'on la pratique à Tokyo.
Nous étions loin d'être les seuls amoureux, pour reprendre la terminologie d'usage, à nous promener autour du stade. J'adorais ce côté "parcours obligé" de nos tribulations : la tradition de ce pays avait mis à la disposition des couples d'un jour ou d'une vie un genre d'infrastructure afin que leur emploi du temps ne relève pas du casse-tête. Cela ressemblait à un jeu de société. Vous ressentez quelque chose pour quelqu'un ? Au lieu de réfléchir de midi à quatorze heures à la nature exacte de votre trouble, emmenez ce quelqu'un à la case une-telle de notre monopoly ou plutôt de notre monophily. Pourquoi ? Vous verrez.
Tuvéra était la meilleure philosophie. Rinri et moi n'avions aucune idée de ce que nous faisions ensemble ni d'où nous allions. Sous couleur de visiter des endroits d'un intérêt relatif, nous nous explorions l'un l'autre avec une curiosité bienveillante. La case départ du monophily nippon m'enchantait. [p. 64-65]
En dépit de ces beaux passages sur l'amour de la liberté, la légèreté revendiquée de la jeune femme, qui n'entend pas rentrer dans le carcan du mariage, le livre cède pas mal à la facilité. Amélie Nothomb écrit beaucoup de petits livres fulgurants, toujours drôles, mais dont le style est de moins en moins recherché. Tous les morceaux de bravoure, notamment dans la montagne, m'ont semblé forcés. On apprend qu'elle est bonne marcheuse et que les hauteurs la rendent dangereusement euphorique, mais ces passages restent gratuits, outrés. Irruption de termes familiers, métaphores faciles, j'ai trouvé le livre, pour tout dire, assez bâclé.
Il n'en est pas moins très plaisant à lire et constitue une pièce supplémentaire dans l'autobiographie d'Amélie Nothomb, dont les Mémoires intégrales devraient s'avérer passionnantes d'ici quelques dizaines d'années...
Amélie Nothomb, Ni d'Eve ni d'Adam, Editions Albin Michel, 2007, 245 pages.
17 avril 2008
La Comtesse de Rudolstadt
Avec cette suite de Consuelo, George Sand nous offre un roman somptueusement romantique, ésotérique et politiquement engagé !
Nous retrouvons notre héroïne chantante à la cour de Frédéric II de Prusse, en mauvaise posture. Son extrême droiture la rend peu incline aux intrigues de cour auxquelles on veut la mêler. Elle sera ballottée, bien malgré elle, de l'opéra de Berlin à une cellule de prison, jusqu'à une mystérieuse retraite où toutes les révélations lui seront enfin faites.
Le roman baigne dans le mysticisme, les sociétés secrètes. Entre religion, philosophie et politique, Consuelo va affiner ses opinions pour embrasser la cause du peuple. Le livre défend aussi des idées avancées sur la vie privée. A travers la défense du divorce, c'est une vision idéale de l'amour qui est exposée, le mariage devant refléter un parfait accord des sentiments entre les époux.
L'histoire est très belle, toujours dans un style grandiloquent, qui manque un peu de nuances. J'ai pourtant trouvé la fin particulièrement satisfaisante : plutôt qu'une happy end sans nuages, on a droit à un long épilogue philosophique, annonçant la Révolution française.
George Sand, La Comtesse de Rudolstadt, Editions Phébus, 1999, 565 pages.
14 avril 2008
La Route
Dans un univers post-apocalyptique désolant, un homme et son jeune fils progressent difficilement vers le sud. Pas âme qui vive, la plupart du temps, et ce n'est pas plus mal. Dans un contexte d'âpre survie, où la faune et la flore ont quasiment disparu, un inconnu ne représente qu'un ennemi, voire un bifteck potentiel.
Le style est dépouillé à l'extrême, l'intrigue aussi plate que cette route qui a englouti humains et véhicules à la suite d'une catastrophe non expliquée. Les deux survivants se raccrochent à leur seule relation possible, à coup de dialogues parfois émouvants, souvent faciles, où le père essaie en vain de protéger son fils. Le pauvre petit en a déjà trop vu.
Je me suis laissée porter par cette prose pas si plate qu'il n'y paraît, horrifiée mais non surprise par cette révélation de l'humanité la plus noire, une fois livrée à elle-même. Le propos se veut universel et, si ce n'étaient les allusions à certains paysages ou les fréquentes adresses à un dieu décidément bien cruel, l'histoire pourrait se dérouler partout ailleurs qu'aux Etats-Unis. Elle semble parfaitement plausible.
Cormac McCarthy, La route, Editions de l'Olivier,
2008, 245 pages (The Road, 2006).
08 avril 2008
Arlington Park
Dans la petite ville anglaise d'Arlington Park, banale à pleurer, plusieurs femmes découvrent chaque jour le prix à payer pour le rêve de la vie "heureuse et normale" qu'on leur a insidieusement inculqué. Elles ont oublié en quoi un mari, des enfants et une maison devait les combler de bonheur. Tout ce qu'elles voient, ce sont les enfants récalcitrants, les tâches ménagères, les maris qui s'arrangent pour ne pas être là.
Bon, quand même, voyant que le livre a été publié récemment, ma première réaction a été de me dire : on en est encore là? On se croirait dans les années 50 ! Il y a encore des femmes qui sacrifient leur intelligence et leur ambition pour se cloîtrer à la maison ? Il faut croire que oui car le livre est très réaliste.
Arlington Park sous la pluie : un labyrinthe de rues grises bien ordonnées avec des voitures qui les traversaient telles des pensées intimes. C'était à ça que revenait toute l'histoire : un lieu d'existence purement matérielle, traversé par des pensées intimes. Elle n'avait jamais pensé qu'elle se retrouverait ici, où des femmes buvaient du café à longueur de journée en poussant des landaus dans des rues grises et bien rangées, et où les hommes allaient au travail, y allaient et ne revenaient jamais, comme s'il y avait la guerre. Elle avait pensé qu'elle serait quelque part dans une université, ou dans un grand journal. D'autres personnes l'avaient pensé aussi. [p. 33-34]
D'une amertume sans fond, il m'a pourtant séduite pour sa justesse psychologique et ses descriptions vivantes. Rachel Cusk sait décrire à merveille ces espaces qu'on ne fait que traverser sans même les voir, en fait ressortir la triste humanité, qui se loge dans le béton des parkings ou le clinquant d'une galerie commerciale. J'ai été impressionnée par son talent d'observatrice sur des faits anodins de la vie quotidienne.
Rachel Cusk, Arlington Park, Editions de l'Olivier, 2007, 292 pages.
