22 juin 2008
L'espèce fabulatrice
D'abord une impression mitigée à la lecture de cet essai de Nancy Huston, celle d'une philosophie à deux balles. Le thème me semblait réducteur : la fiction, les histoires comme fondatrices de l'humanité. Je m'interrogeais sur l'utilité d'un tel sujet, avec une certaine dose de mauvaise conscience de "consommatrice de fictions" qui se demande, parfois, où tout cela va la conduire. Certes, la vie est rarement aussi intéressante que l'intrigue d'un bon roman, mais si je loupais quelque chose, quand même ?
L'autrice attaque à un niveau très général en considérant que les humains, seuls êtres vivants à être conscients de leur mort, combattent leur désespoir en tentant de donner du sens au monde. "Le sens humain se distingue du sens animal en ceci qu'il se construit à partir de récits, d'histoires, de fictions." [p. 15]
Aucun aspect de la culture n'est exempt de la narration. Il faut un début, une fin, une logique. Histoires de vie, histoire tout court, religion, tout n'est qu'interprétation, vision biaisée, choix partiaux d'éléments. Nancy Huston part de son propre exemple pour montrer tout l'arbitraire de son "identité" : son prénom, son pays de naissance, son sexe, sa langue... Dès qu'elle creuse un peu, les certitudes s'effritent, tout est affaire de conventions, historiquement et géographiquement situées. "Ce que l'on nous apprend sur la nation, la lignée, etc., n'est pas du réel mais de la fiction. Les faits ont été soigneusement sélectionnées et agencés pour aboutir à un récit cohérent et édifiant." [p. 88] C'est finalement à une remise en question de la civilisation qu'elle se livre !
Elle considère cependant que la fiction est bonne en soi : "Les religions sont une des principales sources des fables reliant les gens entre eux." [p. 45] C'est le fait de les considérer comme des faits établis et de rejeter les versions des autres qui est dangereux. "Les mauvaises fictions engendrent la haine, la guerre, les massacres. On peut torturer, tuer, mourir pour une mauvaise fiction. Cela arrive tous les jours." [p. 95]
Si on la suit, il existe donc de "bonnes" fictions. La romancière pointe alors le bout du nez pour affirmer les bienfaits de la littérature. Un bon roman, présentant une galerie diversifiée de personnages, donne la possibilité précieuse de se mettre à la place de quelqu'un d'autre, se s'identifier, de comparer avec son propre entourage. Nancy Huston y voit "une éthique pour la vie parmi nos semblables". Le roman est civilisateur. "Les non-lecteurs sont potentiellement dangereux, car faciles à manipuler par les Eglises, les Etats, les médias, etc." [p. 178] Les mauvaises fictions, appelées "Archétextes", engendrent les totalitarismes.
"Contrairement à nos fictions religieuses, familiales et politiques, la fiction littéraires ne nous dit pas où est le bien, où le mal. Sa mission éthique est autre : nous montrer la vérité des humains, une vérité toujours mixte et impure, tissée de paradoxes, de questionnements et d'abîmes. (Dès qu'un auteur nous assène sa vision du bien, il trahit sa vocation romanesque et son livre devient mauvais.)
Là où notre vie en société nous incite à prononcer des jugements tranchés, à nous ranger du côté de ceux que nous approuvons et à qui nous ressemblons, le roman nous ouvre à un univers moral plus nuancé. Aux antipodes des Archétypes, il nous aide à écouter la vraie musique du monde, qui n'est ni paradisiaque harmonie des sphères, ni cacophonie infernale.
Absorbés dans la lecture d'un roman, nous sommes plus moraux que lorsque nous agissons en citoyens, en parents, en époux ou en fidèles d'une Eglise. Tous les évènements se déroulent dans le secret de notre âme, nous ne sommes pas menacés par ces êtres verbaux que sont les personnages. Nous les écoutons, souvent, avec plus de tolérance, de curiosité et de bienveillance que les êtres de chair et de sang qui nous entourent - et non seulement nous leur pardonnons leurs faiblesses, nous leur en savons gré !" [p. 187-188]
Sur ces belles paroles, je me suis évidemment jetée sans le moindre scrupule sur le premier pavé qui se trouvait à portée de mains*. J'ai maintenant de bonnes raisons éthiques de me plonger dans la littérature : je fais acte de citoyenneté, je m'ouvre à la culture des autres, je cultive ma tolérance ! Un petit livre intrigant, pas forcément indispensable mais à conseiller à quiconque vous reproche de perdre votre temps dans les bouquins.
* J'en lis trois en ce moment, dont deux de plus de mille pages, ce qui explique, en plus de mes soucis informatiques, le faible rythme de parution de mes notes dernièrement !
Nancy Huston, L'espèce fabulatrice, Actes Sud, 2008, 192 pages.
17 octobre 2007
Cerveau, Sexe et Pouvoir
Si vous en avez marre de tomber sur des articles racoleurs et des ouvrages tristement déterministes sur les femmes et les hommes de type "Mars et Vénus", cette synthèse sur la recherche en neurosciences est certainement pour vous ! Tout à fait accessible pour les non scientifiques (dont je fais véhémentement partie), cet ouvrage présente un bilan des recherches sur le fonctionnement du cerveau et les performances intellectuelles selon le sexe.
Ce qu'on apprend avec Catherine Vidal, neurobiologiste à l'Institut Pasteur, c'est que la plupart des tests scientifiques dont les résultats, concluant à une différence essentielle selon les sexes, ont été annoncés en grande pompe dans des revues spécialisées, ont depuis été invalidés par des protocoles de recherche plus rigoureux.
Par exemple, les tests de repérage dans l'espace, où les hommes excellent, sont également réussis par l'un et l'autre sexe si les tests sont répétés pendant une semaine. Cela signifie que ces compétences ne sont pas innées, mais issues de l'apprentissage, et qu'une expérience faite une seule fois ne fait que refléter des différences d'éduction, donc culturelles.
Il n'est donc guère étonnant de constater des différences cérébrales entre les hommes et les femmes qui ne vivent pas les mêmes expériences dans leur environnement social et culturel. Dans nos sociétés occidentales, les petits garçons sont initiés très tôt à la pratique des jeux collectifs de plein air (comme le football), particulièrement favorables pour apprendre à se repérer dans l'espace et à s'y déplacer. Ce type d'apprentissage précoce facilite la formation de circuits de neurones spécialisés dans l'orientation spatiale où les hommes excelleraient. En revanche, cette capacité est sans doute moins sollicitée chez les petits filles qui restent davantage à la maison, situation plus propice à utiliser le langage pour communiquer. Garçons et filles, souvent éduqués différemment, mettent en place des stratégies cérébrales différentes. Mais ces divergences cérébrales sont bien moins fortes qu'entre un avocat et un rugbyman, ou entre une pianiste et une championne de natation ! [p. 29-30]
Et bien des préjugés tombent ainsi d'eux-mêmes, telle la théorie des hémispères, celui de gauche plus développé pour les femmes (zone du langage, pensée rationnelle), celui de droite pour les hommes (représentation de l'espace et émotions). Dans les faits, l'IRM ne montre pas une zone du cerveau dédiée à telle ou telle fonction intellectuelle, mais des flux sanguins. Il n'existe pas de légende détaillée pour chaque neurone ! De même l'idée saugrenue que les femmes seraient multi-tâches, venue de la découverte d'un corps calleux, reliant les deux hémisphères, plus épais chez les femmes (bien pratique pour justifier le fait qu'elles se débrouillent seules de toutes les tâches ménagères !).
J'ai aussi découvert que certains scientifiques avaient tenté de démontrer l'origine génétique ou hormomale de l'homosexualité, du suicide ou même de la fidélité dans le couple. Généralement, quelques expériences sur des rongeurs provoquent des publications triomphantes sur un gène censé tout expliquer. Ces propos connaissent un succès fulgurant et passent rapidement dans le sens commun. On en subit malheureusement les conséquences dans la vie politique actuelle, nos dirigeants français actuels étant visiblement favorables au déterminisme biologique, à la suite des américains.
Catherine Vidal s'interroge même sur les théories couramment admises concernant la répartition des tâches à la préhistoire, rien moins qu'évidente au regard de l'état des vestiges qu'il nous reste de cette époque, et qu'elle soupçonne n'être que de simples projections de notre propre organisation sociale sur le passé. Selon toute évidence, les premiers hominidés étaient avant tout des charognards, qui chassaient parfois de petits animaux. On imagine mal que dans les conditions de survie qui devaient être les leurs, femmes et hommes ne participent pas à part égale à ces tâches. N'ayant pas de réponse simpliste à donner, en tant que neurobiologiste, sur les origines de la domination masculine dans la majorité des civilisations, elle renvoie à l'anthropologie, notammant Lévi Strauss, en soulignant le fait que les humains cherchent une origine naturelle à leurs propres constructions culturelles...
Catherine Vidal et Dorothée Benoit-Browaeys, Cerveau, Sexe et Pouvoir, Belin, 2005, 110 pages.
