La bibliothèque de Canthilde

Je lis trop.

03 novembre 2009

Les Nuits blanches

nuits_blanchesUn doux rêveur croise une inconnue éplorée par une belle nuit d'été. Tous deux, solitaires, incompris, ils vont se confier l'un à l'autre, comme peu d'amis ou d'amants le font.

La jeune femme lui interdit de l'aimer, son coeur est déjà pris. Le jeune homme sait bien qu'il est déjà trop tard, il a tellement peu d'occasions de s'attacher...

La fin de l'histoire n'est pas si prévisible que ça. Elle est triste, en partie, évidemment, mais réserve une petite surprise.

Fédor Dostoïevski, Les Nuits blanches, Ed. Gallimard, "Bibliothèque
de la Pléiade", 1956, p. 624 à 682 [première édition en 1848].

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02 novembre 2009

Le Sous-sol

sous_sol

Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie de foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal. [p. 685]

C'est parti pour cent pages d'élucubrations malsaines et perverses, où le narrateur confie sa misanthropie et son inadaptation à la société.

Il va ensuite raconter quelques heures de sa vie, très proches d'une Sale histoire : il s'invite au dîner d'adieu d'un camarade de lycée, nommé en province, qu'il a toujours détesté. En quelques heures, il parvient sans peine à s'humilier devant tout le monde et à susciter aussi bien la haine que le mépris. C'est en voulant suivre le groupe des invités dans une maison close qu'il s'offre au passage les services d'une prostituée, Lisa. Après quoi, il lui tient le discours le plus culpabilisant qui soit, poussant la pauvre fille au désespoir.

La névrose irrécupérable de ce pitoyable personnage apparaît dans les dernières pages, où son comportement tient de la torture psychologique pure et simple. Il le sait, il en souffre et il s'y enfonce encore plus.

Vers la fin je n'y tins plus moi-même : avec les années je ressentais le besoin d'aller vers les hommes, d'avoir des amis. J'essayai donc de me rapprocher de certains de mes camarades ; mais il y avait toujours quelque chose de faux dans nos rapports qui très vite prenaient fin. Une fois, pourtant, j'eus un ami. Mais j'étais déjà un despote dans l'âme ; je prétendais dominer entièrement son esprit, je voulais lui insuffler le mépris envers son entourage, j'exigeais de lui qu'il brisât définitivement et fièrement avec son milieu. Mon amitié passionnée l'épouvanta ; je le troublai jusqu'aux larmes, jusqu'aux convulsions. C'était une âme naïve et généreuse. Mais dès qu'il se fut donné à moi tout entier, je le détestai et je le repoussai. Comme si je n'en avais eu besoin que pour remporter une victoire et m'en rendre maître. [p. 744]

Fédor Dostoïevski, Le Sous-sol, Ed. Gallimard, "Bibliothèque
de la Pléiade", 1956, p. 683 à 799 [première édition en 1863].

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01 novembre 2009

L'Eternel mari

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Veltchaninov, bel homme hypocondriaque, a l'impression d'être poursuivi par un inconnu. Il finit par le reconnaître : c'était le mari, veuf à présent, d'une femme qu'il a aimée neuf ans auparavant.

Il est vrai que, ne ressentant plus de haine pour elle, il pouvait maintenant la juger plus impartialement, et lui rendre justice. Son avis, formé depuis longtemps au cours de ces neuf années de séparation, était que Natalia Vassilevna appartenait au nombre des dames de province très ordinaires, des dames de la "bonne" société provinciale : "Qui sait, c'était peut-être vraiment ainsi, et j'étais le seul à me forger des idées fantastiques à son sujet." Il s'était toujours douté, pourtant, que cette opinion pouvait être erronée en partie ; il le ressentit aussi maintenant. [p. 979]

Entre les deux hommes s'établit une relation très ambiguë, où les envies de meurtre sont dissimulées derrière une affabilité douteuse. Dostoïevski s'attache au moment de la crise, quand la psychologie des personnages peut basculer vers la folie à tout instant. Comme dans la plupart de ses romans, ses personnages sont "borderline" et agissent de manière incohérente, incompréhensible pour eux-mêmes.

Le récit est très ironique, jusqu'à la dernière ligne. Le passage dans la famille Zakhlébinine, où toutes les jeunes filles se liguent contre le prétendant grotesque qu'on cherche à imposer à l'une d'elles, est d'une drôlerie cruelle, particulièrement acérée. J'ai beaucoup aimé l'absurdité qui baigne le récit, venant contrebalancer la réalité sordide des personnages.

Fédor Dostoïevski, L'Eternel mari, Ed. Gallimard, "Bibliothèque
de la Pléiade", 1956, p. 949 à 1097 [première édition en 1870].

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31 octobre 2009

L'Adolescent

ladolescentVoilà un roman de Dostoïevski qui ne restera pas parmi mes préférés. Ce qui m’a rebutée, au départ, c’est la confusion totale dans les noms de personnages, qui m’a poursuivie jusqu’à la fin, pire que dans les autres romans russes lus récemment ! Ensuite, le désordre du récit, du au héros, un jeune homme qui ne cache pas ses difficultés à retracer les événements de l’année écoulée. Même l’histoire ne m’a pas emballée, un drame familial artificiel, un scandale prêt à éclater, dont on cherche le côté choquant, une construction de l’intrigue trop travaillée, qui donne une impression d’incohérence, au lieu de découler naturellement des personnages…

Je me borne à enregistrer les événements, évitant de toutes mes forces ce qui leur est étranger, et surtout les artifices littéraires ; un littérateur écrit trente années durant, et finalement ignore pourquoi il a écrit tant d’années. Je ne suis pas littérateur et je ne veux pas l’être. Traîner l’intimité de mon âme et une jolie description de mes sentiments sur leur marché littéraire serait à mes yeux une inconvenance et une bassesse. [p. 3]

Arkadi écrit ses mémoires à vingt ans. Voilà déjà de quoi inciter à la circonspection ! Dès le début, il prend la pause, affiche une indifférence, une hauteur face à son malheur dont il espère qu’elle forcera l’admiration. La lectrice n’est pas dupe et peut déceler au fil du récit les véritables blessures qui le caractérisent. Sa naissance illégitime, en premier lieu : sa mère ayant épousé un serf nettement plus âgé qu’elle, Makar Ivanov Dolgorouki, le quitte pour le propriétaire du domaine, Versilov. Arkadi est reconnu par le mari légitime, pour subir la honte supplémentaire de porter ce nom de Dolgorouki, famille princière célèbre, l’obligeant à préciser à chaque nouvelle rencontre qu’il n’appartient pas à cette branche huppée.

Après une enfance malheureuse dans une pension pour riches où on lui fait sentir sa bâtardise, il ressent le besoin de retourner auprès de ses parents biologiques et de sa soeur Lisa. Son père, surtout, l'attire. Il s'en est forgé une image idéale à l'occasion d'une unique visite, il le vénère, s'en dit "amoureux". La désillusion d'un jeune homme de dix-huit ans, torturé et orgueilleux, sera à la hauteur de ces rêves.

Refusant d'entrer à l'université, il est placé par son père comme damoiseau de compagnie chez un vieux prince un peu sénile. Il devient l'observateur des intrigues qui l'entourent, dans lesquelles rentrent des liaisons clandestines, des groupes révolutionnaires et une bande de maîtres-chanteurs. Considéré comme un blanc-bec sournois, ce qu'il est, en réalité, il raconte avec exaltation les différentes affaires auxquelles il assiste et participe même parfois, ne faisant que compliquer la situation. Tout en se défendant du moindre sentimentalisme, de l'auto-apitoiement et de la naïveté qu'il ne manque pourtant pas de révéler. Son point de vue de tout jeune homme, pas tout à fait fini encore, comporte son lot de jugements à l’emporte pièce, pas mal d’illusions sur lui-même, une misogynie risible pour ces "serpents" de femmes qui l'effraient et le fascinent malgré lui. 

Fédor Dostoïevski, L’Adolescent, Ed. Gallimard, "Bibliothèque
de la Pléiade", 1956, p. 1 à 624 [première édition en 1875].

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10 octobre 2009

Une sale histoire

sale_histoireAprès une discussion animée, et quelque peu arrosée, sur la réforme en Russie, la société nouvelle, l'égalité entre tous les individus, le conseiller d'Etat Ivan Ilitch Pralinski décide sur un coup de tête de s'inviter à la noce de l'un de ses subalternes, Porphiri Pétrovitch Pseldonimov. Dans un élan de générosité, il avait imaginé faire fi de la différence de classe, enchanter l'assemblée par son esprit, chatouiller la mariée au passage, bref, rien que de bonnes intentions. Rien ne se déroulera comme prévu, pour auatnt que le héros ait prévu quelque chose dans son délire alcoolisé. Il se rendra compte, à ses dépends, que les idées nouvelles n'ont pas effleuré les "dominés". Au contraire, ils préfèrent que chacun reste à sa place et que rien ne bouge. C'est donc un roman sociologiquement incorrect, où le tragique pointe sous la farce.

Ivan Ilitch eut l'impression que cette créature était des plus douteuses. Mais il y avait, en dehors d'elle, d'autres personnes douteuses, des gens qui vous inspiraient, malgré vous, de la crainte et de l'inquiétude. Il semblait même qu'ils étaient en train, allez savoir, de comploter ensemble, et précisément contre Ivan Ilitch. Du moins, telle fut l'impression qu'il en eut, et, tout au long du repas, il ne fit que s'en convaincre davantage. Je veux dire que, de mauvais aloi, il y avait un certain monsieur à barbiche, une sorte d'artiste libre ; il lança même plusieurs regards vers Ivan Ilitch, ensuite de quoi, se tournant vers son voisin, il lui chuchota quelque chose. Un autre, un étudiant, était certes, déjà complètement soûl, mais, tout de même douteux à certains signes. L'étudiant en médecine, lui aussi, donnait des espoirs douteux. [p. 65]

Fédor Dostoïevski, Une sale histoire, Actes Sud, 2001, 98 p. (Skverny anekdot, 1862).

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08 octobre 2009

Les Pauvres gens

pauvres_gensLe premier roman de Dostoïevski est une amourette épistolaire entre deux ratés, miséreux et asociaux. Inutile de compter sur le moindre romantisme de sa part, cela va de soi. Si l'un des protagonistes en vient à s'épancher sur ses sentiments, le reste de la lettre nous rappelle bientôt le minable de sa situation et l'extrême improbabilité que les penchants de son coeur trouvent leur pleine satisfaction dans ce monde cruel.

Varvara Alexeïevna et Makar Dévouchkine n'ont guère eu de chance dans la vie et n'ont rien arrangé par leur caractère ombrageux. On ignore comment ils se sont rencontrés, au juste, pour tisser ces liens amicaux ténus face à leur existence tourmentée. Le plus émouvant est peut-être de les voir s'illusionner sur eux-mêmes, repreindre leur passé de couleurs un peu plus riantes, tout en taisant à l'autre certains événements significatifs du présent, par pudeur, fierté ou pitié.

Les lettres de Makar rendent la lecture pénible par moments, avec ses rafales de "mon coeur, mon âme, ma petite colombe !". Ce personnage complexe annonce déjà celui du Double. Varvara a davantage la tête sur les épaules, ce qui ne l'empêche pas de ruminer sur la période la plus heureuse de sa vie.

Je fus saisie d'une idée étrange, et, en même temps, ce fut une sorte de sentiment de dépit des plus désagréables qui s'empara de moi. Il me sembla que mon amitié, mon coeur aimant, ne lui suffiraient jamais. Il était savant, et, moi, j'étais bête et je ne savais rien, je n'avais rien lu, pas un seul livre... Là, je lançai un regard envieux vers les longues étagères qui croulaient sous les livres. Je fus prise de dépit, d'angoisse, d'une sorte de furie. Je voulus, et je décidai sur-le-champ de lire ses livres, tous ses livres, et le plus vite possible. Je ne sais pas, peut-être me disais-je qu'après avoir appris tout ce qu'il savait, je serais plus digne de son amitié. Je me précipitai vers la première étagère ; sans réfléchir, dans mon élan, je saisis le premier livre venu, un vieux tome empoussiéré, et, rougissant, pâlissant, tremblant d'émotion et de peur, je rapportai chez moi le livre volé, résolue à le lire pendant la nuit, à la lumière de la veilleuse, une fois que maman se serait endormie. [p. 62]

Fédor Dostoïevski, Les pauvres gens,
Actes Sud, 2001, 259 p. [Bednyé lioudi, 1846].

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07 octobre 2009

Le Joueur

P1050271Roulettenboug, une petite ville d'eau allemande, dont le casino constitue le seul attrait. Le narrateur est précepteur au service d'un général, homme confus entouré d'une cour douteuse, qui ne lui trouve du charme que dans la mesure où sa riche vieille tante passe pour avoir un pied dans la tombe.

Bientôt, rien ne va plus. Tout ce petit monde perd la tête, qui pour le jeu, qui par amour. Le casino attire les personnes les plus sensées, confiantes en leurs qualités d'observation et leur tempérance pour réaliser un gain modeste, et les transforme en loques hagardes, dilapidant leur fortune en une nuit. L'apparition de la grand-mère va littéralement faire trembler les murs.

Encore un récit superbement maîtrisé sur la folie des passions humaines. Les personnages jouent leur vie sur un coup de tête. Le narrateur entretient une relation des plus ambiguës avec Pauline, une parente du général, qui le traite comme un chien, mais il court volontiers à sa perte. L'action s'accélère en de multiples petits scènes absurdes qui n'en ont pas moins des conséquences dramatiques sur la santé mentale des personnages. J'ai terminé le livre à bout de souffle, complètement dégoûtée.

- Sur quoi fondez-vous votre opinion ? me demanda le Français.
- Sur ce fait qu'au cours de l'histoire la faculté d'acquérir des capitaux est entrée dans le catéchisme des vertus et des mérites de l'homme occidental civilisé ; peut-être même en est-elle devenue l'article principal. Tandis que le Russe non seulement est incapable d'acquérir des capitaux, mais les gaspille à tort et à travers, sans le moindre sens des convenances. Quoi qu'il en soit, nous autres Russes avons aussi besoin d'argent, ajoutai-je ; en conséquence, nous sommes avides de procédés tels que la roulette, où l'on peut faire fortune seulement en deux heures, sans travailler. Cela nous ravit ; et comme nous jouont à tort et à travers, sans nous donner de mal, nous perdons ! [p. 54]

Fédor Dostoïevski, Le Joueur, "Le livre de poche",
1958, 256 p. [première édition en 1866].

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27 septembre 2009

Le Double

le_doubleIakov Pétrovitch Goliadkine, personnage parfaitement insignifiant, s'avise un beau jour qu'un individu parfaitement semblable à lui, portant qui plus est le même nom, se retrouve sans cesse sur son chemin. Le voilà, ce Goliadkine cadet, prêt à lui piquer sa place au travail ! N'est-il pas plus intelligent, astucieux, productif que le pitoyable Goliadkine aîné, tout juste bon à gémir sous les regards de plus en plus réprobateurs de son entourage ?

Dans son deuxième roman, mal accueilli à sa sortie, Dostoïevski dépeint un monde de petits fonctionnaires obséquieux, fort attachés à respecter une étiquette dont la transgression leur coûterait la mort sociale sur le champ. Entre démarches, va et vient, audaces et remords, humiliations publiques, le héros parvient si bien à nous perdre qu'on n'est plus très sûre de se trouver face à un cas de paranoïa ou bien dans une histoire fantastique bien menée. Le texte m'a semblé parfois indigeste, avec la reprise incessante de la désignation du héros par "Monsieur Goliadkine". Mais j'ai beaucoup aimé le thème, qui trouvait une brillante explication démoniaque dans l'épisode 3 de la saison 5 de Buffy.

L'hébétude de Monsieur Goliadkine dura-t-elle peu, dura-t-elle longtemps, y resta-t-il longtemps assis, sur sa borne de trottoir - je ne peux pas le dire, toujours est-il que, reprenant enfin un petit peu ses esprits, il se lança soudain dans une course folle, il courut aussi vite qu'il le pouvait ; il n'avait plus de souffle ; il trébucha deux fois, faillit tomber - et, dans cette circonstance, c'est le second soulier de Monsieur Goliadkine qui devint orphelin, lui aussi lâché par son caoutchouc. Enfin, Monsieur Goliadkine ralentit un peu, pour reprendre son souffle, regarda hâtivement autour de lui et découvrit qu'il avait déjà parcouru, sans même le remarquer, tout son chemin le long de la Fontanka, avait traversé le pont Anitchkov, passé une partie du Nevski, et se tenait à l'angle du Litéïny. Monsieur Goliadkine tourna dans le Litéïny. Sa situation à cet instant ressemblait à celle d'un homme qui se tient au bord d'un gouffre terrifiant, quand la terre s'ouvre sous lui, qu'elle se casse déjà, bouge, tressaille une dernière fois, tombe, l'entraîne dans l'abîme, et pourtant, le malheureux n'a pas la force ni l'esprit assez ferme pour bondir en arrière, pour détourner les yeux de ce gouffre béant ; le précipice l'entraîne et, pour finir, il y saute lui-même, accélérant encore la minute de sa mort. [p. 82-83]

Fédor Dostoïevski, Le Double, Actes Sud, 1998, 277 pages. (Dvoïnik, 1846).

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04 août 2009

Les Frères Karamazov

karamazov1Mieux vaut accrocher sa ceinture pour ce roman monstrueux ! D'abord pour les très longs passages théologiques qui parsèmenent la première partie, avec Aliocha, le héros pur et naïf, parfait observateur des turpitudes qui l'entourent. Ensuite, pour la galerie de personnages complètement tordus, les pires étant, évidemment, les femmes.

Fiodor Pavlovich Karamazov est un vieux jouisseur, père indigne, qui aime bien attirer l'attention. Il est parvenu sans peine à se faire haïr de ses trois fils, Mitia, Ivan et Aliocha. Après avoir négligé leur éducation, il les reçoit chez lui, parvenus à l'âge adulte, sans la moindre trace d'affection. Au contraire, il les rabroue, les raille et cherche à les léser financièrement. Un conflit autour de l'héritage avec l'aîné, Mitia, d'un caractère emporté, les conduit tous auprès du starets Zossima pour une tentative de conciliation.

Là, on rentre dans la partie théologique. Aliocha, le benjamin, songe à se faire moine auprès du starets, sorte d'ermite installé au monastère, qu'il vénère absolument. Confirmant ses pires craintes, la visite au monastère dégénère en scènes abjectes, le père Karamazov faisant encore le pitre. Plus tard, il se fait même rouer de coups par son propre fils. On apprend bientôt que le conflit n'est pas que d'ordre pécunier et qu'ils se disputent les faveurs d'une belle à la réputation peu recommandable. Sur ce, Aliocha, désemparé auprès de son staret mourant, se voit intimer l'ordre de vivre dans le monde, et non de rester au monastère.

Mais quel monde ! Fiodor Pavlovich se révèle encore plus ignoble que l'on pouvait le soupçonner, avec la révélation des détails sur la naissance de Smerdiakov, son valet et probablement fils illégitime. Les fiancées des deux frères aînés s'avèrent des manipulatrices sans scrupules, de la méchante méchante Grouchenka à la pas si douce Katerina, en passant par le "petit démon", quatorze ans et déjà perclue de vices. Les enfants sont d'atroces garnements prêts à s'entretuer. On finit par trouver les arguments de Fiodor ou même du staret plutôt convaincants : Dieu préfère les pécheurs, alors autant se rouler dans la fange ; qu'on se rachète ou non, au moins, on aura profité de la vie.karamazov2

Sur ce, arrive l'histoire du meurtre et c'est là que l'auteur fait preuve d'une virtuosité époustouflante, puisqu'il raconte tout, excepté une courte ellipse, et qu'on reste dans le doute quasiment jusqu'à la fin. Excellant dans la description du délire, il nous entraîne à travers les frasques de Mitia, en apnée, jusqu'au dénouement tragique. Il s'offre un coup de théâtre sous la forme d'un coup de folie apportant des éléments nouveaux à l'affaire. Tout ça pour conclure sur trois cent pages de procès, avec des plaidoiries de haute volée qui se transforment en analyses psycho-sociologiques de la Russie toute entière.

"Généralement, dans la vie, devant deux oppositions, il faut chercher la vérité au milieu ; dans le cas présent, ce n'est absolument pas le cas. Le plus probable était que, dans le premier cas, il a été d'une noblesse sincère, et dans le deuxième cas, d'une bassesse tout aussi sincère. Pourquoi ? Mais, justement, parce que nous sommes des natures larges, karamazoviennes - et c'est à cela que je veux en venir -, capables de contenir toutes les contradictions possibles et de contempler en même temps les deux abîmes, l'abîme au-dessus de nous, l'abîme des idéaux supérieurs, et l'abîme sous nos pieds, l'abîme de la chute la plus basse et la plus nauséabonde." [t. 2, p. 658]

Malgré quelques mises en garde, j'ai beaucoup aimé le style rugueux de la traduction de Markowicz, la plus proche, paraît-il, du style original. J'essaierai de faire de même pour mes prochaines lectures de cet auteur. Cela dit, un Dostoïevski de temps en temps me suffit ; j'ai besoin d'un certain temps pour m'en remettre.

Fedor Dostoïevski, Les frères Karamazov, Actes Sud,
2002, t.1 583 p., t. 2 790 p. [Bratia Karamazovy, 1880].

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26 juillet 2009

La Chartreuse de Parme

chartreuseVoilà un roman que, longtemps, je n'ai pas pu terminer. C'est à la faveur d'un petit voyage en Italie que j'ai refait une tentative, cette fois couronnée de succès. Pour autant, je n'ai pas adoré ce livre, pour diverses raisons.

- Waterloo : c'est au milieu de la bataille que mes premiers essais avaient échoué, et il faut vraiment se les farcir, les cent premières pages !

- Je n'ai absolument pas pu m'attacher aux personnages. Le héros, Fabrice del Dongo, est un jeune homme favorisé par la nature, riche, intelligent. Pourtant, même avec l'excuse de la jeunesse, il est singulièrement irritant. Superstitieux, vaniteux, incapable d'aimer... Il commet un meurtre avec le sentiment d'être dans son bon droit, pas par légitime défense, non, parce qu'il est un del Dongo !

- Clélia : l'hypocrisie faite femme ! Bigote, frigide, elle refuse de succomber à son amour parce qu'elle a juré à la vierge qu'elle ne le regarderait plus... Jusqu'à ce qu'elle s'aperçoive qu'on peut faire des tas de choses dans le noir. Perverse !

- La Sanseverina : sûrement le personnage le plus intéressant du livre, malgré sa propension à s'estimer "vieille" passée la trentaine... Mais quels mauvais goûts amoureux !

Dans un sens, c'est bon signe qu'un roman agace à ce point. Au moins, il ne m'a pas laissée indifférente. L'ennui, c'est que j'ai eu du mal à suivre les intrigues autres que sentimentales, notamment les intrigues de cour, où je mélangeais tous les noms. Et puis je n'avais pas besoin de passages aussi déchirants sur les tourments de l'amour, en ce moment. Rarement j'ai vu un auteur cherchant à rendre aussi malheureux ses personnages. Et quand on croit qu'ils ont enfin trouvé la sérénité...

Je ne dirai rien sur l'histoire, qui m'a laissée sur ma faim. Ce que j'ai préféré : les descriptions lyriques des paysages italiens, avec cette mélancolie de la sensation du temps qui passé ; l'amour en prison, parce que cette situation a toujours beaucoup fait fonctionner mon imagination...

Stendhal, La Chartreuse de Parme, Le Livre
de poche, 781 pages [première édition en 1839].

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