10 novembre 2009
La Jungle
Une pimpante famille lituanienne débarque à Chicago, bien décidée à faire fortune. Il y a le vigoureux Jurgis, sa fiancée Ona, le vieux père, la cousine Marija, une tante, d'autres petits cousins. A peine descendus du train, on les dirige proprement vers Packingtown, le quartier des abattoirs, employeur de tous les nouveaux immigrants. Impressionnés par le gigantisme des bâtiments, ils ne se rendent pas tout de suite compte qu'ils ont atterri dans une décharge et que, tel un troupeau de cochons entrant dans une usine de saucisses, leur destin est tout tracé.
Quand Jurgis et ses compagnons se furent lassés de regarder les parcs, ils se dirigèrent vers le coeur du complexe, là où s'élevait un imposant bloc de bâtiments en briques dont tous les murs, souillés par d'innombrables couches de suie, étaient couverts de réclames peintes. En les voyant, le visiteur prenait tout à coup conscience qu'il était arrivé à l'origine de bien de ses tourments quotidiens. Là, on produisait ces denrées vantées sans trêve par les panneaux qui défiguraient le paysage quand il voyageait, les annonces qui lui accrochaient le regard lorsqu'il lisait les journaux et les magazines, les stupides petites rengaines musicales qui lui trottaient dans la tête sans qu'il pût s'en débarrasser, les affiches aux couleurs criardes placées en embuscade à chaque coin de rue. De là provenaient les Jambons et le Bacon Impérial Brown, le Boeuf Accomodé Brown, les Saucisses Excelsior Brown ! Là était installé le quartier général du Saindoux Cent pour Cent Pur Porc Durham, du Bacon du Matin Durham, du Boeuf en Boîte Durham, des Terrines de Jambon, des Poulets Grillés aux Epices, des Engrais Supérieurs Durham ![p. 73-74]
Véritable Germinal américain (il n'y manque même pas la scène poignante de cynisme chez un riche !), le roman offre une description précise des conditions de vie du prolétariat au début du XXe siècle. La mécanique de l'exploitation des ouvriers est démontée pièce par pièce, tandis que les personnages subissent dans leur chair les conséquences de l'organisation du travail. Arrivant avec ses humbles rêves de travail honnête, de propriété et d'éducation pour les enfants, la famille n'est pas de taille à lutter contre les collusions entre le trust de la viande, les banquiers, les politiciens, le crime organisé et la police. Tout est bon pour faire du profit, chez Durham and Company, produisant entre autres le fameux corned beef, dont il vaut mieux ne pas analyser de trop près les ingrédients. Rien ne nous sera épargné sur les détails de cette activité, propres à nous faire devenir végétariennes sur le champ. J'avoue que, depuis cette lecture, je ressens un certain malaise à l'heure des courses au rayon des plats cuisinés...
Heureusement, le livre ne s'arrête pas à cet aspect de dénonciation démoralisante. Lorsque Jurgis, l'enthousiaste, le candide des débuts, aura tout perdu, il commencera à réfléchir sur le système qui l'entoure. Les derniers chapitres se font militants, tandis qu'il découvre le socialisme et acquiert une conscience de classe, outils intellectuels qui lui faisaient défaut au départ pour prendre du recul sur sa situation.
Upton Sinclair s'est donné à fond dans ces pages, qui reflètent ses propres convictions. Auteur à scandales, il n'a eu de cesse de dénoncer la société capitaliste américaine, créant des coopératives pour mettre ses idées en pratique. Il a beaucoup publié mais on a surtout entendu parler de lui en France l'an dernier avec la sortie du film There Will Be Blood, de Paul Thomas Anderson, adaptation de son roman Oil (Pétrole !). Il mérite amplement d'être lu aujourd'hui, pour sa description d'un système basé sur le chômage comme moyen de pression, le recours à une main d'oeuvre encore plus défavorisée pour casser les grèves, la corruption des contremaîtres qui se font verser un pourcentage du salaire moyennant embauche , rien que des détails tristement actuels (voir par exemple les conditions de travail des sans-papiers dans certains secteurs)...
Upton Sinclair, La Jungle, Mémoire du livre,
2003, 548 p. (The Jungle, 1906).
24 octobre 2009
The Longest Journey
Curieux parcours de lecture avec cet excellent deuxième roman de Forster. Je l'ai emprunté trois fois en plusieurs mois, dont deux en anglais, avant d'en venir à bout ! Je ne m'explique pas cette lenteur, l'écriture de l'auteur m'ayant semblé tout aussi sublime que d'habitude...
A l'inverse de ses autres romans, montrant comment on peut parvenir à s'épanouir en se libérant des préjugés sociaux, celui-ci déroule froidement une existence qui sombre dans le conformisme, à travers un choix amoureux pourtant libre et heureux. C'est presque l'histoire de Maurice, sans la sincérité des deux jeunes hommes qui s'avouent leur attirance. Ici, l'un d'eux fuit l'ambiguïté homosexuelle dans le mariage et, s'il renoue avec son attirance première au fil de l'histoire, les choses ne seront jamais dites aussi clairement que dans le dernier roman de Forster.
Rickie est un étudiant exalté, laid et souffreteux. Il caresse l'ambition de devenir écrivain et s'épanche dans des nouvelles glorifiant la nature mystique. Il parvient à épouser une belle jeune femme, qui nourrit quelques espoirs sur sa future renommé littéraire. Mais, au fil du temps, l'ennui s'installe dans le couple, avec la politesse de bon ton, le mépris discret. Rickie, pour gagner sa vie comme tout le monde, devient professeur dans un pensionnat et abandonne l'écriture. S'imaginant avoir des "idées larges", le couple va être mortifié par la révélation d'un secret familial, qui fera apparaître leur petitesse et leur attachement aux convenances.
"I don't hate Aunt Emily. Honestly. But certainly I don't want to be near her or think about her. Don't you think there are two great things in life that we ought to aim at -- truth and kindness? Let's have both if we can, but let's be sure of having one or the other. My aunt gives up both for the sake of being funny." [p. 122]
E.M. Forster, The Longest Journey, Penguin Books,
1989, 289 p. (première édition en 1907).
09 octobre 2009
La Petite poule d'eau
Lettre R du Challenge ABC 2009
La famille Tousignant vit sur une petite île de la région du Manitoba, au Canada, un lieu-dit isolé où tout s'appelle "la petite poule d'eau", eu égard à la faune essentiellement volatile peuplant ces contrées aquatiques.
En trois grosses nouvelles, nous nous familiarisons avec la vie rude de cette famille nombreuse, férue d'éducation, qui connaît bien des vicissitudes pour faire venir une institutrice sur l'île plusieurs mois par an. Si le récit est vivant, touchant, je n'ai pu m'empêcher d'avoir le coeur serré devant le portrait de Luzina, la mère au grand coeur. Accablée par les grossesses à répétition, elle ne satisfait ses timides désirs d'instruction qu'en tendant l'oreille au brouhaha de l'école, entre deux tâches domestiques. De quoi faire penser que la quiétude de ce petit coin de paradis est acquise par son dur labeur quotidien...
Reste la description d'une région étonnante, à moitié déserte, où se côtoient ponctuellement des émigrés russes, polonais, ukrainiens, islandais et "métis". Le moindre voyage prend une dimension épique, les aventuriers téméraires devant sauter de barques en camions, trains, traîneaux pour rejoindre les plus gros villages, constitués tout au plus de dix barraques.
Les Tousignant avaient un canot pour traverser la rivière. S'il se trouvait sur la rive éloignée, un des voyageurs devait aller le chercher à la nage. On s'en allait ensuite au fil de l'eau, tout enveloppé d'un silence comme il s'en trouve peu souvent sur terre, ou plutôt de froissements de joncs, de battements d'ailes, de mille petits bruits cachés, secrets, timides, y produisant quelque effet aussi reposant et doux qu'en procure le silence. De grosse poules des prairies, presque trop lourdes pour voler, s'élevaient quelque peu des bords embroussaillés de la rivière pour aller s'abattre aussitôt un peu plus loin, déjà lasses de leur paresseux effort. [p. 12-13]
Gabrielle Roy s'inspire ici de sa première expérience d'institutrice au Manitoba, où elle s'est beaucoup ennuyée, pour s'en souvenir avec nostalgie une dizaine d'années plus tard.
Gabrielle Roy, La Petite poule d'eau, Boréal
Compact, 1993, 265 p. [première édition en 1950].
23 août 2009
Maurice
Lourde tâche pour Mr Ducie, qui doit toucher quelques mots de reproduction animale aux élèves sur le point de rentrer au collège. Le jeune Maurice Hall n'est guère sensible aux schémas hâtivement tracés dans le sable par son professeur ; le mariage ne l'intéresse pas le moins du monde. De temps à autre, il fait des rêves un peu particuliers, mais sa bonne éducation anglaise s'empresse d'étouffer ses embryons d'émois, le laissant seul et désemparé. Ce n'est que quelques années plus tard, en cotoyant son camarade Clive à Cambridge, ainsi que quelques philosophes grecs, qu'il mettra un nom sur ce trouble qui l'habite.
Forster parvient ici à un chef d'oeuvre de psychologie, dans le bon sens du terme. Nulle sensiblerie, mais la dissection froide de la formation d'une personnalité. Comment parvient-on au bonheur ? La plupart du temps, en tournant le dos à une éducation rigide, qui fait de nous des atrophiés sur le plan émotionnel. J'ai souvent pensé aux pages de Freud sur la surreppression sexuelle en lisant ce roman.
Pour autant, le personnage de Maurice n'est en rien attachant. Il est clairement décrit comme un lourdaud pas très fini, cachant son manque de sophistication derrière son impeccable costume de jeune homme de bonne famille. Misogyne, il se conduit en véritable tyran domestique avec sa mère et ses soeurs. Il méprise les classes sociales inférieures. Clive vaut à peine mieux, avec sa préciosité, son sentiment de supériorité, ses conceptions finalement étriquées sur l'amour platonique. Ce roman a été publié à titre posthume ; Forster devait lui-même se débattre avec pas mal d'hypocrisie.
E.M. Forster, Maurice, Christian Bourgeois Editeur,
10/18, 1987, 279 pages [écrit en 1914, publié en 1971].
03 août 2009
La Salamandre
Lettre I du Challenge ABC 2009
Un classique de la littérature japonaise, souvent donné à lire à l'école. Une partie des nouvelles composant ce livre parlent d'animaux. Mais les deux dernières, plus longues, constituent une belle satyre de la société de l'époque, notamment celle où le narateur embarque dans un périple pour récupérer les sommes dues par des locataires peu scrupuleux, accompagné d'une séductrice sur le retour prête à tout pour se remarier. Une autre nouvelle offre une galerie de portraits réalistes, avec les patientes d'un médecin qui l'empêchent de prendre sa journée de congé prévue.
J'ai du mal à en dire davantage, ma lecture date de quelques mois et je n'avais pas pris de notes, submergée par les travaux à rendre dans le cadre de ma formation. J'avais juste gardé ce passage :
Sawan, perchée au sommet du toit de la maison, son long cou tendu haut vers le ciel, criait aussi fort qu'elle le pouvait. La lune, comme il arrive souvent lorsqu'elle se lève tard dans la nuit, était trouble et rougeâtre, avec un contour irrégulier. Sawan tendait le cou dans sa direction. Et, suivant une trajectoire qui allait de la droite à la gauche de la lune, trois oies sauvages passaient. Alors, je compris. Ces trois oies sauvages en plein ciel et Sawan sur son toit communiquaient en criant de toutes leurs forces. Quand Sawan émettait trois cris distincts, les trois autres répondaient aussi par trois cris. Sans aucun doute, elles se disaient quelque chose. J'imagine que Sawan, tournée vers ses trois compagnes, leur criait :
"Emmenez-moi avec vous !"
Redoutant que Sawan ne s'échappât, je lui criai :
"Sawan ! Descends du toit, reviens !" ["Sawan sur le toit", p. 35].
Ibuse Masuji, La Salamandre, Ed. Philippe
Picquier, 1999, 236 pages [1926-1950].
04 juillet 2009
Coeur de lièvre
Lettre U du Challenge ABC 2009
La préface : "Rabbit Angstrom, partagé entre les impossibles contradictions de l'Amérique, choisit la fuite [...]. sa course en zigzag est bien plus une tentative pour s'évader d'un monde invivable. C'est un effort désespéré pour sortir de la nuit et rattraper à l'ouest le soleil couchant. A ce titre et derrière les apparences Rabbit Angstrom est un héros de notre temps, voisin de ceux de Graham Greene et de Bernanos."
Ah, il est beau, le héros ! Au bout de deux ans de mariage, il se rend compte que sa femme est moche, bête, et qu'il s'emmerde à vendre des épluche-légumes pour nourrir sa petite famille. Il tente de partir sans se retourner mais se retrouve ni une ni deux à squatter chez une nouvelle conquête, qui fait la cuisine et la vaisselle. Sa technique de drague : j'en impose en parlant de mes exploits sportifs au lycée, je bouscule un peu, puis je m'incruste en sortant un billet et j'affirme ma virilité en refusant qu'elle mettre un diaphragme. Et puis... j'en ai vraiment eu marre, et j'ai laissé tomber ce livre ! Les premières pages promettaient une bonne critique de la société américaine des années 50 (mariage, maison, télé), mais le machisme du "héros de notre temps" m'est tellement sorti par les yeux que ses vaines agitations m'ont semblé ridicules.
Est-ce une critique de la société américaine des années 50 ? Une façon de montrer que le désir d'émancipation d'un modèle familial étouffant se faisait au détriment des femmes, sommées de maintenir l'ordre social ? J'ai trouvé trop de complaisance envers la liberté virile pour croire à cette intention mais, cela dit, j'en sais peu sur l'auteur...
John Updike, Coeur de lièvre, Editions du Seuil, 1962, 333 pages [Rabbit, Run, 1960].
02 juillet 2009
La Ballade de l'impossible
Encore un Murakami moyen, je suis un peu déçue...
Watanabe rentre à l'université avec un gros poids sur le coeur : son meilleur ami de lycée s'est suicidé, de manière totalement inattendue. Il va revoir la petite amie de celui-ci, s'éprendre d'elle, pour constater qu'elle souffre de graves troubles psychologiques. Il couche avec des tas de filles. Il observe les grèves des étudiants dans le contexte post 1968. Une autre fille lui court après.
J'ai trouvé que le roman manquait de souffle. L'auteur décrit le quotidien répétitif d'un personnage à côté de la plaque. On a du mal à s'attacher à lui. A l'exception d'une scène de séduction lesbienne, les scènes de sexe sont froides et mornes ; le plaisir y est peu réciproque, toutes ces filles semblant très désireuses de plaire à cet étudiant plat et égocentrique... Evidemment, entre la belle neurasthénique inaccessible et la fille marrante et tout à fait disposée à passer du temps avec lui, Watanabe penche pour le choix idiot et douloureux et on subit l'histoire dramatique en retenant un bâillement.
J'ai beaucoup aimé les passages dans la montagne, cela dit.
Haruki Murakami, La Ballade de l'impossible, Seuil, 1999, 356 pages.
16 juin 2009
Je suis un chat
Lettre N du Challenge ABC 2009
Un chaton est recueilli dans la maison d'un minable professeur de lycée. Il grandit pour devenir un chat élégant, curieux et intelligent, prompt à décortiquer la vie quotidienne de la famille qui le nourrit.
Dans ce roman de Natsume Soseki, les points communs avec le Chat Murr, lu il y a quelques mois, ne manquent pas. Là aussi, on a un chat pas qu'un peu mégalo, qui s'autoproclame parangon de tous les félins. Son coup d'oeil incisif n'a pas son pareil pour disséquer avec ironie la vie quotidienne des humains qui l'entourent. Glouton, paresseux, égoïste, l'auteur le dépeint tel que se comportent la plupart des chats domestiques. Une nuance, tout de même, ce chat-ci ne sait pas lire !
Un déluge de notes de bas de pages nous apprend plein de détails sur la culture japonaise du début du XXe siècle. L'auteur fait de nombreuses allusions à la littérature anglaise, notamment Tristram Shandy de Laurence Sterne, dont l'histoire du nez semble l'avoir beaucoup marqué ! La lecture devient tout de même fastidieuse, à mesure que s'égrènent les ridicules querelles de voisinage des maîtres du chat...
Les pattes de chat font oublier leur existence ; on n'a jamais entendu dire qu'elles aient fait du bruit par maladresse, où qu'elles aillent. Les chats se déplacent aussi silencieusement que s'ils foulaient de l'air ou que s'ils marchaient sur les nuages. Leur pas est doux comme le bruit d'un gong en pierre qu'on frappe dans l'eau, doux comme le son d'une harpe chinoise au fond de quelque caverne. Leur marche est parfaite comme l'intuition profonde er indescriptible des plus hautes vérités spirituelles. Avec de telles pattes, il n'existe ni vulgaire maison à l'occidentale, ni cuisine modèle, ni femme de voiturier, domestique, fille de cuisine, demoiselle de maison, femme de service ou Hanako, ni même son mari. Je vais où je veux, j'écoute ce que je veux, je tire la langue, je secoue ma queue et je retourne calmement chez moi avec mes moustaches bien droites. Dans ce domaine, je suis d'ailleurs le chat le plus doué du Japon. Je me demande même parfois si je n'aurais pas quelque parenté avec Nekomato, le chat légendaire des livres d'histoires illustrées de jadis. On dit que les crapauds portent sur le front un joyau qui brille la nuit ; or moi je porte dans ma queue une magie héréditaire qui peut ensorceler non seulement les dieux, les bouddhas, l'amour et la mort, mais aussi la race humaine tout entière. [p. 125]
Natsume Sôseki, Je suis un chat, Unesco, 1978,
439 pages [Wagahai wa neko de aru, 1906].
03 juin 2009
Un homme qui dort
Le jour de ses examens de sociologie, le jeune homme est pris d'une grande langueur. Il contemple ses maigres possessions, rassemblées dans sa minuscule chambre de bonne. Il dort. Puis il erre dans la grande ville. Il se coupe de tous ses amis. Sans mettre de nom sur son état, il n'a plus goût à rien, il se laisse aller.
J'ai trouvé dans ce livre des similitudes troublantes avec un épisode de ma propre existence. Crise de l'entrée dans l'âge adulte, retour critique sur la voie qu'on suivait depuis un moment sans plus se poser de questions, "simple" angoisse existentielle banale dans le climat de violence sociale et de relégation subie par ma génération ? Ca ne m'a pas rassurée de découvrir que quelqu'un était passé par les mêmes affres (dans quelle mesure ce livre relate-t-il une expérience vécue ?) mais j'ai commencé à mieux accepter.
Atteindre le fond, cela ne veut rien dire. Ni le fond du désespoir, ni le fond de la haine, de la déchéance éthylique, de la solitude orgueilleuse. [...] Tu n'as rien appris, sinon que la solitude n'apprend rien, que l'indifférence n'apprend rien : c'était un leurre, une illusion fascinante et piégée. Tu étais seul et voilà tout et tu voulais te protéger ; qu'entre le monde et toi les ponts soient à jamais coupés. [p. 139-140]
Georges Perec, Un homme qui dort, Editions Denoël, 1967, "Folio", 144 pages.
21 mai 2009
Les abeilles
Lettre O du Challenge ABC 2009
Découverte de l'univers très particulier de Yôko Ogawa. Une jeune femme à la vie atone est contactée par son cousin, qui se cherche une chambre d'étudiant. Elle le conduit dans la modeste résidence étudiante d'un fanbourg de Tokyo qu'elle a elle-même occupée pendant ses études. Le directeur semble curieusement réticent à accepter de nouveaux résidents, invoquant la "déstructuration particulière" subie par la résidence.
Une relation délicate se noue entre la narratrice et le directeur, infirme à la santé déclinante. Une sourde angoisse émane du texte. On se met à soupçonner que les pires crimes ont été commis avec beaucoup de douceur. Le final nous laisse face à notre propre voyeurisme et soif de macabre.
Les abeilles volaient librement au milieu du paysage dilué par la pluie. Elles s'élevaient très haut, disparaissaient ainsi de mon champ de vision, se dissimulaient près du sol, entre les herbes, et comme elles ne restaient pas en place, je n'arrivais pas à les compter pour connaître leur nombre exact. Seuls se reflétaient très nettement sur la vitre le contour, la couleur et le mouvement de chaque insecte. Je pouvais même voir les délicats motifs des ailes si transparentes qu'elles semblaient sur le point de se liquéfier.
Les abeilles, hésitantes, finissaient par se rapprocher des tulipes. Puis, quand elles étaient enfin décidées, elles venaien se poser sur la partie la plus fine de la bordure des pétales, les rayures de leur abdomen toutes palpitantes. Alors, se fondant dans les gouttes de pluie, leurs ailes paraissaient lumineuses. [p. 60]
Yôko Ogawa, Les Abeilles, Actes Sud, 1995, 76 pages [Domitori, 1991].
