02 juin 2009
Le début de la fin
J'ai terminé le cinquième et dernier tome de la série Thursday Next ! Dans ce tome, Thursday est pourvue de trois enfants en bonne santé, si ce n'est que l'aîné passe le plus clair de son temps, qu'il est censé sauver, en position amibe sous la couette. La couverture de notre héroïne est d'être vendeuse de moquette mais elle travaille toujours en cachette à la Jurifiction, formant ses propres clones littéraires, fort peu qualifiées, au métier. L'oncle Mycroft réapparaît en tant que fantôme pour livrer une information essentielle qu'il a oubliée, la mort aidant. Thursday a les Danverclones aux trousses, à savoir une
armée de gouvernantes quinquagénaires revêches, inspirées de la Mrs
Danvers de Rebecca, de Daphne du Maurier. Et ce, dans un contexte où la lecture est en chute libre et où les classiques sont en passe d'être recyclés en émissions de télé-réalité.
Que de trouvailles ! J'ai bien envie de remercier Jasper Fforde pour les fous rires qu'il m'a occasionnés. C'est tellement rare les livres à la fois hilarants et pas bêtes... Or, la série m'a impressionnée à différents niveaux depuis le début :
- une héroïne forte, futée, qui ne craint pas le ridicule ;
- un humour détonant, aussi bien dans les situations décrites, les tournures de phrases, les dialogues décapants ;
- des paradoxes temporels de tellement haute volée qu'ils m'ont donnée le vertige à plusieurs reprises. La Chronogarde va jusqu'à remettre en cause le temps lui-même. Le moindre des paradoxes n'est pas que, parfois, les voyages dans le temps ne provoquent aucune modification. C'est ainsi que Thursday peut se souvenir de son père, même éradiqué, revenant régulièrement à un âge différent, mort sous ses yeux dans le passé...
- un discours hautement critique sur le système politique et les médias, à travers des systèmes trop absurdes pour ne pas nous rappeler le contexte actuel ;
- des passages de purs délires, que j'ai relus plusieurs fois en me tordant de rire. Pour le plaisir, voici un exemple se référant à l'activité à haut risque de trafic de fromage de Thursday :
Nous progressions toujours par paliers. Je m'étais positionnée sur le marché du fromage instable, et quand je dis instable, ce n'est pas au marché que je pense, mais bien au fromage lui-même.
Owen opina et me désigna un fromage mordoré veiné de rouge.
- Dolgellau marbré force quatre, c'est un 9,5. Dix-huit années de maturation à Blaenafon, et pas pour les mauviettes. Excellent avec des crackers, mais on s'en sert également pour repousser les putois en rut.
J'en pris audacieusement un gros morceau que je posai sur ma langue. Le goût était extraordinaire ; je pouvais presque voir les monts Cambriens à travers la pluie, le ciel bas, les torrents exubérants et les falaises de calcaire, les éboulis glaciaires et...
- Vous allez bien ? dit Millon quand j'ouvris enfin les yeux. Vous avez perdu un instant connaissance.
- C'est de la bombe, pas vrai ? dit aimablement Owen. Buvez un verre d'eau. [p. 193]
J'en oublie presque l'argument principal de la série, à savoir les voyages aventureux au cœur des livres. Pour le coup, je trouve que l'idée n'a pas été suffisamment exploitée, le monde de la fiction offrant des possibilités de parcours encore plus folles que ce qui nous est montré. A part Hamlet, peu de personnages s'offrent une bonne virée dans le monde réel. Comme je l'ai déjà dit, le travail au sein de la Jurifiction m'a parfois semblé lourd, une succession de petites virées gratuites d'un intérêt variable. Mais l''humour décalé, la loufoquerie, l'entrain qui se dégage de cette série l'emportent sur ces petites faiblesses.
Jasper Fforde, Le début de la fin, Fleuve Noir, 2008, 498 p.
11 janvier 2009
La Planète des Singes
Lettre B du Challenge ABC 2009
En compagnie de deux savants, Ulysse Mérou, jeune journaliste, embarque pour un long voyage vers l'étoile supergéante Bételgeuse. Une planète hospitalière attire leur attention ; elle semble justement habitée. Mais quelle déception d'y trouver des humains, et non une race différente ! En plus, ces humains-là ne semblent pas très évolués sur l'échelle de l'évolution. Leurs yeux ne reflètent pas la moindre lueur d'intelligence, ils se promènent nus, ils ne parlent pas.
Emoustillés par la plastique d'une belle humaine, les trois explorateurs vont suivre la horde, qui va bientôt être attaquée par un groupe de singes armés, en costume de chasse. Capturé pour le compte d'une équipe de scientifiques simiesques, Ulysse va connaître l'humiliante condition de cobaye de laboratoire. Dans ce monde, seuls les singes ont une conscience et ils n'en font guère meilleur usage que les humains sur la Terre.
Il était habillé comme vous et moi, je veux dire comme nous serions habillés si nous participions à une de ces battues, organisées chez nous pour les ambassadeurs ou autres personnages importants, dans nos grandes chasses officielles. Son veston de couleur brune semblait sortir de chez le meilleur tailleur parisien et laissait voir une chemise à gros carreaux, comme en portent nos sportifs. La culotte, légèrement bouffante au-dessus des mollets, se prolongeait par une paire de guêtres. Là s'arrêtait la ressemblance ; au lieu de souliers, il portait de gros gants noirs.
C'était un gorille, vous dis-je ! Du col de la chemise sortait la hideuse tête terminée en pain de sucre, couverte de poils noirs, au nez aplati et aux mâchoires saillantes. Il était là, debout, un peu penché en avant, dans la posture du chasseur à l'affût, serrant un fusil dans ses longues mains. Il se tenait en face de moi, de l'autre côté d'une large trouée pratiquée dans la forêt perpendiculairement à la direction de la battue. [p. 43-44]
Si je connaissais les grandes lignes de cette fiction à succès, j'ignorais juqu'à récemment que son auteur était un écrivain français, ayant publié un petit roman de science-fiction dans les années 60 ! Au vu du succès des adaptations cinématographiques de ses oeuvres (il est également l'auteur du Pont de la rivière Kwai), la tentation de comparer le livre et les films est grande.
Ce roman est remarquablement bien écrit. Le style est précis, élégant. C'est une fable politique qui nous est contée. A travers le traitement des humains sur la planète étrangère, on peut voir la dénonciation de celui que subissent les animaux sur Terre : chasse pour le plaisir, dressage avilissant, vivisection... Le scientisme est vivement critiqué, tout en étant présenté à travers deux personnages sympathiques, Zira et Cornélius, deux chimpanzés qui s'intéressent au sort d'Ulysse. La relation entre le héros et Zira est une merveille de subtilité, comme le reste du livre, vraiment pas comparable à la dernière adaptation de Tim Burton (je n'ai pas vu les autres films, ni la série). Il n'y a que la fin, efficace à souhait mais un peu trop abrupte, qui nécessiterait davantage d'explications.
Je conseillerais chaudement ce livre pour sa finesse psychologique, à mille lieues des versions à grand spectacle qu'en a données le cinéma américain.
Pierre Boulle, La Planète des Singes, René
Julliard, 1963, Le Livre de Poche, 183 pages.
31 décembre 2008
Cordélia Vorkosigan
D'abord, rien de bien extraordinaire dans ce premier tome de la sage Vorkosigan. Cordelia Naismith, jeune femme en mission d'exploration sur une planète inconnue, voit son équipe attaquée, elle-même obligée de suivre à pied un officier ennemi peu engageant. Elle découvre qu'il s'agit de Aral Vorkosigan, le "Boucher de Komarr", à la triste réputation. Pourtant, courtois, sensible et pas vilain du tout, son ravisseur a un point de vue proche du sien sur le conflit opposant Beta, Escobar et Barrayar. Mais a-t-il été sincère ? Ne cherche-t-il pas à la manipuler pour faire d'elle une espionne ? Plus grave, faut-il prendre au sérieux sa demande en mariage ???
On s'ennuie par moments, assez paradoxalement puisque l'action de faiblit pas. Les personnages manquent d'épaisseur, malgré les tentatives de leur refourguer à chacun un passé traumatisant. Mais je conseillerais aux sceptiques d'attendre le dernier tiers où j'ai commencé à bien m'amuser ! Le récit du retour de Cordelia dans le giron maternel est des plus divertissants. Accueillie en grande pompe par le président et sa clique de suiveurs et de journalistes, elle va "par mégarde" provoquer un scandale et hériter sur le champ d'un suivi psychologique... dont le dénouement est haletant. Et puis la fin m'a agréablement surprise. Les toutes dernières pages de "Postlude" sont très émouvantes, en rupture avec le style familier adopté pour les aventures trépidantes ; l'autrice est d'un coup remontée dans mon estime. J'envisage très sérieusement de lire la suite, malgré la traduction à la hache et les coquilles de rigueur.
Lois McMaster Bujold, Cordelia Vorkosigan,
Ed. J'ai lu, 1994, 317 pages (Shards of Honor, 1986).
27 décembre 2008
Les Sondeurs vivent en vain
Immensité de l'espace froid et hostile... Vertige face à la rapidité des vaisseaux bondissant de destination en destination... Désarroi de l'humanité en proie au mal de l'espcae, confrontée à de nouvelles espèces télépathes...
On ne peut pas dire que Cordwainer Smith manquait d'ambition pour son cycle des "Seigneurs de l'Instrumentalité", paru dans les années 50. Ce premier volume, Les sondeurs vivent en vain, rassemble des nouvelles d'une vingtaine de pages chacune, la plupart bien construites, prenantes et émouvantes. Il y a quelques belles trouvailles, d'autres un peu tirées par les cheveux. Le ton général est assez mélancolique, même si la plupart des textes se terminent à peu près bien.
J'ai aimé le paradoxe des premiers grands voyages spatiaux, qui voient un pilote au corps modifié effectuer un trajet de quarante ans dans ce qui lui semble un mois seulement (la moindre pensée fugace prend en réalité plusieurs jours...).
Les partenaires félins télépathes combattant les dragons du Grand Extérieur, ces immenses entités malveillantes, m'ont bien sûr infiniment séduite.
Les premiers marins étaient partis presque cent ans auparavant. Ils avaient commencé avec de petites voiles photoniques qui ne dépassaient pas quatre mille kilomètres carrés. Leurs dimensions augmentèrent graduellement. L technique du conditionnement adiabatique et le transport des passagers en caisson individuel réduisaient les dommages en vies humaines. Ce fut une grande nouvelle quand un homme regagna la Terre, un homme qui était né et avait vécu à la lumière d'une autre étoile. C'était un être qui avait connu un mois de souffrances et de privations. Il avait ramené quelques hommes en état d'hibernation dans leur caisson, guidant l'immense vaisseau que poussait la lumière et qui avait fait la traversée en quarante année de temps objectif. [p. 193]
J'ai moins apprécié la mentalité typiquement années 50 de l'auteur, qui ne sort jamais de la vision du mariage comme seule vie de couple possible, avec des épouses douces et aimantes. Il se montre d'une homophobie caricaturale dans la nouvelle "Le crime et la gloire du commandant Suzdal", où il imagine une planète fatale à tout élément féminin, où l'humanité a du s'organiser différemment. On est loin de Storm Constantine dans le portrait de "ces êtres, ces fous furieux, ces hommes qui n'avaient jamais connu de femmes, ces garçons qui avaient grandi dans la concupiscence et dans l'amour du combat, ces êtres dont la structure familiale était impossible à accepter ou même à comprendre pour un cerveau humain." [p. 406] Il est capable d'écrire des pages très poétiques sur l'éveil de la conscience chez des animaux modifiés, mais pas de pitié pour les "homosexuels barbus aux lèvres peintes, aux longs cheveux, aux oreilles ornées de grosses boucles" !
Je lui ai trouvé plus de talent dans les textes les plus courts que dans les plus longs d'entre eux, tels le sempiternel "La Dame défunte de la Ville des Gueux", qui vire à la religiosité de mauvais goût (du moins, c'est ainsi que je l'ai perçu). Avant de me lancer dans la suite, je la feuilletterai pour voir quel aspect Smith y aura privilégié...
Cordwainer Smith, Les Sondeurs vivent en vain, Editions
Gallimard, 2004, 617 pages (première édition en 1950).
23 novembre 2008
Sauvez Hamlet !
Enfin de retour dans le monde réel ! Il était temps, parce que je commençais à m'ennuyer ferme dans la Jurifiction, la police du monde des livres, dans lequel s'embourbait Thursday Next depuis deux tomes. Elle aussi en a marre, courir après le Minotaure à travers des romans fantasy, ça va un temps, mais elle a un fils de deux ans à éduquer un minimum, sans parler d'un mari éradiqué à détuer à l'occasion. Bref, elle rentre à Swindon, pour reprendre son poste chez les OpSpecs.
Là, je dois dire que j'ai adoré ce quatrième tome, que je place au même niveau que le premier. Pourtant, il est aussi déroutant que les autres livres de Jasper Fforde, avec son scénario fantaisiste, ses blagues un peu nazes, mais aussi un humour très fin par moment, avec des allusions drôlatiques à la littérature. Cette fois, Thursday se retrouve avec Hamlet sur les bras, échappé de sa pièce. Rien de grave à ce qu'un prince danois arpente les rues de Swindon et dragouille l'invitée d'honneur de Madame Next, me direz-vous. Sauf que les autres personnages en profitent pour avoir le beau rôle dans la pièce, ce qui aboutit à une mutation littéraire désormais désignée par le titre Les joyeuses commères d'Elseneur, et une perte immense pour la culture. Mais ceci n'est que le moindre des problèmes de notre héroïne. Ne parlons pas du dodo sanguinaire, du match des Maillets de Swindon contre les tapettes de Reading, d'une accusation de traffic de fromage, des hybrides en liberté, de la réincarnation de St Zvlkx, de la tueuse à gage, de l'élection de Yorrick Paine et, accessoirement, de l'apocalypse qui risque de transformer la terre en "tas de cendres radioactives"...
- Alors, qu'est-ce qui a fusionné avec Hamlet ?
- Ca s'appelle maintenant Les Joyeuses Commères d'Elseneur, et on y voit Gertrude se faire courser autour du château par Falstaff tout en se faisant semer par Mistress Page, Ford et Ophélie. Laerte est le roi des fées, et Hamlet est relégué à un petit rôle de seize lignes où il accuse le Dr Caius et Fenton d'avoir conspiré l'assassinat de son père pour sept cents livres sterling.
Je poussai un gémissement.
- Et ça ressemble à quoi ?
- Le temps que ça devienne drôle, tout le monde meurt. [p. 206]
J'aime beaucoup ce que Jasper Fforde a fait de son héroïne. La maternité ne l'a pas du tout assagie, bien au contraire ! Elle n'hésite pas à bastonner des individus patibulaires d'une main tout en tenant son fils de l'autre, en pensant à le retourner "pour éviter de semer la graine de la violence dans son jeune esprit". J'aime encore plus ce qui apparaît comme la critique du pouvoir totalitaire la plus percutante depuis Harry Potter et les reliques de la mort, avec la main-mise de l'énorme groupe Goliath et son dictateur aussi subtil qu'un personnage de série B (normal, c'en est un), qui décide d'adopter un mode de gestion par la foi. Sous la bonne humeur, une critique au vitriol de la société du spectacle, avec la désignation soudaine des Danois comme boucs émissaires, que les médias se mettent à accuser de tous les maux, ou encore l'émission "Questions directes à esquiver", où les deux invités font assaut de mauvaise foi et ont recours aux bébés animaux comme argument ultime. Malgré les apparences, un roman décidément très ancré dans la réalité ! L'auteur a bien redressé la barre et j'espère bientôt lire Le Début de la fin, dernier tome de la série.
Jasper Fforde, Sauvez Hamlet !, Fleuve Noir,
2007, 487 pages (Something Rotten, 2004).
15 septembre 2008
Herland and Selected Stories
Charlotte Perkins Gilman (1860-1935) est une figure importante du féminisme américain. Dans ses choix de vie comme dans ses écrits, elle a toujours cherché à sortir du carcan réservé aux femmes, le mariage et la maternité aliénante. Herland est un roman utopique mettant en scène trois jeunes explorateurs avides de découvrir le monde. Lorsqu'ils entendent parler d'une région seulement habitée par des femmes, ils ne peuvent plus réfréner leurs fantasmes. Un pays entier, peuplé de dames à subjuguer ?
Leur expérience sera bien différente de ce qu'ils espéraient, révélant la personnalité de chacun, de façon parfois peu flatteuse. Vandyck, le narrateur, s'adapte facilement et a une curiosité insatiable de sociologue à assouvir. Jeff est très romantique, idéaliste ; pour lui, les femmes sont des anges, leur pays un véritable paradis. Les préjugés de Terry, machiste au dernier degré, ne se satisferont guère d'une société peuplée de femmes intelligentes, robustes et calmes, tout le contraire des beautés frivoles qu'il s'est toujours plu à conquérir. Les déconvenues des aventuriers apparaissent dès le premier contact avec des jeunes filles farceuses qui ont repéré leur avion, que Terry tente d'amadouer avec un colifichet :
"Have to use bait," grinned Terry. "I don't know about you fellows, but I came prepared." He produced from an inner pocket a little box of purple velvet, that opened with a snap—and out of it he drew a long sparkling thing, a necklace of big varicolored stones that would have been worth a million if real ones. He held it up, swung it, glittering in the sun, offered it first to one, then to another, holding it out as far as he could reach toward the girl nearest him. He stood braced in the fork, held firmly by one hand—the other, swinging his bright temptation, reached far out along the bough, but not quite to his full stretch.
She was visibly moved, I noted, hesitated, spoke to her companions. They chattered softly together, one evidently warning her, the other encouraging. Then, softly and slowly, she drew nearer. This was Alima, a tall long-limbed lass, well-knit and evidently both strong and agile. Her eyes were splendid, wide, fearless, as free from suspicion as a child's who has never been rebuked. Her interest was more that of an intent boy playing a fascinating game than of a girl lured by an ornament.
The others moved a bit farther out, holding firmly, watching. Terry's smile was irreproachable, but I did not like the look in his eyes—it was like a creature about to spring. I could already see it happen—the dropped necklace, the sudden clutching hand, the girl's sharp cry as he seized her and drew her in. But it didn't happen. She made a timid reach with her right hand for the gay swinging thing—he held it a little nearer—then, swift as light, she seized it from him with her left, and dropped on the instant to the bough below. [p. 18]
Inutile de chercher la moindre vraissemblance scientifique dans l'histoire des habitantes de Herland. Elles se sont mises un jour à la parthénogenèse, comme par magie, et parviennent à vivre sur un petit territoire dépourvu de bétail, se nourrissant de céréales et de fruits. Leur culture s'est développée autour du culte de la maternité, laissant de côté toute pulsion sexuelle. Ce point-là m'a pas mal gênée, insinuant qu'il n'existe pas de sexualité en dehors de la reproduction, pas d'érotisme envisageable entre personnes du même sexe ; je me doute que le mot "clitoris" ne devait pas être prononcé souvent en 1915... A titre de comparaison, L'Autre Moitié de l'homme de Joanne Russ, paru en 1975, développait la même idée à l'échelle d'une planète, où les femmes vivaient très bien leur lesbianisme (à part ça, ce roman était assez décousu). Le mérite du livre est de confronter les trois personnages masculins à leurs certitudes concernant la supériorité de leur culture, basée sur la suprématie du sexe masculin. C'est ce qui en fait un véritable manifeste féministe, non dénué de charme malgré ses aspects désuets.
Le reste du livre est constitué de nouvelles, tournant toutes autour du thème de l'émancipation féminine. L'intrigue qui revient le plus souvent met en scène une femme se détournant du mariage et venant à bout de difficultés matérielles pour vivre selon son idéal. Le célèbre texte The Yellow Wallpaper se détache du lot par son pessimisme. Récemment éditée aux éditions Phébus sous le titre La Séquestrée, cette nouvelle nous plonge dans les pensées d'une femme enfermée dans une maison de campagne pour l'été par son mari, estimant que le plus grand calme est nécessaire à sa bonne santé physique et mentale. Elle fixe toute la journée l'horrible papier-peint jaune de la chambre, y découvre des motifs et, bientôt, une forme humaine, essayant de sortir du mur... La progression psychologique est bien racontée mais ce texte est particulièrement oppressant ; l'état d'esprit de l'autrice lorsque son état de jeune mariée dépressive lui valut une interdiction médicale de s'adonner à l'écriture ?
Charlotte Perkins Gilman, Herland and
Selected Stories, Signet Classic, 1992, 349 pages.
03 juin 2008
Voyage au centre de la Terre
Lettre V du Challenge ABC 2008
Je suis passée à côté de Jules Verne pendant mes lectures enfantines, lui préférant des textes subversifs piochés dans la bibliothèque familiale, tels Fantômette ou la Marquise des Anges. Je m'attendais à une lecture "facile", ce qu'elle a été, dans le bon sens terme du terme : l'action avance rapidement, les énigmes donnent envie de les résoudre, les personnages sont très vivants. C'est de la bonne littérature d'aventure, accessible, qui provoque un plaisir immédiat.
J'ai beaucoup aimé le passage de la résolution de l'énigme runique, avec la confession des sentiments pour Graüben. Le professeur Lidenbrock est un personnage savoureux de savant excentrique, bien mis en valeur par son neveu Axel, plus posé, qui est le narrateur. L'alliance de l'enthousiasme de l'un et de la réticence de l'autre est d'un comique classique mais efficace. On est ravie de traverser avec eux les tristes contrées islandaises, qu'un manuscrit leur a révélé abriter l'entrée d'un passage vers le centre de la planète. Pour une raison qui m'échappe, cette perspective enchante le professeur, qui se démène pour mener à bien ce voyage très particulier.
Le texte a bien sûr vieilli. On soupire devant la conception datée des femmes, qui occupent les seconds rôles, ainsi que devant la condescendance envers les Islandais. On lève les yeux au ciel face à la transgression des règles scientifiques les plus établies. Enfin, on apprécie le ton pédagogique adopté dans les descriptions de phénomènes naturels, avec définitions à la clef (surtout quand on n'y connaît rien en géologie).
Jules Verne, Voyage au centre de la Terre, Le livre de poche, 306 pages.
05 avril 2008
Le Grand Livre
Particulièrement emballée par Sans parler du chien, j'étais curieuse de lire les premières aventures spatio-temporelles de l'équipe de Dunworthy. Ce livre-là n'est pas aussi réussi, il lui manque l'humour et une construction plus rigoureuse. Il reste intéressant pour sa description réaliste du Moyen Age.
Au XXIe siècle, l'historienne Kivrin Engle s'apprête à effectuer le premier saut au Moyen Age, poussée par son directeur d'études du Médiéval, l'ambitieux Gilchrist. Son collègue Dunworthy se montre soucieux, de par la classification du Moyen Age sur l'échelle des risques. Mais Kivrin est déterminée, elle a appris la langue de l'époque, la traite des vaches et a tissé ses propres vêtements à l'ancienne. Le choix de 1320, une époque dépourvue de troubles, réduit considérablement les risques, si elle parvient à échapper aux brigands et aux bûchers de sorcières.
Le titre désigne l'enregistrement oral de la mission, effectué par Kivrin au moyen d'un implant sur le poignet. Elle le choisit en référence au Grand Livre cadastral, ayant permis à Guillaume le Conquérant de calculer les impôts dus par ses métayers, qui est devenu pour les historiens une chronique de la vie médiévale.
Evidemment, rien ne se passera comme prévu, ni pour Kivrin, ni pour Dunworthy. Le chaos frappera aux deux époques devant nos héros impuissants.
J'ai apprécié la description réaliste et détaillée du Moyen Age, loin du sensationnel. J'ai moins accroché aux méandres administratifs d'une université en crise, dans un contexte de pandémie. On s'y perd parfois dans la masse des personnages qui passent en coup de vent ; un reproche que j'ai déjà lu à propos de Passages, son dernier roman. Certains portraits de vieilles filles ou de mères possessives virent à la caricature. On voit bien à la fin que Connie Willis maîtrise parfaitement l'intrigue, que certains détails évoqués au début s'avèreront cruciaux pour sa résolution, mais on a l'impression qu'elle est menée laborieusement.
Connie Willis, Le Grand Livre, Editions J'ai lu,
1994, 703 pages (The Doomsday Book, 1992).
12 mars 2008
Sans parler du chien
Défi Le Nom de la Rose : l'animal
Surdité passagère, sentimentalisme dégoulinant, fixation sur des détails insignifiants, tels sont les effets d'un déphasage temporel pour quiconque abuse des voyages dans le passé. La plupart des historiens réquisitionnés par la terrible Lady Schrapnell en sont atteints au dernier degré. Mais c'est pour la bonne cause : elle a entrepris de reconstruire la cathédrale de Coventry, détruite par un bombardement en 1940, dans l'Oxford du XXIe siècle. A quelques jours de l'inauguration, personne n'a encore réussi à mettre la main sur la potiche de l'évêque, ornement censé apporter la touche finale à la reconstitution !
Le héros de cette histoire, Ned Henry, est un jeune historien suffisamment déphasé pour que son directeur lui ordonne de prendre des vacances. Le choix de l'Angleterre de 1888 regorge de promesses d'oisiveté béate. C'est sans compter sur la faute professionnelle d'une de ses collègues, qui a provoqué une sérieuse incongruité spatio-temporelle.
Si j'ai trouvé que le roman mettait un certain temps à démarrer, c'est un véritable feu d'artifice dès que l'action se met en marche ! Nous sommes plongées au coeur de la société victorienne, dans ses détails les plus absurdes : sens esthétique discutable, passion pour le spiritisme, niaiseries et bêtifications en tous genre des jeunes filles élevées comme des fleurs de serre. Ned Henry devra apprendre le fonctionnement d'un essuie-plume et d'un chat. Il découvrira également l'effet irrésistible d'une moustache et d'un canotier sur la libido féminine.
L'extrait suivant vous mettra tout de suite dans l'ambiance :
La jeune femme me chargea.
- Princesse Arjumand ! Ma Juju ! Tu es revenue à maman !
La chatte était si impatiente de retrouver sa maîtresse qu'il fallut l'arracher à ma chemise une griffe après l'autre, mais je pus finalement la remettre à Tossie qui la comprima contre sa poitrine en libérant des chapelets de petits cris de joie.
- O monsieur St. Trewes ! roucoula-t-elle à Terence. Vous m'avez rapporté ma chère, très chère Juju !
Elle frotta son nez contre le museau de cette chère, très chère Juju.
- A s'était perdue dans le noir, ma Juju ? A n'avait eu très peur ? Mais le gentil monsieur à l'avait retrouvée. Dis merci au gentil monsieur, ma Juju.
Cyril renifla de mépris et même la "très chère Juju" parut saisie de dégoût. Eh bien, voilà qui règle la question, me dis-je. Terence va se ressaisir, nous pourrons regagner Oxford, cette écervelée épousera monsieur C. et le continnum pourra se refaire une santé. (p. 197-198]
Bref, nous baignons dans l'absurde et l'humour le plus farfelu, pour notre plus grand plaisir. L'autrice rend un hommage appuyé à Wodehouse et au Three Men in a Boat de Jerome K. Jerome, le tout intégré dans une intrigue de science-fiction basée sur les paradoxes temporels qui se tient parfaitement. Connie Willis n'a pas volé ses prix Hugo et Locus en 1999 et j'ai bien envie de lire ses autres romans, dont certains exploitent le même thème des voyages dans le temps... Au fait, le chien en question est un bouledogue très sensible répondant au doux nom de Cyril.
Connie Willis, Sans parler du chien, Editions J'ai lu,
2000, 535 pages (To Say Nothing of the Dog, 1997).
22 novembre 2007
Le Puits des Histoires Perdues
Tome 3 des aventures de Thursday Next : on continue dans le délire. Du délire léger, farceur, absurde. L'héroïne est de plus en plus fermement ancrée dans la Jurifiction, la police du Monde des Livres. Pour mener à bien sa grossesse, elle a élu domicile dans un polar tellement mauvais que personne ne le lit jamais, persuadée de n'avoir à accomplir que quelques tâches de routine en tant que personnage secondaire.
Où va l'intrigue ? se demande-t-on, tandis que l'auteur accumule les détails loufoques de l'univers livresque. Dans ce monde à part entière, les personnages sont responsables de la qualité littéraire des oeuvres dans lesquelles ils évoluent, au point d'acheter au marché noir des rebondissements acceptables ou des pièces à conviction suffisamment mystérieuses pour pimenter leur thriller. Les livres ne s'écrivent pas exactement tous seuls, le procédé est bien plus complexe, et l'écrivain du monde réel n'y prend qu'une part minime. L'auteur manifeste une grande tendresse pour les romans de gare et les personnages stéréotypés (difficile de faire plus cliché que Lola et Randolph !), tous persuadés qu'ils ont une personnalité originale.
Mais dans toutes ces révélations sur les techniques littéraires, où en est donc la quête personnelle de Thursday, à savoir récupérer son mari éradiqué à l'âge de deux ans, qui ne survit que dans ses souvenirs ? Elle va devoir affronter un ennemi encore plus implacable que tous les complots de la Jurifiction : sa propre mémoire l'abandonne, sous les attaques répétées de la perfide Aornis. De plus, loin d'avoir choisi un cocon douillet pour les prochains mois, elle apprend incidemment ce que deviennent les livres trop mauvais pour être lisibles...
Le roman est drôle, bien qu'assez décousu ; je regrette le manque de scènes dans le monde réel. Mon passage préféré reste cependant, de loin, la séance de gestion de la violence dans les Hauts de Hurlevent !
Heathcliff éclata de rire.
- N'importe quoi ! Le Conseil a besoin de personnages comme moi ; me laisser croupir dans un classique où je ne suis lu que par des étudiants blasés serait gâcher l'un des meilleurs rôles de jeune premier romantique jamais écrits. Croyez-moi, le Conseil serait prêt à tout pour accroître le nombre de lecteurs... Personne ne s'opposera à un transfert, je vous en donne ma parole.
- Et nous ? se lamenta Linton en toussant, au bord des larmes. On sera réduit en texte !
- Tant mieux ! grommela Heathcliff. Moi, je serai sur le rivage pour recueillir votre dernier cri étranglé quand vous sombrerez dans les flots.
- Et moi ? demanda Catherine.
- Toi, tu viendras avec moi, sourit-il, radouci. On vivra tous les deux dans un roman contemporain, sans ces principes à la noix de la morale victorienne. Je pensais à un roman d'espionnage, et on aurait un chiot boxer avec une oreille tombante...
Il y eut une déflagration, et la porte d'entrée explosa dans un nuage de poussière et d'éclats de bois.
Jasper Fforde, Le Puits des Histoires Perdues, Fleuve Noir, 2006, 465 pages.
