La bibliothèque de Canthilde

Je lis trop.

03 novembre 2009

Les Nuits blanches

nuits_blanchesUn doux rêveur croise une inconnue éplorée par une belle nuit d'été. Tous deux, solitaires, incompris, ils vont se confier l'un à l'autre, comme peu d'amis ou d'amants le font.

La jeune femme lui interdit de l'aimer, son coeur est déjà pris. Le jeune homme sait bien qu'il est déjà trop tard, il a tellement peu d'occasions de s'attacher...

La fin de l'histoire n'est pas si prévisible que ça. Elle est triste, en partie, évidemment, mais réserve une petite surprise.

Fédor Dostoïevski, Les Nuits blanches,
Ed. Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade",
1956, p. 624 à 682 [première édition en 1848].

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23 août 2009

Maurice

mauriceLourde tâche pour Mr Ducie, qui doit toucher quelques mots de reproduction animale aux élèves sur le point de rentrer au collège. Le jeune Maurice Hall n'est guère sensible aux schémas hâtivement tracés dans le sable par son professeur ; le mariage ne l'intéresse pas le moins du monde. De temps à autre, il fait des rêves un peu particuliers, mais sa bonne éducation anglaise s'empresse d'étouffer ses embryons d'émois, le laissant seul et désemparé. Ce n'est que quelques années plus tard, en cotoyant son camarade Clive à Cambridge, ainsi que quelques philosophes grecs, qu'il mettra un nom sur ce trouble qui l'habite.

Forster parvient ici à un chef d'oeuvre de psychologie, dans le bon sens du terme. Nulle sensiblerie, mais la dissection froide de la formation d'une personnalité. Comment parvient-on au bonheur ? La plupart du temps, en tournant le dos à une éducation rigide, qui fait de nous des atrophiés sur le plan émotionnel. J'ai souvent pensé aux pages de Freud sur la surreppression sexuelle en lisant ce roman.

Pour autant, le personnage de Maurice n'est en rien attachant. Il est clairement décrit comme un lourdaud pas très fini, cachant son manque de sophistication derrière son impeccable costume de jeune homme de bonne famille. Misogyne, il se conduit en véritable tyran domestique avec sa mère et ses soeurs. Il méprise les classes sociales inférieures. Clive vaut à peine mieux, avec sa préciosité, son sentiment de supériorité, ses conceptions finalement étriquées sur l'amour platonique. Ce roman a été publié à titre posthume ; Forster devait lui-même se débattre avec pas mal d'hypocrisie.

E.M. Forster, Maurice, Christian Bourgeois Editeur,
10/18, 1987, 279 pages [écrit en 1914, publié en 1971].

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26 juillet 2009

La Chartreuse de Parme

chartreuseVoilà un roman que, longtemps, je n'ai pas pu terminer. C'est à la faveur d'un petit voyage en Italie que j'ai refait une tentative, cette fois couronnée de succès. Pour autant, je n'ai pas adoré ce livre, pour diverses raisons.

- Waterloo : c'est au milieu de la bataille que mes premiers essais avaient échoué, et il faut vraiment se les farcir, les cent premières pages !

- Je n'ai absolument pas pu m'attacher aux personnages. Le héros, Fabrice del Dongo, est un jeune homme favorisé par la nature, riche, intelligent. Pourtant, même avec l'excuse de la jeunesse, il est singulièrement irritant. Superstitieux, vaniteux, incapable d'aimer... Il commet un meurtre avec le sentiment d'être dans son bon droit, pas par légitime défense, non, parce qu'il est un del Dongo !

- Clélia : l'hypocrisie faite femme ! Bigote, frigide, elle refuse de succomber à son amour parce qu'elle a juré à la vierge qu'elle ne le regarderait plus... Jusqu'à ce qu'elle s'aperçoive qu'on peut faire des tas de choses dans le noir. Perverse !

- La Sanseverina : sûrement le personnage le plus intéressant du livre, malgré sa propension à s'estimer "vieille" passée la trentaine... Mais quels mauvais goûts amoureux !

Dans un sens, c'est bon signe qu'un roman agace à ce point. Au moins, il ne m'a pas laissée indifférente. L'ennui, c'est que j'ai eu du mal à suivre les intrigues autres que sentimentales, notamment les intrigues de cour, où je mélangeais tous les noms. Et puis je n'avais pas besoin de passages aussi déchirants sur les tourments de l'amour, en ce moment. Rarement j'ai vu un auteur cherchant à rendre aussi malheureux ses personnages. Et quand on croit qu'ils ont enfin trouvé la sérénité...

Je ne dirai rien sur l'histoire, qui m'a laissée sur ma faim. Ce que j'ai préféré : les descriptions lyriques des paysages italiens, avec cette mélancolie de la sensation du temps qui passé ; l'amour en prison, parce que cette situation a toujours beaucoup fait fonctionner mon imagination...

Stendhal, La Chartreuse de Parme, Le Livre
de poche, 781 pages [première édition en 1839].

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17 mars 2009

Les amants du Spoutnik

amants_spoutnikEn général, cependant, je m'embrouille légèrement quand je dois parler de moi. Je me prends les pieds dans cet éternel paradoxe : qui suis-je ? Certes, du point de vue de l'information pure, personne au monde ne peut dire autant de choses sur moi que moi-même. Mais dès qu'il est question de ma personne, le moi-narrateur s'applique désespérément à éliminer ou sélectionner certaines informations - à cause de divers intérêts ou compétences en tant qu'observateur, ou à cause d'un sens des valeurs ou d'un degré de sensibilité qui me sont propres. Et dans ce cas, quelle est la valeur objective du portrait que je brosse de moi-même, jusqu'à quel point est-il conforme à la réalité ? C'est un point qui me tracasse. Qui m'a tracassé toute ma vie, en fait.

Il semble que la plupart des gens n'éprouvent pas une telle crainte ou angoisse, et tentent au contraire, dès qu'on leur en donne l'occasion, de parler d'eux-mêmes avec une surprenante franchise. Ils vous diront par exemple : "Je suis quelqu'un d'honnête et d'ouvert à un point presque ridicule", ou encore : "Je suis hypersensible, et cela me pose des problèmes relationnels", ou bien : "Je suis très doué pour deviner les sentiments d'autrui." Mais moi, j'ai vu je ne sais combien de fois des hypersensibles autoproclamés blesser autrui sans raison apparente ; des gens honnêtes et ouverts se trouver des tas d'excuses pour obtenir à tout prix ce qu'ils voulaient, sans même se rendre compte de ce qu'ils faisaient. Quant à ceux qui se disent doués pour comprendre leurs semblables, je les ai souvent vus se livrer à des flatteries aussi viles que transparentes. Alors, en conclusion, que savons-nous réellement de nous-mêmes ? [p. 77]

J'ai moins accroché à ce roman de Murakami que sa Course au mouton sauvage, lue un peu avant. Les deux livres ont pourtant des points communs. Ici aussi, le narrateur est un homme abandonnant peu à peu des rêves d'adolescent pour entrer dans la vie adulte, sans être à l'abri de dangereuses chimères sentimentales. Les personnages s'engluent dans des amours à sens unique, de tendres affections qui ne s'avouent pas. Et puis, l'irruption d'un élément surnaturel, qu'on accepte facilement, porteur de tristesse, symbole d'isolement pour celle qui en est victime.

On ne sait pas trop où l'auteur nous ballade avec ce roman mais il laisse mélancolique, un peu plus attentive aux gens qui nous entourent. J'en garde l'impression de quelque chose de très léger et, en même temps, que des choses importantes ont été dites. Subtil, tout ça !

Haruki Murakami, Les amants du Spoutnik,
2003, 276 pages (Supûtoniku no koibito, 1999).

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21 décembre 2008

Evelina

evelinaEvelina est l'archétype de l'héroïne romanesque : jeune, belle, orpheline à la naissance honteuse, sans le sou s'il n'y avait la générosité de son bienfaiteur, cherchant à la protéger du persiflage du monde extérieur... Pourtant, à dix-sept ans, vive et charmante comme elle l'est, il est temps de faire son entrée dans le monde. En compagnie de Mrs Mirvan et de sa fille, sa meilleure amie, elle va donc découvrir la vie londonienne, des parcs fleuris aux bals luxueux. Une inévitable intrigue sentimentale se noue lorsqu'elle croise le beau, le charmant lord Orville, qui la prend pour une gourde tellement elle se montre empruntée lors de ses premières soirées. Malheureusement, sir Clément Willoughby, un infâme libertin, n'est pas du même avis, et poursuit la pure jeune femme de ses assiduités.

Mais Fanny Burney, précurseuse présumée de Jane Austen, ne s'en tient pas là dans son premier roman. Il est aussi beaucoup question de Madame Duval, la grand-mère française de notre héroïne, une harpie vulgaire à laquelle Mr Mirvan va jouer les pires tours. Pas de politiquement correct dans cette guéguerre entre Anglais et Français, tous les coups sont permis ! Evelina va beaucoup critiquer dans ses lettre la société qu'elle est bientôt obligée de fréquenter. Elle décrit leur tenue relâchée, leur langage peu châtié (la traduction française est parfois gênante), leur comportement le plus souvent inapproprié qui la met dans des situations embarrassantes. Cela dit, elle va également s'offusquer d'être snobée par des châtelains raffinés dans la suite de ses aventures...

A travers ce roman épistolaire, on a donc un point de vue très biaisé sur la société anglaise de la fin du XVIIIe siècle, où seules les apparences comptent. Je me suis bien amusée avec cette héroïne en partie touchante, mais aussi très hypocrite (et plus oie blanche, tu meurs !). Certaines ficelles sont un peu lassantes ; ainsi, Evelina croise sir Willoughby et/ou lord Orville par hasard à chacune de ses sorties. Pourtant, Londres n'était pas si petit que ça au XVIIIe siècle, il me semble ! Mais le style est très vivant, le ton parfois impertinent, alors j'ai prévu de lire aussi Cecilia et Camilla, cette fois en anglais.

Fanny Burney, Evelina, Librairie José Corti,
1991, 444 pages (première édition en 1778).

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30 novembre 2008

Pauvre Miss Finch

pauvre_miss_finchJ'avais oublié le talent de Wilkie Collins pour nous entaîner dans des intrigues d'une efficacité diabolique. Après avoir lu ses romans les plus connus, j'étais passée à autre chose. Grossière erreur ! Pauvre Miss Finch n'a peut-être pas le titre le plus accrocheur qui soit (sans parler de la couverture) mais il est difficile de s'en détacher une fois le livre commencé !

On pourrait le résumer par une histoire d'amour tragique racontée avec un humour dévastateur. Le choix de Madame Pratolungo comme narratrice fait basculer l'ensemble vers la comédie. Veuve d'un médecin d'Amérique du Sud prônant la révolution, française jusqu'au bout des ongles, elle porte un regard impitoyable sur la bande d'Anglais coincés chez qui elle a échoué comme gouvernante d'une jeune femme aveugle, fustigeant "cette digne et nombreuse famille d'Anglais fort embarrassés de leurs mains en société et incapables de sortir d'une pièce". Lucilla Finch détone au presbytère, pas tellement à cause de son handicap que de sa personnalité exhubérante. Elle s'enflamme pour un nouveau voisin au seul son de sa voix, elle n'hésite pas à lui exprimer franchement sa passion. La mauvaise critique de ce livre à sa sortie tient en grande partie à ce comportement sensuel de l'héroïne, propre à scandaliser l'Angleterre victorienne.

Je n'ai pas envie de dévoiler l'intrigue, la quatrième de couverture en dit déjà trop. Précisons que Wilkie Collins explore à nouveau le thème du double, à travers Oscar et Nugent, les frères jumeaux si dissemblables, et même jusqu'à la caricature avec les Dr Sebright et Herr Grosse (dont la retranscription de l'accent allemand est assez pénible à la longue).

Le roman repose sur une solide documentation sur la cécité, aussi bien au niveau physiologique que psychologique, et sur le traitement de l'épilepsie. Le poids des recherches ne se fait pas sentir mais il contribue indéniablement à créer des personnages très consistants, crédibles. Il réussit le beau portrait d'une aveugle, qui n'est en rien gênée dans la vie quotidienne par son handicap : vive, enjouée, déterminée, Lucilla n'est pas du genre à s'apitoyer sur son sort. Ses zones d'ombre ne nous sont pas épargnées pour autant, telle sa méfiance maladive envers son entourage, qu'elle soupçonne de vouloir la tromper. Tous les personnages ont cette ambiguïté et se montrent agaçants au plus haut point, avant de redevenir touchants. Pas le moindre manichéisme dans cette histoire, même le "méchant" l'est surtout à travers le regard de Madame Pratolungo, qui n'est pas du genre à verser dans l'objectivité dans son témoignage. Une vraie réussite dans le genre du roman à suspens.

Wilkie Collins, Pauvre Miss Finch, Editions
Phébus, 2005, 463 pages (Poor Miss Finch, 1872)

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23 juillet 2008

Belinda

belinda

Lettre E du Challenge ABC 2008

Mrs Stanhope espère bien se débarrasser de sa nièce Belinda en l'envoyant passer la saison chez la fashionable Lady Delacour, qui trouvera à coup sûr le moyen de lui présenter des partis avantageux. La jeune femme se sent bientôt attirée par un visiteur régulier, le beau Clarence Hervey, dont les assiduités multiples éclipsent l'ivrogne Lord Delacour. Choquée par l'immoralité qui règne dans la maison, intriguée par les secrets des unes et des autres, Belinda va essayer de faire tomber les masques.

Ce roman se veut avant tout une critique morale de la superficialité de la bonne société londonienne. Belinda oppose un bon coeur à la frivolité de la vie mondaine, dont les périls sont comparés au bonheur de la vie domestique. Lady Delacour, femme brillante refoulant ses bons sentiments par crainte du ridicule,  incarne cette mascarade cruelle.

At a distance, Lady Delacour had appeared to Miss Portman the happiest person in the world; upon a nearer view, she discovered that her ladyship was one of the most miserable of human beings. To have married her niece to such a man as Lord Delacour, Mrs. Stanhope would have thought the most fortunate thing imaginable; but it was now obvious to Belinda, that neither the title of viscountess, nor the pleasure of spending three fortunes, could ensure felicity. Lady Delacour confessed, that in the midst of the utmost luxury and dissipation she had been a constant prey to ennui; that the want of domestic happiness could never be supplied by that public admiration of which she was so ambitious; and that the immoderate indulgence of her vanity had led her, by inevitable steps, into follies and imprudences which had ruined her health, and destroyed her peace of mind. "If Lady Delacour, with all the advantages of wealth, rank, wit, and beauty, has not been able to make herself happy in this life of fashionable dissipation," said Belinda to herself, "why should I follow the same course, and expect to be more fortunate?"

L'autrice met aussi en avant l'importance pour une jeune femme de faire des choix personnels indépendamment des souhaits de sa famille, notamment en ce qui concerne le mariage. Belinda n'est pas pressée de se marier et elle va nouer plusieurs attachements avant de se fixer. Les autres personnages féminins montrent les exemples à ne pas suivre à travers leurs destins funestes : mariage d'intérêt, mariage par dépit, idéalisation d'une image éloignée de la réalité. On a droit à une critique des idées du Rousseau de l'Emile, avec une démonstration des conséquences de l'élevage d'une épouse parfaite à l'image de Sophie. A l'idéal et au romantisme, Maria Edgeworth préfère la réalité moins reluisante mais plus apte à former le sens moral de ses lectrices, sans se départir d'une liberté de ton, avec des allusions précises à l'adultère par exemple.

L'intrigue devient un peu ennuyeuse lorsqu'elle tourne à la rédemption d'une débauchée. Les personnages "différents" sont connotés négativement, tel le créole Mr Vincent, où la travestie Mrs Freke. Cette dernière est complètement ridiculisée, considérée comme une bouffonne, au lieu d'incarner une figure de féministe positive. A côté de ça, certains stéréotypes féminis sont combattus, telle l'amitié de Belinda et Lady Delacour, qui résiste aux jalousies plus ou moins fondées qu'elles peuvent ressentir. Bien qu'il se ressente de la morale de son époque, ce roman anglais, très agréable à lire, n'hésite pas à creuser le thème de l'indépendance féminine, tout en ménageant une fin évidemment matrimoniale !

Maria Edgeworth, Belinda, texte en ligne (première édition en 1801).

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14 juin 2008

Anna Karénine

anna_karenineLettre T du Challenge ABC 2008

Voilà un roman qui m'a fait une forte impression. Mêlant vie quotidienne des riches familles russes et enjeux politiques de l'époque, il est triste, sans illusions, très émouvant.

Anna, jeune femme mariée sans amour depuis plusieurs années, s'éprend du beau (et un peu flambeur) comte Vronski. Malgré les conseils de son entourage, qui lui enjoint de s'accommoder de la situation sans trop attirer l'attention sur elle, elle est déterminée à tout quitter pour vivre avec son amant.

Kitty est une adorable jeune fille, choyée par sa famille, qui se voit courtisée de tous les côtés dès son entrée dans le monde. Elle n'a d'yeux que pour Vronski, jusqu'à ce que Anna Karénine le lui souffle sous le nez. Choquée, elle dépérit, se pose des questions sur l'institution du mariage : n'est-elle qu'une marchandise bonne à être vendue au premier venu ?

Lévine, propriétaire terrien idéaliste, se sent plus proche de ses paysans que de ses frères et cousins mondains. Atteint d'une véritable monomanie matrimoniale, il ne pourra s'estimer heureux que lorsqu'il aura épousé la compagne lui convenant parfaitement. Econduit par Kitty, il s'absorbe dans les travaux des champs pour étouffer son dépit.

Voilà pour les trois personnages principaux de l'histoire. Mais la fresque de Tolstoï en brasse des dizaines, avec de nombreuses intrigues secondaires. Une grande fraîcheur se dégage de son écriture ; les scènes décrites sont vivantes et naturelles, notamment celles avec des enfants. Entre Moscou et Saint Pétersbourg, on parcourt chambres, salons, bals, réunions politiques. C'est la Russie toute entière qui défile, dans toute sa complexité.

Dire qu'on s'attache étroitement aux personnages serait exagéré. Ils poursuivent leurs chimères, dussent-elles les anéantir à la fin. J'ai moyennement apprécié les tourments intérieurs d'Anna, la crise mystique de Lévine. La préface indique que l'auteur avait mis beaucoup de lui-même dans ce dernier personnage. L'idéalisme de Tolstoï lui a fait peu à peu abandonner la littérature et Anna Karénine serait son dernier "grand" roman.

Léon Tolstoï, Anna Karénine, Editions Gallimard,
1952, 858 pages (première édition en 1878).

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04 juin 2008

Under the Greenwood Tree

greenwood_tree

Défi Le Nom de la Rose : la plante

Ce roman de Thomas Hardy est étonnamment gai et léger. Oui, il savait écrire autre chose que d'affreux drames déprimants, quand il voulait !

Il offre ici le portrait de villageois pleins de bon sens, touchants dans leur humanité. On suit le choeur de la paroisse, avec ses conceptions un peu datées de la musique d'église, qui s'indigne des innovations introduites par le nouveau vicaire dans ce domaine.

Ajoutons une intrigue sentimentale qui fleure bon les sentiers champêtres, un peu simpliste mais traitée avec une fraîcheur de ton délicieuse. Le portrait de la jolie Fancy est un peu trop chargé, pour qu'on comprenne bien qu'elle n'a rien d'un ange, tandis que ses soupirants sont les vraies fleurs bleues de l'histoire.

Si le livre est court, il n'est pas toujours facile à comprendre, avec de nombreux mots familiers ou sous une forme orale contractée. Il m'a cependant amené un large sourire aux lèvres, avec son humour légèrement ironique omniprésent.

“Strings alone would have held their ground against all the new comers in creation.”  (“True, true!” said Bowman.)  “But clarinets was death.”  (“Death they was!” said Mr. Penny.)  “And harmonions,” William continued in a louder voice, and getting excited by these signs of approval, “harmonions and barrel-organs”  (“Ah!” and groans from Spinks) “be miserable—what shall I call ’em?—miserable—”
“Sinners,” suggested Jimmy, who made large strides like the men, and did not lag behind like the other little boys.
“Miserable dumbledores!”
“Right, William, and so they be—miserable dumbledores!” said the choir with unanimity.

Thomas Hardy, Under the Greenwood Tree, Penguin
Books, 1994, 222 pages (première édition en 1872).

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01 mai 2008

Le Rêve dans le pavillon rouge

hong_lou_mengLettre C (bis) du Challenge ABC 2008

Arrivée à la moitié de cet énorme roman, soit tout de même plus de 1500 pages, j'estime avoir suffisamment eu le temps de m'en faire une opinion pour rédiger une note à son sujet.

Avec l'histoire des jeux olympiques de Pékin et, surtout, de la répression au Tibet, je n'étais plus très sûre d'avoir envie de lire un roman chinois. Puis, j'ai réfléchi. Il s'agit, après tout, d'une oeuvre littéraire datant de plus de deux siècles, rien à voir avec la politique actuelle. De plus, ce livre est un véritable hymne à l'oisiveté et à la contemplation, valeurs aussi éloignées que possible de celles du sport ! Et puis, un challenge est un challenge ; j'ai décidé publiquement de m'attaquer à ces "mémoires d'un roc".

Passées les cinquante premières pages, et la présentation curieuse du roc qui voulait atteindre la transcendance et se voit incarné en jeune homme dans une riche maison, l'histoire commence vraiment. Et quand je dis qu'il faut passer les cinquante premières pages un peu trop ésotériques, c'est que la suite n'a vraiment rien à voir. Il s'agit en effet d'une chronique réaliste de la vie d'une grande maison, avec ses menues tâches quotidiennes, ses mini-drames et les amusements de ses habitants.

Le personnage mis en avant, Jade magique, est un adolescent capricieux, aimant s'entourer de jeunes filles, essayer leurs fards, se divertir et provoquer des querelles. Une ribambelle de cousines et de soubrettes peuple les pavillons alentours, en premier lieu la soeurette Lin au caractère ombrageux, l'autoritaire Grande Soeur Phénix dotée d'un grand sens pratique, ainsi que la douce Grande Soeur Joyau. Quand les chapitres s'enchaînent et narrent les aventures des différentes soubrettes aux noms très proches, on s'y perd un peu mais la confusion ne présente pas un obstacle insurmontable. Les personnages présentent souvent une sensibilité exacerbée et s'enlisent avec détermination dans leurs histoires d'amours contrariées. Les deux jouvenceaux sont sentimentaux au point d'en vomir d'émotion ! C'est tellement plus drôle de souffrir le martyre chacun dans son coin, que de se parler franchement entre la forêt de bambous enchanteurs et le lac aux mille nénuphars...

Au-delà de cette étude psychologique, il s'agit d'une description étonnamment précise de la vie quotidienne dans une grande famille mandchoue : repas, divertissements, cérémonies rythment les journées avec un luxe de détails. Les vêtements et décors sont longuement décrits, ainsi que les livres, instruments d'écriture ou de couture, jusqu'à la composition exacte des médicaments, qui peut surprendre : "Ne parlons que du placenta de premières couches, ou du ginseng à figure humaine avec feuilles, des tortues hexapodes pesant trois cent soixante onces, des grosses racines de la renouée à fleurs multiples, de la chair de la truffe fuling, qui ne pousse qu'au pied des pins vieux d'au moins mille ans, et de bien d'autres remèdes de même catégorie." [p. 622]

J'ai ressenti une réelle difficulté à saisir tous les symboles culturels. Une bonne partie des allusions poétiques, se référant aux grands poètes, m'ont échappées. Pour autant, je n'ai pas souhaité alourdir ma déjà copieuse lecture par la consultation des notes. Certaines jolies métaphores sexuelles parlaient néanmoins d'elles-mêmes, telles le "nuage d'heureux augure et l'averse de pluie féconde"...P1020706

Valeurs et morale affichées peuvent surprendre : l'esclavage est considéré comme normal pour certaines catégories de population. On voit ainsi une soubrette vendue par sa famille, qui préfère rester rester dans la maison de ses maîtres plutôt que de retourner chez les siens, où elle risquerait d'être moins bien traitée. Il est souvent noté que les soubrettes de la maison sont particulièrement bien traitées par rapport à d'autres familles, bien que les coups puissent pleuvoir lorsqu'une dame ou un monsieur sont pris de colère. On assiste à de nombreuses scènes de batifolage entre maîtres et soubrettes ; les amours homosexuelles des adolescents sont évoquées sans pudeur particulière.

Le roman défend les valeurs les plus aristocratiques qui soient. Ainsi, s'il est subliment poétique chez une jeune dame de s'apitoyer sur des fleurs fanées, la même attitude chez une soubrette est considérée comme grotesque. On assiste à un véritable "dîner de conne" avec l'invitation de la rustique Mémé Liu à la table de l'Aïeule, qui donne lieu à de nombreuses moqueries sur son manque de sophistication de la part de l'assemblée.  Il n'y a pas que les noms des personnages qui sont fleuris ; les insultes qu'ils échangent ne sont pas mal non plus. L'auteur joue sur différents registres, avec la même aisance pour les scènes mélancoliques, où les jeunes gens prennent douloureusement conscience du temps qui passe, que pour les crêpages de chignons dans les arrière-cuisines.

Une grande partie du livre est consacrée aux travaux poétiques, selon l'inspiration ponctuelle des personnages ou l'organisation de véritables joutes littéraires, accompagnées de beuveries. Les pages sont parsemées de très nombreux dessins à la composition aussi épurée que parfaite.

P1020708Reparlons plutôt du frérot Jade. Depuis son installation dans le parc, son coeur étant satisfait, ses voeux comblés, rien n'était plus pour lui de nature à susciter ses désirs ou provoquer ses convoitises. Il passait ses jours dans la compagnie des Demoiselles et de leurs soubrettes, tantôt s'appliquant à ses lectures de textes ou à ses exercices de calligraphie, tantôt se plaisant à toucher de la cithare horizontale à sept cordes, à peindre ou composer des vers. Il allait jusqu'à calquer et brodes des phénix, participer aux danses et joutes sur l'herbe, se coiffer de fleurs, déclamer ou chanter à mi-voix, décomposer des caractères d'écriture pour en tirer des prédictions, ou jouer à la mourre. Il ne reculait devant aucun divertissement et s'en donnait à coeur joie. C'est ainsi qu'il en vint à composer quelques uns des poèmes qu'il est d'usage de consacrer aux quatre saisons. Bien qu'ils ne puissent passer pour bons, ils ont du moins le mérite de se rapporter à des sentiments sincères et à des paysages réels.

Nuit de printemps

Sous mes rideaux formés de nues,
Et mes couvertures tissues
De vapeurs pourpres du couchant,
J'entends, mais à peine entendues,
A la Cour par-delà les rues,
Des rumeurs de coassements.
Froid plus léger sur l'oreiller !
Croisées d'une averse mouillées !
Printemps de songe, où se révèle
L'image, à mes yeux, d'une belle !
Les pleurs que pleure ma chandelle,
Sur qui, pour qui, les pleure-t-elle ?
Pétale à pétale effeuillées,
Fleurs si tristement endeuillées,
Est-ce à moi que vous en voulez ?
Mes soubrettes, sans fin, caquettent,
Leurs caquets d'enfants trop coquettes,
Oisives et longtemps gâtées.
Lassé même de leurs murmures,
Je vais, enfin, m'en abriter,
Enfoui dans mes couvertures !
[p. 510-511]

Le Hong lou meng (de hong=rouge, lou=pavillon à étages et meng=rêve) fait partie des cinq grands classiques chinois. On pourrait aussi traduire le titre par "le songe au gynécée". L'introduction nous donne des informations utiles sur l'auteur et le contexte. A l'époque, "la couleur rouge, dont on peignait les riches résidences, symbolise le luxe et le bonheur. Le pavillon rouge désignait les appartements intimes des femmes de grande maison" (alors que le pavillon bleu désigne le quartier des prostituées).

Les Cao étaient une grande famille au XVIIIe siècle, avec la charge d'intendant des soieries impériales de Nankin, associée à celle d'informateur. A la mort de l'empereur Kangxi, les Cao, criblés de dettes, furent destitués du titre d'intendant et leurs biens confisqués. Cao Xueqin (mort vers 1762-63) a donc été élevé dans une famille en déclin, pour passer les dernières années de sa vie dans la misère et l'alcool. Il a consacré dix ans de sa vie à l'écriture de ce roman inachevé, hanté par la nostalgie de sa jeunesse dorée.

Ajout du 8 juillet 2008 : L'amertume est bien plus présente dans le deuxième tome. La sortie de l'adolescence s'annonce difficile pour le flegmatique Jade magique et l'éthérée soeurette Lin. La vie au gynécée n'a rien d'idyllique lorsqu'on l'observe de plus près. Le mariage apparaît comme une déchéance et les femmes sont les grandes perdantes de l'histoire. L'humiliation d'une première épouse face à l'arrivée au foyer d'une rivale se traduit en persécutions impitoyables contre une jeune femme dont le seul tort est d'avoir plu au maître et espéré de meilleures conditions de vie. Une nouvelle mariée malchanceuse n'a plus qu'à subir les mauvais traitements de sa belle-famille sans disposer du moindre recours. Chassées au moindre soupçon de conduite scandaleuse, les soubrettes n'ont d'autre choix que de s'ôter la vie pour ne pas avoir à subir cette déchéance. Intrigues politiques révélant la corruption à tous les niveaux de la société, mariages arrangés en dupant le fiancé récalcitrant sur la véritable identité de sa compagne, le respect forcené des traditions n'empêche pas les injustices et les abus de pouvoir de se produire. Ecrasée par les dettes et les affaires, la grande maison perd son train de vie luxueux et les amies des joutes littéraires d'antan se dispersent peu à peu pour ne plus jamais se revoir.

Cao Xueqin, Le Rêve dans le pavillon rouge, Gallimard,
Bibliothèque de la Pleiade, 1981, tome 1 : 1528 pages, tome 2 : 1588 pages.

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