29 décembre 2008
Le cavalier suédois
Deux hommes errent dans la forêt enneigée. L'un est un voleur, l'autre un gentilhomme soldat déserteur. Ce dernier possède un puissant arcane, un parchemin rempli de formules cabalistiques, censé apporter la chance et la fortune à son possesseur. Les deux hommes concluent un marché en présence d'un vieux meunier, qui a tout d'un revenant. Ont-ils vendu leur âme au diable ? Perutz ne répond jamais clairement à la question, mais il nous entraîne dans les aventures du voleur, qui usurpe avec facilité l'identité de son compagnon.
Un roman mené tambour battant, imprégné d'une profonde mélancolie. J'ai beaucoup aimé les aventures du "brigand de Dieu", qui pille les églises avec panache. On ne sait pas vraiment si on est dans le fantastique, la parabole, le conte moral... On passe de toute façon un bon moment de lecture.
Leo Perutz, Le cavalier suédois, Editions Phébus,
1987, "10/18", 275 pages (Der Schwedische Reiter, 1936).
17 novembre 2008
Où roules-tu, petite pomme ?
"Me voilà, mon capitaine ! Me reconnaissez-vous ? Lieutenant Vittorin du camp de Tchernaviensk, pavillon numéro 4. En France, on appelle cela du bochisme *, absolument. Pourquoi pâlissez-vous ainsi, Excellence ? Vous ne m'attendiez pas ? Vous pensiez que j'oublierais ? Oh non, je n'ai pas oublié. Comment ? Pochol ? Non, mon capitaine, je reste, j'ai des choses à vous dire. Vous souvenez-vous du lieutenant d'aviation auquel vous avez refusé le traitement dû à un officier, sous prétexte que ses papiers n'étaient pas en règle ? Réfléchissez un peu, vous avez tout votre temps. Comme il refusait d'exécuter le travail à la cantine de la troupe, vous l'avez enfermé dans la cave de la baraque C. Il était malade - une fièvre récalcitrante, un fort accès de malaria -, mais vous l'avez laissé sur sa paillasse de détenu, dans ce trou dégoûtan, à la cave, jusqu'à ce qu'il... C'était un simulateur, n'est-ce pas ? Le médecin du camp n'est pas là pour passer les caprices des prisonniers, avez-vous dit. Il feint, il joue le malade. Il se trouve en parfaite santé*. Le jour de son enterrement, nous avons prêté serment, nous cinq, et maintenant, voyez-vous, le jour de la vengeance est arrivé. Vous ne vous rappelez pas ? Mais vous vous souvenez de moi, n'est-ce pas ? Ce n'est pas un comportement digne d'un officier. En France, on appelle cela... Tiens ! Voilà pour le bochisme*. Et voilà pour l'interruption du courrier, et voilà pour les fouilles au corps et voilà pour... Arrêtez ! Que chezchez-vous ? Le revolver ? C'est inutile, mon capitaine. Ah ! Gricha est là lui aussi. Zdravstvouïté, Gricha ! Mon capitaine, dites à votre serviteur que je n'hésiterai pas à l'abattre s'il fait un seul mouvement. Oui, j'ai pris mes précautions. Vous voulez vous battre avec moi ? Bon. Nous pouvons en discuter. Je vous laisse le choix des armes. Mes témoins..."
Le contrôleur qui passait, la lanterne à la main, se retrouva soudain nez à nez avec un lieutenant d'infanterie planté au beau milieu du couloir, pâle comme la mort, le bras levé et brandissant le poing. Il passa son chemin en secouant la tête, se retourna encore une fois près de la porte et disparut dans le wagon suivant en haussant les épaules. Vittorin retourna dans son coin, légèrement irrité et honteux. [p. 23-24]
[* en français dans le texte]
A peine sortis du camp où ils étaient enfermés pendant la guerre, Vittorin et ses cinq compagnons de captivité décident de se venger de l'officier russe Selioukov. C'est Vittorin qui est désigné pour retourner en Russie dès que possible. Il essaie de reprendre sa vie à Vienne, retrouvant sa famille, sa fiancée, son travail. La vengeance devient une obsession, il rêve éveillé de sa future rencontre avec Selioukov. Il se rend bientôt compte qu'il est le seul du groupe d'anciens prisonniers à y penser sérieusement, les autres ont chassé ces mauvais souvenirs de leur mémoire. Son idée fixe va le mener à travers l'Europe dévastée après la première guerre mondiale, désorganisée avec la révolution russe...
Je comprends pourquoi Leo Perutz est tellement apprécié. Avec un style très sobre, il nous entraîne dans une histoire bien construite, avec des personnages captivants. Si ce roman est dépourvu de la touche fantastique qu'on peut trouver dans Le Cavalier suédois, la quête de Vittorin est palpitante. Même si je m'attendais à la fin, le cheminement intérieur du personnage et les contrées visitées recèlent des surprises. C'était mon premier Perutz et il y en aura d'autres !
Leo Perutz, Où roules-tu, petite pomme ?, Librairie Arthème Fayard,
1989, Le Livre de poche, 247 pages (Wohin rollst du, Äpfelchen ?, 1928).
