14 décembre 2009
Le Chat dans le cercueil
Lettre K du Challenge ABC 2009
Déterminée à devenir peintre, la jeune Hariu se fait engager comme préceptrice chez Kawakubo Gorô, à Tokyo, qui propose de lui donner quelques cours particuliers en échange de soins à sa fille Momoko. Hariu débarque de sa campagne pour atterrir dans un milieu branché, bohème, superficiel, où la honte de la défaite du Japon se traduit en adulation de la culture américaine sous toutes ses formes. Face à cet homme populaire, séduisant et allumeur, la jeune femme sans expérience n'a aucune chance et nourrit bientôt une violente passion qu'elle garde secrète. Tandis qu'elle s'efforce de percer la carapace d'indifférence de Momoko, elle assiste à l'installation d'une superbe pimbêche sur le territoire qu'elle espérait bien conquérir. La chatte Lala cristallise bientôt les sentiments exacerbés des différents personnages.
J'ai beaucoup aimé ce thriller psychologique, court mais efficace, qui risque de me poursuivre quelques temps. J'y ai retrouvé ce ton contemplatif commun aux romans japonais, avec la description vivante d'un chat qui est un membre de la famille à part entière. L'histoire est triste, implacable. On reste prisonnière du point de vue de Hariu jusqu'à la révélation finale et on se dit, comme Yukiko dans le prologue, qu'on aurait probablement fait la même chose à sa place.
L'image de la chatte et de la petite fille qui passaient en courant sur le chemin était si belle qu'elle ressemblait à un tableau. Momoko et Lala jouaient à se cacher et à réapparaître derrières les épouvantails, tandis que le soleil couchant inondait le champ d'une douce couleur dorée. Sous la brise qui se glissait entre les arbres des petits bois, les épis de blé jaune d'or tremblaient en ondulant légèrement et tout de suite après je voyais la jupe de Momoko se gonfler sur son passage. Momoko s'accroupissait, se levait, sautait, se mettait en colère, à aucun moment elle ne restait immobile.
Parfois Lala se mettait à poursuivre un moineau, en donnant libre cours à son instinct de chasse. Quand elle s'élançait ainsi d'un seul bond, les moineaux s'envolaient tous en même temps du champ doré et s'éparpillaient loin dans le ciel semblables à d'innombrables points noirs. [p. 45-46]
Koike Mariko, Le Chat dans le cercueil, Ed. Philippe
Picquier, 2002, 207 p. [Hitsugi no naka no neko, 1990].
08 décembre 2009
Histoire d'une mouette et du chat qui lui apprit à voler
Lettre S du Challenge ABC 2009
La mouette Kengah se rend à la grande convention des mouettes des mers Baltiques, du Nord et de l'Atlantique avec une centaine de ses compagnes. La voilà engluée dans une nappe de pétrole. Dans ses efforts pour s'extraire de la matière mortelle, elle atterrit sur le balcon du chat Zorbas, qui se prélasse dans son appartement de Hambourg en l'absence de son maître. Avant de mourir, Kengah pond un oeuf, en faisant jurer au chat de ne pas le manger, de s'occuper du poussin et... de lui apprendre à voler.
Voilà qui serait beaucoup demander, si n'intervenait le code d'honneur des chats du port. Zorbas ne peut que respecter sa promesse, non sans prendre conseil auprès de ses congénères. Heureusement que Jesaitout, chat lettré rappelant notre ami Murr, est un expert en maniement d'encyclopédies en tous genres. Au cours de dialogues vivants et très drôles, Zorbas va devoir négocier avec les rats, avec les autres chats et trouver quoi répondre à ce poussin qui l'appelle "maman".
- Ah ! Ah ! Cette bande de sacs à puces t'as convaincue que tu es l'un des leurs. Regarde-toi : tu as deux pattes, les chats en ont quatre. Tu as des plumes, les chats ont des poils. Et la queue ? Hein ? Où est ta queue ? Tu es aussi folle que ce chat qui passe son temps à lire et à miauler : Terrible ! Terrible ! Espèce d'oiseau idiot ! Et tu veux savoir pourquoi tes amis te cajolent ? Parce qu'ils attendent que tu grossisses pour faire un grand banquet ! Ils te mangeront tout entière, avec tes plumes et tout ! glapit le chimpanzé. [p. 86-87]
La jeune mouette devra traverser quelques épreuves avant de prendre son envol, aidée par ses amis chats et un poète. C'est un petit livre adorable, plein d'esprit, qu'on a envie de mettre entre toutes les mains. Il délivre au passage un message écologique bienvenu.
Luis Sepúlveda, Histoire d'une mouette et du chat
qui lui apprit à voler, Ed. Métailié et Ed. du Seuil,
1996, 117 p. [Historia de una gaviota y del gato
que le enseno à volar, 1996].
09 août 2009
Allumer le chat
Lettre C du Challenge ABC 2009
Encore un roman qui a pas mal fait parler de lui sur la blogosphère et... encore un abandon en cours de route pour ce challenge ! Il faut dire qu'on y parle peu de félins. Quelques passages essaient bien de simuler la psychologie animale :
Le chat et le poêle ronronnent.
Le chat rêve de sa mère. Il ne l'a pas connue longtemps, mais son souvenir est encore très vivace. Une vraie tigresse, la mère Bastos ! S'il était resté, il aurait certainement eu envie de se la faire, une fois grand. C'est comme ça, chez les chats...
Pour le moment, il rêve qu'il est bébé, et qu'il tète. Donc, il fait ses pompes en enfonçant ses griffes, puis en tirant le plus haut et le plus régulièrement possible sur les mailles du pull (qu'il a déjà largement niqué l'autre jour). Vu l'application qu'il y met, le pull devrait bientôt ressembler... à un paillasson ! Mine ne va pas aimer ça, du tout... [p. 98]
Mais, pour l'essentiel, on est dans une famille bien franchouillarde, dans une vague contrée rurale qu'on devine assez arriérée. C'est drôle, les personnages hauts en couleurs, le langage fleuri. Mais, au bout d'un moment, les situations abracadabrantes m'ont lassée, les moments d'émotion m'ont semblé lourds et, lorsque j'ai feuilleté vers la fin et suis tombée sur la révélation d'un secret de famille, j'ai décidé que j'en avais assez lu.
Barbara Constantine, Allumer le chat,
Calmann-Lévy, 2007, 258 pages.
16 juin 2009
Je suis un chat
Lettre N du Challenge ABC 2009
Un chaton est recueilli dans la maison d'un minable professeur de lycée. Il grandit pour devenir un chat élégant, curieux et intelligent, prompt à décortiquer la vie quotidienne de la famille qui le nourrit.
Dans ce roman de Natsume Soseki, les points communs avec le Chat Murr, lu il y a quelques mois, ne manquent pas. Là aussi, on a un chat pas qu'un peu mégalo, qui s'autoproclame parangon de tous les félins. Son coup d'oeil incisif n'a pas son pareil pour disséquer avec ironie la vie quotidienne des humains qui l'entourent. Glouton, paresseux, égoïste, l'auteur le dépeint tel que se comportent la plupart des chats domestiques. Une nuance, tout de même, ce chat-ci ne sait pas lire !
Un déluge de notes de bas de pages nous apprend plein de détails sur la culture japonaise du début du XXe siècle. L'auteur fait de nombreuses allusions à la littérature anglaise, notamment Tristram Shandy de Laurence Sterne, dont l'histoire du nez semble l'avoir beaucoup marqué ! La lecture devient tout de même fastidieuse, à mesure que s'égrènent les ridicules querelles de voisinage des maîtres du chat...
Les pattes de chat font oublier leur existence ; on n'a jamais entendu dire qu'elles aient fait du bruit par maladresse, où qu'elles aillent. Les chats se déplacent aussi silencieusement que s'ils foulaient de l'air ou que s'ils marchaient sur les nuages. Leur pas est doux comme le bruit d'un gong en pierre qu'on frappe dans l'eau, doux comme le son d'une harpe chinoise au fond de quelque caverne. Leur marche est parfaite comme l'intuition profonde er indescriptible des plus hautes vérités spirituelles. Avec de telles pattes, il n'existe ni vulgaire maison à l'occidentale, ni cuisine modèle, ni femme de voiturier, domestique, fille de cuisine, demoiselle de maison, femme de service ou Hanako, ni même son mari. Je vais où je veux, j'écoute ce que je veux, je tire la langue, je secoue ma queue et je retourne calmement chez moi avec mes moustaches bien droites. Dans ce domaine, je suis d'ailleurs le chat le plus doué du Japon. Je me demande même parfois si je n'aurais pas quelque parenté avec Nekomato, le chat légendaire des livres d'histoires illustrées de jadis. On dit que les crapauds portent sur le front un joyau qui brille la nuit ; or moi je porte dans ma queue une magie héréditaire qui peut ensorceler non seulement les dieux, les bouddhas, l'amour et la mort, mais aussi la race humaine tout entière. [p. 125]
Natsume Sôseki, Je suis un chat, Unesco, 1978,
439 pages [Wagahai wa neko de aru, 1906].
09 janvier 2009
Le chat Murr
Lettre H du Challenge ABC 2009
Titre complet : "Vie et opinions du matou Murr fortuitement entremêlées de placards renfermant la biographie fragmentaire du maître de chapelle Johannès Kreisler."
Voilà un roman qui aurait pu être absolument délicieux... s'il avait été terminé ! Je suis une nouvelle fois victime pour mon challenge du fléau des romans inachevés. Pourtant, il vaut sans nul doute le détour.
Un texte soit disant autobiographique écrit par un chat ne pouvait que me faire ronronner d'aise. L'animal va nous conter son éveil à la conscience et sa détermination à se cultiver, dans une parodie de roman d'apprentissage. Mais la forme du livre surprend ; les chapitres "Murr" alternent avec les chapitres "Placards". Un avant-propos nous prévient "avec un sentiment de mélancolique humilité" que, lors de l'impression, l'éditeur s'est aperçu que le texte du chat s'est trouvé intercalé des pages d'un autre livre, la biographie du Maître de chappelle Johannès Kreisler. Le chat s'en serait servi comme sous-main.
Ce sont donc sous ces improbables augures que nous suivons les deux histoires en parallèle.
Nous apprenons comment Murr apprend à lire, après un peu de persévérence. Il s'adonne à létude et ne se mêle que tardivement à la faune féline du quartier. Ses relations tortueuses avec le caniche Ponto, véritable courtisan, fournissent l'occasion d'une cocasse satire sociale. L'auteur évite heureusement l'anthropomorphisme. Murr est dépeint avec toutes ses caractéristiques félines : gourmand, paresseux, ingrat. L'effet comique réside dans le fait de présenter ses petites faiblesses dans es termes les plus choisis qui soient. Il s'exprime comme un gentilhomme, faillible, certes, mais point dépourvu d'honneur.
Et Maître Abraham ouvrit la porte : sur le paillasson dormait en boule un matou qui, dans son genre, était vraiment un prodige de beauté. Les rayures grises et noires du dos convergeaient sur son crâne, entre les oreilles, et dessinaient sur le front de gracieux hiéroglyphes. Son imposante queue, d'une longueur et d'une force peu communes, était également rayée. Et la robe bigarrée du chat était si luisante au soleil, que l'on découvrait entre le gris et le noir de fines bandes jaune doré. "Murr, Murr", appela Maître Abraham. "Krrr, krrr !" répondit très distinctement le chat qui s'étira, se leva, fit le gros dos avec une grâce extrême et ouvrit deux yeux verts comme l'herbe où pétillait l'étincelle de l'esprit et de l'intelligence. C'est, du moins, que qu'affirmait Maître Abraham, et Kreisler dut convenir que la physionomie de ce chat avait quelque chose de peu ordinaire, que son crâne était assez large pour renfermer les sciences, et sa barbe, malgré son jeune âge, assez longue et blanche pour lui donner, s'il le fallait, l'autorité d'un sage de la Grèce." [p. 37]
L'histoire Kreisler est plus complexe, liée à celle de Murr par son auteur, Maître Abraham, qui recueille le châton sur le point de se noyer. Johannès Kreisler est un musicien brillant mais torturé. Il fréquente la société du duc Irénéus, dont la douce Julia constitue l'attrait le plus vif à ses yeux. Une intrigue mélée de chants passionnés, de naissances cachées et de spiritisme se met en place. L'histoire prend son envol mais ne livre pas ses derniers secrets. Hoffman a écrit un texte fortement autobiographique. Il avait un chat appelé Murr, c'est d'ailleurs la mort de celui-ci qui lui a fait interrompre la rédaction du manuscrit. Il aimait aussi une femme appelée Julia...

Hoffmann, Le chat Murr, Editions Gallimard,
1943, 411 pages (première édition en 1819).
29 novembre 2008
Le chat qui venait du ciel
Le narrateur et sa femme (elle ne sera jamais nommée) emménagent dans le pavillon attenant à une maison traditionnelle d'une rue calme de Tokyo. Travaillant dans l'édition, il ressent le besoin de faire une pause, de prendre le temps d'écrire.
Un merveilleux petit animal vient leur rendre visite. C'est Chibi, le chat des voisins, qui se sent chez lui partout. Le couple passe de longues heures à l'admirer, jouer avec lui, l'amadouer avec de bons petits plats. Les mouvements du chat sont décrits avec une incroyable justesse ; c'est la grâce faite félin.
Un après-midi après l'équinoxe de printemps, Chibi revint en tenant un moineau entre les dents. Le poil dressé, il ronronnait, faisait exprès de courir avec bruit d'un bout à l'autre du pavillon. Le corps aplati puis redressé, en position de combat, il frémissait d'excitation. Je connaissais cette habitude qu'ont les chats de venir présenter à leur maître la proie qu'ils ont chassée, mais la façon dont Chibi parcourut la maison en tout sens sans cesser de ronronner, plusieurs fois, semblait indiquer que c'était au pavillon lui-même qu'il voulait la montrer. Puis il partit dans le grand jardin, à un endroit où poussait du colza, et joua avec l'infortuné moineau jusqu'à ce que celui-ci cesse de remuer.
Le couple s'y attache de manière quelque peu excessive. Le narrateur ne craint pas d'avouer la place que Chibi a pris dans sa vie. Son épouse l'aime encore plus que lui ; elle le respecte au point de ne jamais tenter de le prendre dans ses bras, le chat n'y tenant pas.
Ce livre offre un aperçu intéressant de la sensibilité japonaise, avec un certain rapport à la maison, au paysage, aux autres êtres vivants. Je l'ai trouvé très rafraîchissant, dépaysant tout en étant familier : tous les chats du monde se ressemblent !
Hiraide Takashi, Le chat qui venait du ciel,
Editions Philippe Picquier, 2004, 109 pages.
12 mars 2008
Sans parler du chien
Défi Le Nom de la Rose : l'animal
Surdité passagère, sentimentalisme dégoulinant, fixation sur des détails insignifiants, tels sont les effets d'un déphasage temporel pour quiconque abuse des voyages dans le passé. La plupart des historiens réquisitionnés par la terrible Lady Schrapnell en sont atteints au dernier degré. Mais c'est pour la bonne cause : elle a entrepris de reconstruire la cathédrale de Coventry, détruite par un bombardement en 1940, dans l'Oxford du XXIe siècle. A quelques jours de l'inauguration, personne n'a encore réussi à mettre la main sur la potiche de l'évêque, ornement censé apporter la touche finale à la reconstitution !
Le héros de cette histoire, Ned Henry, est un jeune historien suffisamment déphasé pour que son directeur lui ordonne de prendre des vacances. Le choix de l'Angleterre de 1888 regorge de promesses d'oisiveté béate. C'est sans compter sur la faute professionnelle d'une de ses collègues, qui a provoqué une sérieuse incongruité spatio-temporelle.
Si j'ai trouvé que le roman mettait un certain temps à démarrer, c'est un véritable feu d'artifice dès que l'action se met en marche ! Nous sommes plongées au coeur de la société victorienne, dans ses détails les plus absurdes : sens esthétique discutable, passion pour le spiritisme, niaiseries et bêtifications en tous genre des jeunes filles élevées comme des fleurs de serre. Ned Henry devra apprendre le fonctionnement d'un essuie-plume et d'un chat. Il découvrira également l'effet irrésistible d'une moustache et d'un canotier sur la libido féminine.
L'extrait suivant vous mettra tout de suite dans l'ambiance :
La jeune femme me chargea.
- Princesse Arjumand ! Ma Juju ! Tu es revenue à maman !
La chatte était si impatiente de retrouver sa maîtresse qu'il fallut l'arracher à ma chemise une griffe après l'autre, mais je pus finalement la remettre à Tossie qui la comprima contre sa poitrine en libérant des chapelets de petits cris de joie.
- O monsieur St. Trewes ! roucoula-t-elle à Terence. Vous m'avez rapporté ma chère, très chère Juju !
Elle frotta son nez contre le museau de cette chère, très chère Juju.
- A s'était perdue dans le noir, ma Juju ? A n'avait eu très peur ? Mais le gentil monsieur à l'avait retrouvée. Dis merci au gentil monsieur, ma Juju.
Cyril renifla de mépris et même la "très chère Juju" parut saisie de dégoût. Eh bien, voilà qui règle la question, me dis-je. Terence va se ressaisir, nous pourrons regagner Oxford, cette écervelée épousera monsieur C. et le continnum pourra se refaire une santé. (p. 197-198]
Bref, nous baignons dans l'absurde et l'humour le plus farfelu, pour notre plus grand plaisir. L'autrice rend un hommage appuyé à Wodehouse et au Three Men in a Boat de Jerome K. Jerome, le tout intégré dans une intrigue de science-fiction basée sur les paradoxes temporels qui se tient parfaitement. Connie Willis n'a pas volé ses prix Hugo et Locus en 1999 et j'ai bien envie de lire ses autres romans, dont certains exploitent le même thème des voyages dans le temps... Au fait, le chien en question est un bouledogue très sensible répondant au doux nom de Cyril.
Connie Willis, Sans parler du chien, Editions J'ai lu,
2000, 535 pages (To Say Nothing of the Dog, 1997).
