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Je lis trop.

22 février 2009

L'Ombre du vent

lombreduventUne pointe de déception pour ce roman dont j'avais tellement entendu parler. Si le début est assez prenant, mystérieux comme il faut, suffisamment touchant, la suite verse dans des clichés pour le moins fâcheux. L'amour foudroyant, fatal, fidèle jusqu'à la mort (ça fait trois F) ! Le désir troublant, terrassant, terrible (ça fait trois T, peut-être même quatre, car c'est terrible terrible) ! Au milieu de tout ça, des descriptions instructives de la situation espagnole pendant le franquisme.

L'intrigue m'a un peu rappelée celle de Train de nuit pour Lisbonne, avec l'aspect initiatique pour le narrateur en plus. Le jeune Daniel Sempere se prend de fascination pour le livre L'Ombre du vent, puis pour son auteur, Julian Carax, tomblé dans un oubli total après un succès très confidentiel. Tandis qu'il subit les affres de l'adolescence sous la forme d'une passion à sens unique pour la belle Clara, un sombre inconnu le menace de représailles s'il ne lui donne pas son livre fétiche sur le champ. Daniel va pourtant poursuivre sa petite enquête, croisant des personnages hauts en couleurs sur sa route, s'apercevant de troublantes similitudes entre sa vie et celle de Julian Carax. Connaîtra-t-il le même destin funeste ?

Ce roman reste agréable à lire, ayant au moins le mérite d'être très vivant, principalement grâce au personnage de Fermin. Pas complètement nul, donc, mais malheureusement très simpliste.

Carlos Ruiz Zafon, L'Ombre du vent, Ed. Grasset & Fasquelle,
2004, 637 pages (La Sombra del viento, 2001).

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26 mars 2008

Don Quichotte

donquichotte1Lettre C du Challenge ABC 2008

Quel classique plus renommé que l'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, publié en Espagne en 1605, qui allait inventer le style dit "roman picaresque" et inspirer des dizaines d'écrivains à sa suite ?

Pour autant, ce n'est pas un roman facile à lire, avec ses nombreuses histoires imbriquées. Le héros n'est guère attachant non plus. Imaginez un gentilhomme vivant dans son village, la cinquantaine, "de forte complexion, sec de corps et maigre de visage", dont le cerveau a été sérieusement dérangé par la lecture assidue de romans de chevalerie. C'est décidé, il ressuscitera l'ordre éteint des chevaliers errants, l'allure suffisamment miteuse pour hériter du surnom de "Chevalier de la Triste Figure", la folie suffisamment contagieuse pour enrôler comme écuyer le brave Sancho Pança sur la vague promesse d'un royaume (ou, à la rigueur, d'une île). Personnage ridicule, ne suscitant que la pitié, il passe son temps à se faire battre par ses maladresses.

Il faut donc savoir que le temps que notre susdit gentilhomme était oisif (qui était la plupart de l'année), il s'adonnait à lire des livres de chevalerie avec tant d'affection et de goût qu'il oublia quasi entièrement l'exercice de la chasse et même l'administration de ses biens, et passa si avant sa curiosité et folie et cela qu'il vendit plusieurs minots de terre de froment pour acheter des livres de chevalerie, et ainsi en porta à la maison autant qu'il en put trouver ; mais, d'entre tous, pas un ne lui semblait si beau que ceux que composa le fameux Felician de Silva, parce que la clarté de leur prose et leurs raisons embrouillées étaient perles à ses yeux, et plus encore quand il venait à lire ces belles paroles d'amour et cartels de défi, là où en plusieurs endroits il trouvait écrit : La raison de la déraison qui se fait à ma raison de telle sorte affaiblit ma raison qu'avec raison je me plains de votre beauté ; et aussi quand il lisait : Les beaux cieux qui de votre divinité divinement vous fortifient avec les étoiles et vous rendent méritantedu mérite que mérite votre grandeur.
Avec ces belles raisons, le pauvre chevalier perdait le jugement, et se travaillait pour les entendre et en arracher le sens des entrailles, lequel n'eût pu tirer ni entendre Aristote même, s'il fût ressuscité à ce seul effet. [p. 68]

donquichotte2Les passages dont on parle à chaque fois, à savoir l'attaque des moulins à vent pris pour des géants et le combat entre deux armées dans lequel se jette Don Quichotte, qui n'est que le croisement de deux troupeaux de brebis, se trouvent dans les cent premières pages. De là à dire que la plupart des gens qui en parlent avec componction ne sont en fait pas allés au-delà dans leur lecture, il n'y a qu'un pas, que je ne franchirai pas, non, ce n'est pas mon genre... Tiens, ça me rappelle Proust, dont la célèbre pâtisserie figure dans les dix premières pages et n'est qu'anecdotique au vu de la richesse des thèmes abordés par la suite.

Un humour bouffon baigne le récit, avec par exemple les allusions récurrentes à Dulcinée du Toboso, la dame de coeur que s'est choisie Don Quichotte d'après de vague souvenirs, et dont toutes les grâces semblent relever uniquement de son imagination détraquée. Sous le prétexte d'une légitime inquiétude du curé du village, voulant guérir le héros de sa folie en brûlant tous ses livres, Cervantès se livre à une critique féroce de la littérature de son époque. Le roman pastoral trouve encore grâce à ses yeux : les histoires sentimentales entre quelques jeunes couples rencontrés en chemin s'y rattachent, et Cervantès a fait sa première incursion en littérature avec la Galathée.

Difficile à résumer, le roman enchaîne les mésaventures de Don Quichotte, juché sur son cheval Rossinante, et de Sancho Pança, entrecoupées d'histoires indépendantes, telles "Le curieux impertinent". Un peu long, lourd par moments, on peut le lire pour l'imagination débridée de l'auteur, qui nous laisse parfois en chemin...

Miguel de Cervantès, Don Quichotte, Editions Gallimard,
Folio, 1988, tome 1 : 614 pages, tome 2 : 601 pages.

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02 février 2008

La Célestine

celestineLettre R du Challenge ABC 2008

Comédie tragique
de Calixte et Mélibée
écrite pour
blâmer les amoureux fous
qui vaincus par l'appétit désordonné
appellent Dieu leurs amies
et
prévenir contre la turpitude
des intermédiaires.

Cette pièce espagnole du XVe siècle est un classique du théâtre, sans cesse rejoué ; elle est à l'affiche en ce moment même à la Cartoucherie de Vincennes. Rien d'étonnant étant donné la truculence du texte et son étonnante actualité.

Calixte aime Mélibée ; celle-ci le repousse. Incapable de renoncer à obtenir ses faveurs, il se confie à son valet qui lui recommande une entremetteuse de talent. La Célestine, que tout le monde appelle "vieille putain", recoud les virginités aussi bien que les affections, usant tout autant de potions répugnantes que d'un bagout irrésistible. Elle entreprend de caser non seulement Calixte, mais aussi Sempronio et Parmenio, ses valets. Aucune pudeur ne semble pouvoir résister à sa force de persuasion.

Moi qui craignais de lire du théâtre dans une langue ancienne, j'ai apprécié le style étonnamment moderne, à moins que ce ne soit la traduction qui donne cette impression. J'ai retenu par exemple la pique : "ta grand-mère avec le singe" !

Le sexe est au coeur de tous les dialogues, célébré ou vilipendé, fui ou recherché. Et pas de fausse pudeur, les ébats sont décrit avec un luxe de détails. Aucune pulsion n'est étrangère à la vieille prostituée, qui prend plaisir à observer et encourager les parades nuptiales des jeunes gens autour d'elle. On échappe à la complaisance envers la prostitution par une véritable célébration de l'amour physique, à rebours des codes moraux de l'époque. Je suis maintenant plutôt tentée pour voir la pièce jouée sur scène !

Fernando de Rojas, La Célestine, Actes Sud-Papiers, 1989, 92 pages.

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25 août 2007

Manuscrit trouvé à Saragosse

potockiVoici un roman fort curieux, qui m'a été conseillé par une personne chère à mon coeur. L'auteur, Jean Potocki, était un ambassadeur d'origine polonaise du XVIIIe siècle ; écrivant en français, il situe l'intrigue de son livre en Espagne.

Le terme de roman s'applique à peine à cet enchevêtrement d'histoires, récits des nombreux personnages qui le traversent. S'il y a un personnage principal au début, Alphone Van Worden, avec sa propre histoire, il ne sert bientôt plus que de réceptacle aux discours des gens qu'il croise dans la région isolée de la Sierra Morena. Les récits en suscitent d'autres ; on ne cesse d'ouvrir les tiroirs d'histoires tarabiscotées, où les personnages s'entrecroisent, au point de mélanger les différents niveaux, les noms, les lieux...

On trouve cependant un thème principal avec les histoires de revenants : bizarres, répétitives, elles poursuivent le héros en tant qu'acteur ou simple auditeur. Comme lui, on ne sait pas très bien si ces aventures terrifiantes sont des manifestations démoniaques ou juste une machination efficace pour l'induire en erreur.

Des personnages hauts en couleur, véritables natures, se succèdent de manière apparemment gratuite : soldats animés d'une véritable fureur chevaleresque, démones ambitionnant d'amener tout homme à sa perte, érudit occupé à mettre l'amour en équations, intriguant importun ne provoquant que des catastrophes... S'il fallait comparer ce livre à un autre, je pencherais pour les Mille et une nuits, pour les récits imbriqués, les passions douloureuses et les destins pittoresques.

Jean Potocki, Manuscrit trouvé à Saragosse, Le Livre de poche, 701 pages.

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