25 décembre 2009
Mon Chien Stupide
Lettre F du Challenge ABC 2009
Il s'agissait bel et bien d'un chien, un très gros chien au poil fourni, marron et noir, doté d'une tête massive et d'un court museau noir aplati, une tête mélancolique à la sombre gueule d'ours. Sans le lent va-et-vient de sa vaste poitrine, on l'aurait facilement cru mort, car ses yeux obliques étaient clos. Ses babines noires tressaillaient imperceptiblement au rythme de son souffle. Il était manifestement inconscient ; la pluie trempait sa fourrure. [p. 12]
Recueillir un chien errant est la dernière chose dont a besoin le narrateur de cette histoire, scénariste au chômage, qui a déjà bien du mal à faire déguerpir ses enfants adultes de la maison. Le chien en question est un monstre d'origine japonaise, particulièrement agressif et lascif avec les autres chiens du voisinage. Son nouveau maître en est plutôt ravi : sa revanche sur la vie, il la tient ! Le problème, c'est qu'Harriet, son épouse excédée à juste titre, ne veut pas entendre parler du molosse. Mais peut-être est-ce là une excellente occasion de redemander le divorce.
Pour apprécier l'humour de ce livre, il vaut mieux être un homme blanc sur le retour accablé par tout le confort que le mode de vie occidental peut offrir. Sinon, on a juste envie de lui filer des baffes, à lui et à sa progéniture égoïste et vulgaire. Harriet semble plus raffinée, à première vue, mais elle se révèle indécrottablement raciste, et puis, être restée aussi longtemps avec un type pareil est bien une preuve de mauvais goût. J'ai souri de temps en temps mais n'ai pas franchement adoré ce livre.
John Fante, Mon Chien Stupide, Christian Bourgeois
Editeur, "10/18", 1987, 185 p. [West of Rome, 1985]
10 novembre 2009
La Jungle
Une pimpante famille lituanienne débarque à Chicago, bien décidée à faire fortune. Il y a le vigoureux Jurgis, sa fiancée Ona, le vieux père, la cousine Marija, une tante, d'autres petits cousins. A peine descendus du train, on les dirige proprement vers Packingtown, le quartier des abattoirs, employeur de tous les nouveaux immigrants. Impressionnés par le gigantisme des bâtiments, ils ne se rendent pas tout de suite compte qu'ils ont atterri dans une décharge et que, tel un troupeau de cochons entrant dans une usine de saucisses, leur destin est tout tracé.
Quand Jurgis et ses compagnons se furent lassés de regarder les parcs, ils se dirigèrent vers le coeur du complexe, là où s'élevait un imposant bloc de bâtiments en briques dont tous les murs, souillés par d'innombrables couches de suie, étaient couverts de réclames peintes. En les voyant, le visiteur prenait tout à coup conscience qu'il était arrivé à l'origine de bien de ses tourments quotidiens. Là, on produisait ces denrées vantées sans trêve par les panneaux qui défiguraient le paysage quand il voyageait, les annonces qui lui accrochaient le regard lorsqu'il lisait les journaux et les magazines, les stupides petites rengaines musicales qui lui trottaient dans la tête sans qu'il pût s'en débarrasser, les affiches aux couleurs criardes placées en embuscade à chaque coin de rue. De là provenaient les Jambons et le Bacon Impérial Brown, le Boeuf Accomodé Brown, les Saucisses Excelsior Brown ! Là était installé le quartier général du Saindoux Cent pour Cent Pur Porc Durham, du Bacon du Matin Durham, du Boeuf en Boîte Durham, des Terrines de Jambon, des Poulets Grillés aux Epices, des Engrais Supérieurs Durham ![p. 73-74]
Véritable Germinal américain (il n'y manque même pas la scène poignante de cynisme chez un riche !), le roman offre une description précise des conditions de vie du prolétariat au début du XXe siècle. La mécanique de l'exploitation des ouvriers est démontée pièce par pièce, tandis que les personnages subissent dans leur chair les conséquences de l'organisation du travail. Arrivant avec ses humbles rêves de travail honnête, de propriété et d'éducation pour les enfants, la famille n'est pas de taille à lutter contre les collusions entre le trust de la viande, les banquiers, les politiciens, le crime organisé et la police. Tout est bon pour faire du profit, chez Durham and Company, produisant entre autres le fameux corned beef, dont il vaut mieux ne pas analyser de trop près les ingrédients. Rien ne nous sera épargné sur les détails de cette activité, propres à nous faire devenir végétariennes sur le champ. J'avoue que, depuis cette lecture, je ressens un certain malaise à l'heure des courses au rayon des plats cuisinés...
Heureusement, le livre ne s'arrête pas à cet aspect de dénonciation démoralisante. Lorsque Jurgis, l'enthousiaste, le candide des débuts, aura tout perdu, il commencera à réfléchir sur le système qui l'entoure. Les derniers chapitres se font militants, tandis qu'il découvre le socialisme et acquiert une conscience de classe, outils intellectuels qui lui faisaient défaut au départ pour prendre du recul sur sa situation.
Upton Sinclair s'est donné à fond dans ces pages, qui reflètent ses propres convictions. Auteur à scandales, il n'a eu de cesse de dénoncer la société capitaliste américaine, créant des coopératives pour mettre ses idées en pratique. Il a beaucoup publié mais on a surtout entendu parler de lui en France l'an dernier avec la sortie du film There Will Be Blood, de Paul Thomas Anderson, adaptation de son roman Oil (Pétrole !). Il mérite amplement d'être lu aujourd'hui, pour sa description d'un système basé sur le chômage comme moyen de pression, le recours à une main d'oeuvre encore plus défavorisée pour casser les grèves, la corruption des contremaîtres qui se font verser un pourcentage du salaire moyennant embauche , rien que des détails tristement actuels (voir par exemple les conditions de travail des sans-papiers dans certains secteurs)...
Upton Sinclair, La Jungle, Mémoire du livre,
2003, 548 p. (The Jungle, 1906).
10 août 2009
Fendragon
Dans les Pays d'Hiver, mieux vaut se couvrir de gros plaids quand arrive l'automne et savoir défendre chèrement sa peau contre les bandits qui infestent les forêts. Jenny Waynest, magicienne, sait aussi bien se servir d'un poignard que des charmes de guérison. Lorsque Gareth, l'héritier du trône, débarque pour rencontrer le grand Fendragon des légendes car un dragon a investi le fond d'Ylferdun, il est fraîchement accueilli. Le roi se soucie peu de ses terres les plus lointaines. Et, pour tout dire, le Fendragon a pris un coup de vieux et préfère s'occuper de ses porcs dans sa Place d'Alyn.
Lord Aversin le Fendragon, que Jenny appelle le plus souvent "John" sous la couette, est peu enclin à terrasser à nouveau une sale bestiole magique. Dans ses souvenirs, la tâche s'était révélée pénible, une vraie boucherie, rien à voir avec un geste glorieux à faire figurer dans les chansons. Pourtant, quelque chose convaint Jenny et John d'accompagner Gareth jusqu'à la cour de Bel. Ils y trouvent la vénéneuse Zyerne, maîtresse du roi et magicienne accomplie, bien plus puissante que Jenny, malgré son jeune âge. Avant de liquider le dragon, il leur faut subir les railleries de la cour. Le mystère s'épaissit, tandis que les gnomes, chassés du Fond, sont accusés de fomenter une révolte...
J'ai aimé dans ce livre les héros humains, faibles, touchants. L'intrigue est ramassée, bien menée en 350 pages. On y perd cependant en profondeur des personnages, dont la personnalité est réduite à quelques stéréotypes. La pauvre Zyerne est peu gâtée, de ce côté-là. J'ai trouvé dommage aussi de s'en tenir à une tension insoluble entre l'amour et le pouvoir pour Jenny, un problème trop souvent réservé aux héroïnes. Au final, voilà de la fantasy très classique, idéale pour servir d'introduction au genre, mais un peu frustrante pour une amatrice de trilogies et autres sagas interminables.
Avec soin, Jenny fit résonner quelques notes étranges, deux ou trois parfois, puis un strigendo léger comme un souffle d'air. Chaque note, dans son maintient, était individuelle, presque familière, envoûtante, semblable aux souvenirs à demi enfouis de l'enfance. Et, tout en jouant, Jenny répétait les noms : Teltrevir héliotrope ; Centhwevir bleu avec des noeuds d'or... cela faisait partie du savoir ancien, de même que la quête fiévreuse et opiniâtre de John, dans les courtes périodes que lui laissaient ses rudes devoirs de seigneur des Pays d'Hiver. Toutes ces notes et ces mots n'avaient plus de sens à présent, ils étaient comme les lignes d'une ballade perdue, comme les pages arrachées à la tragédie d'un dieu exilé, collées sur une fissure pour retenir le vent - autant d'échos de chants que nul n'entendrait plus. [p. 53-54]
Barbara Hambly, Fendragon, Editions du
Seuil, 2006, 361 pages [Dragonsbane, 1985].
04 juillet 2009
Coeur de lièvre
Lettre U du Challenge ABC 2009
La préface : "Rabbit Angstrom, partagé entre les impossibles contradictions de l'Amérique, choisit la fuite [...]. sa course en zigzag est bien plus une tentative pour s'évader d'un monde invivable. C'est un effort désespéré pour sortir de la nuit et rattraper à l'ouest le soleil couchant. A ce titre et derrière les apparences Rabbit Angstrom est un héros de notre temps, voisin de ceux de Graham Greene et de Bernanos."
Ah, il est beau, le héros ! Au bout de deux ans de mariage, il se rend compte que sa femme est moche, bête, et qu'il s'emmerde à vendre des épluche-légumes pour nourrir sa petite famille. Il tente de partir sans se retourner mais se retrouve ni une ni deux à squatter chez une nouvelle conquête, qui fait la cuisine et la vaisselle. Sa technique de drague : j'en impose en parlant de mes exploits sportifs au lycée, je bouscule un peu, puis je m'incruste en sortant un billet et j'affirme ma virilité en refusant qu'elle mettre un diaphragme. Et puis... j'en ai vraiment eu marre, et j'ai laissé tomber ce livre ! Les premières pages promettaient une bonne critique de la société américaine des années 50 (mariage, maison, télé), mais le machisme du "héros de notre temps" m'est tellement sorti par les yeux que ses vaines agitations m'ont semblé ridicules.
Est-ce une critique de la société américaine des années 50 ? Une façon de montrer que le désir d'émancipation d'un modèle familial étouffant se faisait au détriment des femmes, sommées de maintenir l'ordre social ? J'ai trouvé trop de complaisance envers la liberté virile pour croire à cette intention mais, cela dit, j'en sais peu sur l'auteur...
John Updike, Coeur de lièvre, Editions du Seuil, 1962, 333 pages [Rabbit, Run, 1960].
26 mai 2009
A Country Doctor
Certains livres, particulièrement évocateurs, vous poursuivent longtemps. De Sarah Orne Jewett, j'avais beaucoup aimé Country of the Pointed Firs l'an dernier. Celui-ci me semble plus abouti. Les saynettes du premier posaient le décor ; ici, on retrouve le même cadre, avec une véritable intrigue poignante en prime.
A la mort de sa mère, la petite nan Prince est recueillie par sa grand-mère et s'épanouit comme une fleur sauvage dans le petit village d'Oldfields. Lorsque sa grand-mère meurt à son tour, elle s'installe tout naturellement dans la maison de son grand ami, le Dr Leslie. Une relation complice s'instaure entre le médecin de campagne et la fillette, qui aime l'accompagner lors de ses tournées. Tout pousse Nan devenue adulte vers la carrière médicale et pourtant, bien des barrières restent à franchir pour qu'une femme exerce librement la profession de son choix, à commencer par celles qu'elle s'impose à elle-même.
Dans un style naturel, généreux, ce roman retrace donc l'éducation particulièrement libre d'une jeune femme à la fin du XIXe siècle. De belles descriptions des paysages nous donnent l'impression de parcourir avec elle les sentiers champêtres, de dériver sur une barque le long d'une rivière bordée de fleurs printanières.
Le parcours de Nan est intéressant à suivre, surtout lorsqu'elle se trouve confrontée à un choix. L'alternative est fidèle à l'époque : l'étudiante ne peut se décider qu'entre le dévouement envers ses patients et le dévouement envers un mari. Le choix de l'un entraîne forcément l'oubli de l'autre, comme s'il n'existait aucun intermédiaire entre le sacerdoce professionnel et le sacrifice de toute aspiration sociale sur l'autel de l'amour. J'ai beaucoup aimé le personnage de Nan, d'une profondeur rare, tout en regrettant la religiosité qui baigne l'ensemble du livre.
By other people the knowledge of her having studied medicine was not very well received. It was considered to have been the fault of Miss Prince, who should not have allowed a whimsical country doctor to have beguiled the girl into such silly notions, and many were the shafts sped toward so unwise an aunt for holding out against her niece so many years. To be sure the child had been placed under a most restricted guardianship; but years ago, it was thought, the matter might have been rearranged, and Nan brought to Dunport. It certainly had been much better for her that she had grown up elsewhere; though, for whatever was amiss and willful in her ways, Oldfields was held accountable. It must be confessed that every one who had known her well had discovered sooner or later the untamed wildnesses which seemed like the tangles which one often sees in field-corners, though a most orderly crop is taking up the best part of the room between the fences. Yet she was hard to find fault with, except by very shortsighted persons who resented the least departure by others from the code they themselves had been pleased to authorize, and who could not understand that a nature like Nan's must and could make and keep certain laws of its own. [p. 202]
Sarah Orne Jewett, A Country Doctor, Bantam
Classic, 1999, 261 p. [première édition en 1884].
26 avril 2009
Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur
Lettre L du Challenge ABC 2009
L'unique roman d'Harper Lee, ayant connu un succès phénoménal, m'a semblé parfaitement soporifique. Je ne l'aurais probablement pas terminé si métros et tramways avaient toujours été à l'heure... Pour lui rendre justice, disons qu'il met en scène de jeunes enfants et que de tels personnages me laissent froide. Mais je le conseillerais sans hésiter à des 10-12 ans, comme base de réflexion sur le racisme et l'injustice dans le monde.
La narratrice est Scout, une petite fille aventureuse, élevée par son père, Atticus, dont l'entourage se résume à son frère aîné Jem, leur nourrice Calpurnia et leur ami de vacances, Dill. La majeure partie du livre constitue un roman initiatique, dans une petite ville de l'Alabama. Elle nous raconte par le menu leurs jeux, escapades et conjectures passionnées sur Boo Radley, leur mystérieux voisin qui n'a jamais mis les pieds dehors.
Le problème de mes vêtements rendait tante Alexandra fanatique. Je ne pourrais jamais être une dame si je portais des pantalons ; quand j'objectai que je ne pourrais rien faire en robe, elle répliqua que je n'étais pas censée faire des choses nécessitant un pantalon. La conception qu'avait tante Alexandra de mon maintien impliquait que je joue avec des fourneaux miniatures, des services à thé de poupées, que je porte le collier qu'elle m'avait offert à ma naissance - auquel on ajoutait peu à peu des perles ; il fallait en outre que je sois le rayon de soleil qui éclairait la vie solitaire de mon père. Je fis valoir qu'on pouvait aussi être un rayon de soleil en pantalon, mais Tatie affirma qu'il fallait se comporter en rayon de soleil, or, malgré mon bon fond, je me conduisais de plus en plus mal d'année en année. [p. 130-131]
Le coeur du roman porte néammoins sur le procès de Tom Robinson, un noir accusé du viol d'une jeune femme blanche, dont Atticus est l'avocat. Mais que de longueurs, de circonvolutions et de leçons de morale pour en arriver au message porté par ce livre ! La fraîcheur de ton de Scout m'a bientôt semblé forcée, d'autant qu'il me fallait supporter son horrible petit péteux de grand frère qu'elle idolâtre ! Etant acquise aux idées défendues ici, j'ai trouvé la démonstration plutôt lourde. Reste de personnage de Boo Radley, sur lequel j'aurais aimé en apprendre davantage.
Harper Lee, Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, Editions
de Fallois, 2005, 434 p. (To Kill a Mockingbird, 1960).
31 décembre 2008
Cordélia Vorkosigan
D'abord, rien de bien extraordinaire dans ce premier tome de la sage Vorkosigan. Cordelia Naismith, jeune femme en mission d'exploration sur une planète inconnue, voit son équipe attaquée, elle-même obligée de suivre à pied un officier ennemi peu engageant. Elle découvre qu'il s'agit de Aral Vorkosigan, le "Boucher de Komarr", à la triste réputation. Pourtant, courtois, sensible et pas vilain du tout, son ravisseur a un point de vue proche du sien sur le conflit opposant Beta, Escobar et Barrayar. Mais a-t-il été sincère ? Ne cherche-t-il pas à la manipuler pour faire d'elle une espionne ? Plus grave, faut-il prendre au sérieux sa demande en mariage ???
On s'ennuie par moments, assez paradoxalement puisque l'action de faiblit pas. Les personnages manquent d'épaisseur, malgré les tentatives de leur refourguer à chacun un passé traumatisant. Mais je conseillerais aux sceptiques d'attendre le dernier tiers où j'ai commencé à bien m'amuser ! Le récit du retour de Cordelia dans le giron maternel est des plus divertissants. Accueillie en grande pompe par le président et sa clique de suiveurs et de journalistes, elle va "par mégarde" provoquer un scandale et hériter sur le champ d'un suivi psychologique... dont le dénouement est haletant. Et puis la fin m'a agréablement surprise. Les toutes dernières pages de "Postlude" sont très émouvantes, en rupture avec le style familier adopté pour les aventures trépidantes ; l'autrice est d'un coup remontée dans mon estime. J'envisage très sérieusement de lire la suite, malgré la traduction à la hache et les coquilles de rigueur.
Lois McMaster Bujold, Cordelia Vorkosigan,
Ed. J'ai lu, 1994, 317 pages (Shards of Honor, 1986).
27 décembre 2008
Les Sondeurs vivent en vain
Immensité de l'espace froid et hostile... Vertige face à la rapidité des vaisseaux bondissant de destination en destination... Désarroi de l'humanité en proie au mal de l'espcae, confrontée à de nouvelles espèces télépathes...
On ne peut pas dire que Cordwainer Smith manquait d'ambition pour son cycle des "Seigneurs de l'Instrumentalité", paru dans les années 50. Ce premier volume, Les sondeurs vivent en vain, rassemble des nouvelles d'une vingtaine de pages chacune, la plupart bien construites, prenantes et émouvantes. Il y a quelques belles trouvailles, d'autres un peu tirées par les cheveux. Le ton général est assez mélancolique, même si la plupart des textes se terminent à peu près bien.
J'ai aimé le paradoxe des premiers grands voyages spatiaux, qui voient un pilote au corps modifié effectuer un trajet de quarante ans dans ce qui lui semble un mois seulement (la moindre pensée fugace prend en réalité plusieurs jours...).
Les partenaires félins télépathes combattant les dragons du Grand Extérieur, ces immenses entités malveillantes, m'ont bien sûr infiniment séduite.
Les premiers marins étaient partis presque cent ans auparavant. Ils avaient commencé avec de petites voiles photoniques qui ne dépassaient pas quatre mille kilomètres carrés. Leurs dimensions augmentèrent graduellement. L technique du conditionnement adiabatique et le transport des passagers en caisson individuel réduisaient les dommages en vies humaines. Ce fut une grande nouvelle quand un homme regagna la Terre, un homme qui était né et avait vécu à la lumière d'une autre étoile. C'était un être qui avait connu un mois de souffrances et de privations. Il avait ramené quelques hommes en état d'hibernation dans leur caisson, guidant l'immense vaisseau que poussait la lumière et qui avait fait la traversée en quarante année de temps objectif. [p. 193]
J'ai moins apprécié la mentalité typiquement années 50 de l'auteur, qui ne sort jamais de la vision du mariage comme seule vie de couple possible, avec des épouses douces et aimantes. Il se montre d'une homophobie caricaturale dans la nouvelle "Le crime et la gloire du commandant Suzdal", où il imagine une planète fatale à tout élément féminin, où l'humanité a du s'organiser différemment. On est loin de Storm Constantine dans le portrait de "ces êtres, ces fous furieux, ces hommes qui n'avaient jamais connu de femmes, ces garçons qui avaient grandi dans la concupiscence et dans l'amour du combat, ces êtres dont la structure familiale était impossible à accepter ou même à comprendre pour un cerveau humain." [p. 406] Il est capable d'écrire des pages très poétiques sur l'éveil de la conscience chez des animaux modifiés, mais pas de pitié pour les "homosexuels barbus aux lèvres peintes, aux longs cheveux, aux oreilles ornées de grosses boucles" !
Je lui ai trouvé plus de talent dans les textes les plus courts que dans les plus longs d'entre eux, tels le sempiternel "La Dame défunte de la Ville des Gueux", qui vire à la religiosité de mauvais goût (du moins, c'est ainsi que je l'ai perçu). Avant de me lancer dans la suite, je la feuilletterai pour voir quel aspect Smith y aura privilégié...
Cordwainer Smith, Les Sondeurs vivent en vain, Editions
Gallimard, 2004, 617 pages (première édition en 1950).
06 novembre 2008
Bartleby
Le narrateur de cette nouvelle se présente comme un homme calme, effacé, affectionnant une vie simple et sans remous. Juriste dans un bureau de Wall Street, il emploie trois scribes à recopier les actes juridiques. Rien de plus ennuyeux que cette occupation, qui consiste à copier et à relire des monceaux de paperasse. Jusqu'à l'arrivée de Bartleby, un employé transparent, qui va causer l'unique problème dans la carrière sans nuage du héros. Bartleby refuse toute tâche sortant du cadre étroit de son travail de scribe. "I would prefer not to", réplique-t-il à chaque directive, pourtant raisonnable, de son employeur. D'une nature faible et hésitante, celui-ci laisse pourrir la situation, qui va complètement le dépasser.
Et là, j'aimerais râler un bon coup contre mon édition, qui propose une traduction très limite de ce "I would prefer not to." "J'aimerais mieux pas" est la version française proposée, ce qui ne me semble correspondre ni au sens, ni au registre de langage de la phrase originale. Du coup, on perd de la truculence de l'histoire, quand les autres employés se mettent à utiliser le verbe "préférer" à tort et à travers, puisqu'ici ils utilisent "aimer" à la place...
J'ai beaucoup aimé cette incursion dans le monde des bureaux, avec ses descriptions drôlatiques de personnages. Par exemple, la façon très élégante de parler du vice de Dindon sans le nommer :
Il me fallait au contraire faire de grands efforts pour empêcher Dindon de me discréditer. Ses vêtements avaient un aspect généralement graisseux et sentaient la taverne. L'été, il portait des pantalons plutôt lâches et ballants. Ses redingotes étaient exécrables ; son chapeau repoussant. Mais s'il est vrai que son chapeau m'était en grande partie indifférent, étant donné que la civilité et la déférence naturelle à un employé anglais le lui faisaient ôter dès qu'il entrait dans l'étude, sa redingote était une toute autre affaire. Au sujet de ses redingotes, j'essayais de lui faire entendre raison ; mais sans résultat. La vérité était, je suppose, qu'un homme disposant d'aussi maigres revenus ne pouvait se permettre d'arborer à la fois une redingote reluisante et un visage reluisant. Comme Pincettes l'avait un jour fait remarquer, l'argent de Dindon servait surtout à acheter de l'encre rouge." [p. 15]
J'ai encore une fois apprécié le style tout en finesse d'Herman Melville, écrivain tombé dans l'oubli au moment de la publication de ce livre, dont les derniers écrits publiés de son vivant n'ont rencontré que peu d'échos (Moby Dick compris !).
Herman Melville, Bartleby, Editions Mille et une
nuits, 1994, 67 pages (première édition en 1853).
15 septembre 2008
Herland and Selected Stories
Charlotte Perkins Gilman (1860-1935) est une figure importante du féminisme américain. Dans ses choix de vie comme dans ses écrits, elle a toujours cherché à sortir du carcan réservé aux femmes, le mariage et la maternité aliénante. Herland est un roman utopique mettant en scène trois jeunes explorateurs avides de découvrir le monde. Lorsqu'ils entendent parler d'une région seulement habitée par des femmes, ils ne peuvent plus réfréner leurs fantasmes. Un pays entier, peuplé de dames à subjuguer ?
Leur expérience sera bien différente de ce qu'ils espéraient, révélant la personnalité de chacun, de façon parfois peu flatteuse. Vandyck, le narrateur, s'adapte facilement et a une curiosité insatiable de sociologue à assouvir. Jeff est très romantique, idéaliste ; pour lui, les femmes sont des anges, leur pays un véritable paradis. Les préjugés de Terry, machiste au dernier degré, ne se satisferont guère d'une société peuplée de femmes intelligentes, robustes et calmes, tout le contraire des beautés frivoles qu'il s'est toujours plu à conquérir. Les déconvenues des aventuriers apparaissent dès le premier contact avec des jeunes filles farceuses qui ont repéré leur avion, que Terry tente d'amadouer avec un colifichet :
"Have to use bait," grinned Terry. "I don't know about you fellows, but I came prepared." He produced from an inner pocket a little box of purple velvet, that opened with a snap—and out of it he drew a long sparkling thing, a necklace of big varicolored stones that would have been worth a million if real ones. He held it up, swung it, glittering in the sun, offered it first to one, then to another, holding it out as far as he could reach toward the girl nearest him. He stood braced in the fork, held firmly by one hand—the other, swinging his bright temptation, reached far out along the bough, but not quite to his full stretch.
She was visibly moved, I noted, hesitated, spoke to her companions. They chattered softly together, one evidently warning her, the other encouraging. Then, softly and slowly, she drew nearer. This was Alima, a tall long-limbed lass, well-knit and evidently both strong and agile. Her eyes were splendid, wide, fearless, as free from suspicion as a child's who has never been rebuked. Her interest was more that of an intent boy playing a fascinating game than of a girl lured by an ornament.
The others moved a bit farther out, holding firmly, watching. Terry's smile was irreproachable, but I did not like the look in his eyes—it was like a creature about to spring. I could already see it happen—the dropped necklace, the sudden clutching hand, the girl's sharp cry as he seized her and drew her in. But it didn't happen. She made a timid reach with her right hand for the gay swinging thing—he held it a little nearer—then, swift as light, she seized it from him with her left, and dropped on the instant to the bough below. [p. 18]
Inutile de chercher la moindre vraissemblance scientifique dans l'histoire des habitantes de Herland. Elles se sont mises un jour à la parthénogenèse, comme par magie, et parviennent à vivre sur un petit territoire dépourvu de bétail, se nourrissant de céréales et de fruits. Leur culture s'est développée autour du culte de la maternité, laissant de côté toute pulsion sexuelle. Ce point-là m'a pas mal gênée, insinuant qu'il n'existe pas de sexualité en dehors de la reproduction, pas d'érotisme envisageable entre personnes du même sexe ; je me doute que le mot "clitoris" ne devait pas être prononcé souvent en 1915... A titre de comparaison, L'Autre Moitié de l'homme de Joanne Russ, paru en 1975, développait la même idée à l'échelle d'une planète, où les femmes vivaient très bien leur lesbianisme (à part ça, ce roman était assez décousu). Le mérite du livre est de confronter les trois personnages masculins à leurs certitudes concernant la supériorité de leur culture, basée sur la suprématie du sexe masculin. C'est ce qui en fait un véritable manifeste féministe, non dénué de charme malgré ses aspects désuets.
Le reste du livre est constitué de nouvelles, tournant toutes autour du thème de l'émancipation féminine. L'intrigue qui revient le plus souvent met en scène une femme se détournant du mariage et venant à bout de difficultés matérielles pour vivre selon son idéal. Le célèbre texte The Yellow Wallpaper se détache du lot par son pessimisme. Récemment éditée aux éditions Phébus sous le titre La Séquestrée, cette nouvelle nous plonge dans les pensées d'une femme enfermée dans une maison de campagne pour l'été par son mari, estimant que le plus grand calme est nécessaire à sa bonne santé physique et mentale. Elle fixe toute la journée l'horrible papier-peint jaune de la chambre, y découvre des motifs et, bientôt, une forme humaine, essayant de sortir du mur... La progression psychologique est bien racontée mais ce texte est particulièrement oppressant ; l'état d'esprit de l'autrice lorsque son état de jeune mariée dépressive lui valut une interdiction médicale de s'adonner à l'écriture ?
Charlotte Perkins Gilman, Herland and
Selected Stories, Signet Classic, 1992, 349 pages.
