La bibliothèque de Canthilde

Je lis trop.

26 mai 2009

A Country Doctor

country_doctorCertains livres, particulièrement évocateurs, vous poursuivent longtemps. De Sarah Orne Jewett, j'avais beaucoup aimé Country of the Pointed Firs l'an dernier. Celui-ci me semble plus abouti. Les saynettes du premier posaient le décor ; ici, on retrouve le même cadre, avec une véritable intrigue poignante en prime.

A la mort de sa mère, la petite nan Prince est recueillie par sa grand-mère et s'épanouit comme une fleur sauvage dans le petit village d'Oldfields. Lorsque sa grand-mère meurt à son tour, elle s'installe tout naturellement dans la maison de son grand ami, le Dr Leslie. Une relation complice s'instaure entre le médecin de campagne et la fillette, qui aime l'accompagner lors de ses tournées. Tout pousse Nan devenue adulte vers la carrière médicale et pourtant, bien des barrières restent à franchir pour qu'une femme exerce librement la profession de son choix, à commencer par celles qu'elle s'impose à elle-même.

Dans un style naturel, généreux, ce roman retrace donc l'éducation particulièrement libre d'une jeune femme à la fin du XIXe siècle. De belles descriptions des paysages nous donnent l'impression de parcourir avec elle les sentiers champêtres, de dériver sur une barque le long d'une rivière bordée de fleurs printanières.

Le parcours de Nan est intéressant à suivre, surtout lorsqu'elle se trouve confrontée à un choix. L'alternative est fidèle à l'époque : l'étudiante ne peut se décider qu'entre le dévouement envers ses patients et le dévouement envers un mari. Le choix de l'un entraîne forcément l'oubli de l'autre, comme s'il n'existait aucun intermédiaire entre le sacerdoce professionnel et le sacrifice de toute aspiration sociale sur l'autel de l'amour. J'ai beaucoup aimé le personnage de Nan, d'une profondeur rare, tout en regrettant la religiosité qui baigne l'ensemble du livre.

By other people the knowledge of her having studied medicine was not very well received. It was considered to have been the fault of Miss Prince, who should not have allowed a whimsical country doctor to have beguiled the girl into such silly notions, and many were the shafts sped toward so unwise an aunt for holding out against her niece so many years. To be sure the child had been placed under a most restricted guardianship; but years ago, it was thought, the matter might have been rearranged, and Nan brought to Dunport. It certainly had been much better for her that she had grown up elsewhere; though, for whatever was amiss and willful in her ways, Oldfields was held accountable. It must be confessed that every one who had known her well had discovered sooner or later the untamed wildnesses which seemed like the tangles which one often sees in field-corners, though a most orderly crop is taking up the best part of the room between the fences. Yet she was hard to find fault with, except by very shortsighted persons who resented the least departure by others from the code they themselves had been pleased to authorize, and who could not understand that a nature like Nan's must and could make and keep certain laws of its own. [p. 202]

Sarah Orne Jewett, A Country Doctor, Bantam
Classic, 1999, 261 p. [première édition en 1884].

Posté par canthilde à 11:27 - Romans XIXe siècle - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , ,


15 septembre 2008

Herland and Selected Stories

herlandCharlotte Perkins Gilman (1860-1935) est une figure importante du féminisme américain. Dans ses choix de vie comme dans ses écrits, elle a toujours cherché à sortir du carcan réservé aux femmes, le mariage et la maternité aliénante. Herland est un roman utopique mettant en scène trois jeunes explorateurs avides de découvrir le monde. Lorsqu'ils entendent parler d'une région seulement habitée par des femmes, ils ne peuvent plus réfréner leurs fantasmes. Un pays entier, peuplé de dames à subjuguer ?

Leur expérience sera bien différente de ce qu'ils espéraient, révélant la personnalité de chacun, de façon parfois peu flatteuse. Vandyck, le narrateur, s'adapte facilement et a une curiosité insatiable de sociologue à assouvir. Jeff est très romantique, idéaliste ; pour lui, les femmes sont des anges, leur pays un véritable paradis. Les préjugés de Terry, machiste au dernier degré, ne se satisferont guère d'une société peuplée de femmes intelligentes, robustes et calmes, tout le contraire des beautés frivoles qu'il s'est toujours plu à conquérir. Les déconvenues des aventuriers apparaissent dès le premier contact avec des jeunes filles farceuses qui ont repéré leur avion, que Terry tente d'amadouer avec un colifichet :

"Have to use bait," grinned Terry. "I don't know about you fellows, but I came prepared." He produced from an inner pocket a little box of purple velvet, that opened with a snap—and out of it he drew a long sparkling thing, a necklace of big varicolored stones that would have been worth a million if real ones. He held it up, swung it, glittering in the sun, offered it first to one, then to another, holding it out as far as he could reach toward the girl nearest him. He stood braced in the fork, held firmly by one hand—the other, swinging his bright temptation, reached far out along the bough, but not quite to his full stretch.
She was visibly moved, I noted, hesitated, spoke to her companions. They chattered softly together, one evidently warning her, the other encouraging. Then, softly and slowly, she drew nearer. This was Alima, a tall long-limbed lass, well-knit and evidently both strong and agile. Her eyes were splendid, wide, fearless, as free from suspicion as a child's who has never been rebuked. Her interest was more that of an intent boy playing a fascinating game than of a girl lured by an ornament.
The others moved a bit farther out, holding firmly, watching. Terry's smile was irreproachable, but I did not like the look in his eyes—it was like a creature about to spring. I could already see it happen—the dropped necklace, the sudden clutching hand, the girl's sharp cry as he seized her and drew her in. But it didn't happen. She made a timid reach with her right hand for the gay swinging thing—he held it a little nearer—then, swift as light, she seized it from him with her left, and dropped on the instant to the bough below. [p. 18]

Inutile de chercher la moindre vraissemblance scientifique dans l'histoire des habitantes de Herland. Elles se sont mises un jour à la parthénogenèse, comme par magie, et parviennent à vivre sur un petit territoire dépourvu de bétail, se nourrissant de céréales et de fruits. Leur culture s'est développée autour du culte de la maternité, laissant de côté toute pulsion sexuelle. Ce point-là m'a pas mal gênée, insinuant qu'il n'existe pas de sexualité en dehors de la reproduction, pas d'érotisme envisageable entre personnes du même sexe ; je me doute que le mot "clitoris" ne devait pas être prononcé souvent en 1915... A titre de comparaison, L'Autre Moitié de l'homme de Joanne Russ, paru en 1975, développait la même idée à l'échelle d'une planète, où les femmes vivaient très bien leur lesbianisme (à part ça, ce roman était assez décousu). Le mérite du livre est de confronter les trois personnages masculins à leurs certitudes concernant la supériorité de leur culture, basée sur la suprématie du sexe masculin. C'est ce qui en fait un véritable manifeste féministe, non dénué de charme malgré ses aspects désuets.

sequestreeLe reste du livre est constitué de nouvelles, tournant toutes autour du thème de l'émancipation féminine. L'intrigue qui revient le plus souvent met en scène une femme se détournant du mariage et venant à bout de difficultés matérielles pour vivre selon son idéal. Le célèbre texte The Yellow Wallpaper se détache du lot par son pessimisme. Récemment éditée aux éditions Phébus sous le titre La Séquestrée, cette nouvelle nous plonge dans les pensées d'une femme enfermée dans une maison de campagne pour l'été par son mari, estimant que le plus grand calme est nécessaire à sa bonne santé physique et mentale. Elle fixe toute la journée l'horrible papier-peint jaune de la chambre, y découvre des motifs et, bientôt, une forme humaine, essayant de sortir du mur... La progression psychologique est bien racontée mais ce texte est particulièrement oppressant ; l'état d'esprit de l'autrice lorsque son état de jeune mariée dépressive lui valut une interdiction médicale de s'adonner à l'écriture ?

Charlotte Perkins Gilman, Herland and
Selected Stories
, Signet Classic, 1992, 349 pages.

Posté par canthilde à 23:51 - Stellaires - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : ,

01 août 2008

Pouvoir et violence sexiste

dworkinVoilà un petit livre dérangeant, qui ne brosse pas dans le sens du poil. Militant, il regroupe des articles et des conférences données par Andrea Dworkin (1946-2005), féministe américaine engagée, dénonçant inlassablement le patriarcat, la pornographie, la prostitution.

Les textes regorgent de phrases lumineuses, radicales. On a vraiment l'impression d'atteindre un autre niveau de conscience en la lisant. On partage son désespoir face à cette société sclérosée (les choses n'ont malheureusement pas beaucoup évolué depuis la fin du siècle dernier) ; on se sent aussi pleine de courage pour continuer à mener sa vie selon ses convictions, avec des outils pour contrer la propagande qu'on nous assène.

Parmi les textes marquants :

"Tuerie à Montréal" : Un discours commémorant le massacre de quatorze étudiantes de l'Ecole Polytechnique en 1989 à Montréal, par un fou furieux antiféministe. Elle y réfléchit sur la place des femmes dans la sphère publique, qui connaît encore des obstacles culturels.

"Le pouvoir" : Une analyse implacable de la domination masculine, le texte le plus radical avec la définition du soi masculin comme "un parasitisme exercé sans le moindre embarras".

"Prostitution et domination masculine" : A toutes les personnes qui trouvent la prostitution excitante, en font de belles analyses intellectuelles autour de la notion de liberté, Dworkin leur dit littéralement de mettre le nez dedans. Le malaise est palpable.

La prostitution n'est pas une idée. C'est la bouche, le vagin, le rectum, pénétrés d'habitude par un pénis, parfois par des mains, parfois par des objets, pénétrés par un homme et un autre et encore un autre et encore un autre et encore un autre. Voilà ce que c'est.
Je vous demande de penser à vos propres corps - si vous arrivez à vous abstraire du monde que les pornographes ont créé dans vos esprits, celui où flottent en aplat, sans vie, des bouches, des vagins et des anus de femmes. Je vous demande de penser concrètement à vos propres corps, utilisés de cette façon. Est-ce sexy ? Est-ce agréable ? Les gens qui défendent la prostitution et la pornographie veulent que vous ressentiez un petit frisson pervers à chaque fois que vous pensez au fait de plonger un objet dans une femme. Je veux que vous ressentiez ses tissus délicats que l'on maltraite ainsi. Je veux que vous ressentiez ce qu'on ressent quand cela se produit encore et encore et encore et encore et encore et encore et encore ; parce que c'est cela la prostitution. La répétition vous tuera si ce n'est pas l'homme qui le fait. [p. 77-78]

Andrea Dworkin a connu personnellement la violence et la prostitution. On sent qu'elle revient de loin, mais elle puise une force impressionnante dans cette expérience. Ses textes possèdent une puissance rhétorique indéniable ; ses discours déchaînaient des ovations révélatrices. Sa pensée définit un projet politique humaniste, bien nécessaire...

Andrea Dworkin, Pouvoir et violence sexiste, Les Editions Sisyphe et Martin Dufresne, 2007, 120 pages.

Posté par canthilde à 18:42 - Militantes - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags :

23 juillet 2008

Belinda

belinda

Lettre E du Challenge ABC 2008

Mrs Stanhope espère bien se débarrasser de sa nièce Belinda en l'envoyant passer la saison chez la fashionable Lady Delacour, qui trouvera à coup sûr le moyen de lui présenter des partis avantageux. La jeune femme se sent bientôt attirée par un visiteur régulier, le beau Clarence Hervey, dont les assiduités multiples éclipsent l'ivrogne Lord Delacour. Choquée par l'immoralité qui règne dans la maison, intriguée par les secrets des unes et des autres, Belinda va essayer de faire tomber les masques.

Ce roman se veut avant tout une critique morale de la superficialité de la bonne société londonienne. Belinda oppose un bon coeur à la frivolité de la vie mondaine, dont les périls sont comparés au bonheur de la vie domestique. Lady Delacour, femme brillante refoulant ses bons sentiments par crainte du ridicule,  incarne cette mascarade cruelle.

At a distance, Lady Delacour had appeared to Miss Portman the happiest person in the world; upon a nearer view, she discovered that her ladyship was one of the most miserable of human beings. To have married her niece to such a man as Lord Delacour, Mrs. Stanhope would have thought the most fortunate thing imaginable; but it was now obvious to Belinda, that neither the title of viscountess, nor the pleasure of spending three fortunes, could ensure felicity. Lady Delacour confessed, that in the midst of the utmost luxury and dissipation she had been a constant prey to ennui; that the want of domestic happiness could never be supplied by that public admiration of which she was so ambitious; and that the immoderate indulgence of her vanity had led her, by inevitable steps, into follies and imprudences which had ruined her health, and destroyed her peace of mind. "If Lady Delacour, with all the advantages of wealth, rank, wit, and beauty, has not been able to make herself happy in this life of fashionable dissipation," said Belinda to herself, "why should I follow the same course, and expect to be more fortunate?"

L'autrice met aussi en avant l'importance pour une jeune femme de faire des choix personnels indépendamment des souhaits de sa famille, notamment en ce qui concerne le mariage. Belinda n'est pas pressée de se marier et elle va nouer plusieurs attachements avant de se fixer. Les autres personnages féminins montrent les exemples à ne pas suivre à travers leurs destins funestes : mariage d'intérêt, mariage par dépit, idéalisation d'une image éloignée de la réalité. On a droit à une critique des idées du Rousseau de l'Emile, avec une démonstration des conséquences de l'élevage d'une épouse parfaite à l'image de Sophie. A l'idéal et au romantisme, Maria Edgeworth préfère la réalité moins reluisante mais plus apte à former le sens moral de ses lectrices, sans se départir d'une liberté de ton, avec des allusions précises à l'adultère par exemple.

L'intrigue devient un peu ennuyeuse lorsqu'elle tourne à la rédemption d'une débauchée. Les personnages "différents" sont connotés négativement, tel le créole Mr Vincent, où la travestie Mrs Freke. Cette dernière est complètement ridiculisée, considérée comme une bouffonne, au lieu d'incarner une figure de féministe positive. A côté de ça, certains stéréotypes féminis sont combattus, telle l'amitié de Belinda et Lady Delacour, qui résiste aux jalousies plus ou moins fondées qu'elles peuvent ressentir. Bien qu'il se ressente de la morale de son époque, ce roman anglais, très agréable à lire, n'hésite pas à creuser le thème de l'indépendance féminine, tout en ménageant une fin évidemment matrimoniale !

Maria Edgeworth, Belinda, texte en ligne (première édition en 1801).

Posté par canthilde à 13:57 - Romans XIXe siècle - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

21 juin 2008

Malka, la guerrière

malkaLe deuxième et dernier tome du Cycle de Ller n'est pas aussi réussi que le premier. L'héroïne, Malka, petite chose brune belliqueuse, pourrait être attachante, mais les informations la concernant sont beaucoup trop parcellaires. Cette fois, on a droit à toute une flopée de personnages mais ils ne sont que rapidement décrits au début, puis l'autrice se contente de balancer leurs noms sans autres explications, du coup on oublie à qui on a affaire.

L'intention était d'aborder l'histoire de Lisane, la magicienne sans nom d'un autre point de vue, dans un univers beaucoup plus science-fantasy. Malka vient de la planète Forest et a choisi de suivre un entraînement au combat avec l'immonde Sefir Zul. On en apprend plus sur les Envahisseurs, qui prennent le contrôle de toutes les planètes en éliminant les plus récalcitrantes, tout en éradiquant systématiquement la magie.

Malka est particulière ; elle est recherchée. Elle trouve refuge dans un vaisseau peuplé d'un petit groupe de créatures fascinées par un androïde charismatique. L'enchaînement des événements n'est pas clair du tout, de même que les motivations des personnages. A un moment donnée, on rejoint la planète de Liane, avec sa Bête et ses mages caractériels ; la véritable nature de Malka est alors dévoilée mais, si l'idée est bonne, l'écriture n'est pas du tout convaincante.

Delia M. Turner, Malka, la guerrière, Editions J'ai lu,
2002, 255 pages (Of Swords and Spells, 1999).

Posté par canthilde à 15:37 - Dragonnes - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : ,

15 juin 2008

Lisane, la magicienne sans nom

lisaneDéesse vivante de Mennenkaltenei, future llerKalten, sang de la terre, verbe et oracle de la planète entière, Lisane est en bien mauvaise posture. Elle a fui la captivité des Envahisseurs qui ont décimé son monde, pour atterrir sur une planète étrangère, où elle erre dans la forêt en se nourrissant de rats. Quelle déchéance, après le glorieux destin auquel on l'a préparée depuis son enfance !

Capturée par un mage séduisant, elle est présentée au roi Kaihan, qui accepte qu'elle suive la formation habituelle des apprentis magiciens, malgré son mauvais caractère et le fait gênant qu'elle soit une femme. Entourée d'adolescents mal mouchés, Lisane doit faire ses preuves dans un monde qui ne correspond en rien à ses valeurs. Pour elle, Ller, appelée plus prosaïquement "magie" dans son nouveau foyer, est une force sacré qu'on doit utiliser à bon escient, en aucun cas pour allumer un feu ou assassiner un ennemi. Comme tout magicien ayant réussi son examen, elle est bientôt envoyée dans la quête de la Bête, encombrée de compagnons de voyage exaspérants, l'un psychopathe et l'autre très appétissant.

Ces imbéciles de mages, avec leur mesquinerie, leur étroitesse d'esprit et leur perversion sexuelle galopante qui gaspillaient leur maîtrise de la Force en de vulgaires combinaisons magiques, ces misogynes putrides, imbus d'eux-mêmes, aux âmes de serpents ratatinés, n'imaginaient même pas qui leur sale Bestiole était en train d'ignorer. Mon destin était dans la grandeur ou la mort, mais l'Univers entier s'obstinait à me mettre des bâtons dans les roues. Ayant honnêtement rejeté le blâme de mes désertions, de mes errances et de mes faiblesses sur quelqu'un d'autre, je m'employais à développer et à alimenter une haine absolue à l'encontre de tous les hommes dotés de la Force du monde, en particulier Kaihan. Je passai une demi-heure exaltante à imaginer une formule capable de leur coller l'anus en même temps qu'une diarrhée foudroyante. [p. 141]

Parmi les points positifs de ce petit roman, je retiendrai l'héroïne drôle, rebelle et sexy, le nombre limité de personnages, la joyeuse dépravation qui règne entre eux. La légèreté du scénario est rattrapée par l'ironie mordante de la narratrice. C'est une histoire classique en fantasy d'enseignement magique suivi d'une quête, le décalage par rapport aux autres livres résidant dans le détachement de l'héroïne, son côté trash revendiqué. La fin est tirée par les cheveux et laisse espérer de plus amples explications dans le tome suivant.

Delia M. Turner, Lisane, la magicienne sans nom,
Editions J'ai lu, 2002, 222 pages (Nameless Magery, 1998).

Posté par canthilde à 10:13 - Dragonnes - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

12 mai 2008

Maison de poupée

ibsenLettre I du Challenge ABC 2008

Cette pièce, écrite en 1879, est une véritable dénonciation du marché de dupes que constitue le mariage lorsque la femme, perpétuelle mineure, n'a aucune alternative entre l'autorité de son père et celle de son mari. Sous l'apparence idyllique d'un couple uni, on s'aperçoit bientôt du rôle que Nora est obligée de jouer en permanence devant sa famille. Pour tout le monde, elle est futile, frivole, un joli "étourneau" selon son mari, qui bougonne pour la forme quand il doit payer pour ses frasques  mais est au fond ravi d'entretenir un ravissant bibelot, occupé tout entier à lui plaire.

L'irruption d'amis et de profiteurs en tout genre, à l'occasion de la promotion du mari, fait craqueler cette surface si lisse. Nora a du consentir à de lourds sacrifices pour maintenir le train de vie de la famille. Endettée, passible de poursuites judiciaires, elle prend peu à peu conscience de la farce qu'elle est en train de jouer. Tout occupée à remplir ses "devoirs les plus sacrés" envers son mari et ses enfants pendant toutes ces années, n'a-t-elle pas oublié qui elle était, elle, en tant que personne ?

Ma culture théâtrale est limitée ; je n'ai jamais rien vu ou lu d'Ibsen auparavant. Le thème de la pièce m'a bien sûr semblé intéressant, mais son traitement un peu trop "sec", impression que j'aimerais corriger en assistant à une de ses représentations.

Henrik Ibsen, Maison de poupée, Actes Sud, 1987, 85 pages.

Posté par canthilde à 20:31 - Scéniques - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : ,

08 avril 2008

Arlington Park

arlingtonparkDans la petite ville anglaise d'Arlington Park, banale à pleurer, plusieurs femmes découvrent chaque jour le prix à payer pour le rêve de la vie "heureuse et normale" qu'on leur a insidieusement inculqué. Elles ont oublié en quoi un mari, des enfants et une maison devait les combler de bonheur. Tout ce qu'elles voient, ce sont les enfants récalcitrants, les tâches ménagères, les maris qui s'arrangent pour ne pas être là.

Bon, quand même, voyant que le livre a été publié récemment, ma première réaction a été de me dire : on en est encore là? On se croirait dans les années 50 ! Il y a encore des femmes qui sacrifient leur intelligence et leur ambition pour se cloîtrer à la maison ? Il faut croire que oui car le livre est très réaliste.

Arlington Park sous la pluie : un labyrinthe de rues grises bien ordonnées avec des voitures qui les traversaient telles des pensées intimes. C'était à ça que revenait toute l'histoire : un lieu d'existence purement matérielle, traversé par des pensées intimes. Elle n'avait jamais pensé qu'elle se retrouverait ici, où des femmes buvaient du café à longueur de journée en poussant des landaus dans des rues grises et bien rangées, et où les hommes allaient au travail, y allaient et ne revenaient jamais, comme s'il y avait la guerre. Elle avait pensé qu'elle serait quelque part dans une université, ou dans un grand journal. D'autres personnes l'avaient pensé aussi. [p. 33-34]

D'une amertume sans fond, il m'a pourtant séduite pour sa justesse psychologique et ses descriptions vivantes. Rachel Cusk sait décrire à merveille ces espaces qu'on ne fait que traverser sans même les voir, en fait ressortir la triste humanité, qui se loge dans le béton des parkings ou le clinquant d'une galerie commerciale. J'ai été impressionnée par son talent d'observatrice sur des faits anodins de la vie quotidienne.

Rachel Cusk, Arlington Park, Editions de l'Olivier, 2007, 292 pages.

Posté par canthilde à 17:43 - Romans XXIe siècle - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : ,

18 février 2008

La Cité des Dames

pizanLettre P du Challenge ABC 2008

Le premier livre écrit par une femme en France est aussi le premier livre féministe ! L'autrice*, lettrée du XVe siècle, part de la constatation suivante : tous les philosophes et écrivains depuis l'Antiquité ont critiqué les femmes, les jugeant tellement pleines de défauts que leur fréquentation est un véritable supplice. Soupçonnant que quelque chose d'autre que l'infinie sagesse masculine se cache derrière tout ça, Christine de Pizan se met à réfléchir sur l'étendue des fautes de chaque sexe et s'il est vrai que la nature a mis toutes les qualités du côté de l'homme.

C'est donc le "degré zéro du féminisme", si on veut, qui consiste à affirmer que non, les femmes ne sont pas pires que les hommes. Etant donnée l'influence de l'Eglise à cette époque et ses opinions si avancée sur la question ("les femmes ont-elles bien une âme ?"), on comprend bien qu'il fallait partir de là. Et ça démarre très fort. Se demandant pourquoi tant d'hommes sont médisants et injurieux envers les femmes, elle en conclut que cela vient fréquemment de la vieillesse et de l'impuissance, qui les rendent aigris !

Tout le livre constitue une argumentation construite selon un plan rigoureux, même si la forme en est désuète. Ainsi, on voit la narratrice, Christine, énoncer différentes idées reçues sur les femmes. Après quoi, les trois envoyées de dieu qui lui sont apparues (Raison, Droiture et Justice) les contestent avec des exemples de femmes célèbres. Petit florilège de ces idées reçues (oh, quelle surprise, ce sont celles qu'on entend encore aujourd'hui !) :

  • Les femmes n'ont aucune disposition naturelle pour la politique et le pouvoir.
  • Les femmes ont un corps faible, délicat et dépourvu de force, et elles sont naturellement peureuses.
  • Les femmes n'ont que de faibles capacités intellectuelles.
  • Les femmes sont une plaie pour leur mari, querelleuses et infidèles.
  • Les femmes veulent être violées et il ne leur déplaît point d'être forcées, même si elles s'en défendent tout haut.

En opposition avec ces opinions communément admises, les exemples édifiants de grandes reines, guerrières, poétesses et inventeuses d'objets ingénieux abondent  : Frédégonde, Sémiramis, les Amazones, Sapho, Probe... "Aucun homme ne pourrait faire la somme des services que les femmes ont rendus et rendent encore chaque jour."

On peut s'étonner que tous ces exemples de "personnalités" soient mis sur le même niveau, surtout quand on s'englue dans la dernière partie dans la vie des saintes. Les qualités mises en avant sont alors la vertu, la piété, l'amour filial, la dévotion conjugale. En bonne chrétienne, Christine de Pizan n'a pas l'intention de critiquer la religion. Elle ne peut après tout qu'utiliser les ressources mises à sa disposition et on peut penser qu'elle a été influencée par la lecture de La Légende dorée (la vie des saints), un des premiers best sellers, après la Bible, bien entendu... La fin constitue une régression quand elle enjoint les femmes à se soumettre à leur mari et à fuir les passions. C'est dommage quand les premières pages analysaient bien les raisons de la domination sociale des femmes, en premier lieu l'absence d'éducation intellectuelle, la réclusion domestique, le mariage comme unique avenir, qui ne favorisaient pas l'éclosion de grands esprits féminins.

J'ai trouvé cette lecture très stimulante et émouvante pour tout dire, quand on songe que Christine de Pizan ne pouvait s'appuyer sur aucune tradition intellectuelle pour fonder ses arguments. Ca aurait pu être révolutionnaire, au lieu de ça, les critiques se sont empressés de la dénigrer et d'estimer que les femmes n'avaient pas leur place à l'étude. Quelques siècles de perdus... Le livre, traduit en français moderne, se lit facilement (à part la vie des martyres chrétiennes !), sa structure le rendant très vivant, quelque peu exalté.

* Tout bien réfléchi, la pseudo-féminisation des noms de métiers en "eure", quand "euse" ou "trice" s'impose, est une nouvelle manière de minimiser la place des femmes dans ces métiers (on ne fait pas la différence à l'oral entre "eure" et "eur". Je cherche donc des alternatives, même si elles choquent un peu au début.

Christine de Pizan, La Cité des Dames, Editions Stock, 1986, 278 pages.

Posté par canthilde à 17:07 - Militantes - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : ,

17 février 2008

Le Dragon de feu

dragonfeuEt me voilà en train de dévorer le deuxième tome de la série "Reine de Mémoire", sans même avoir l'impression de me couper du monde pour venir à bout de ces 600 pages ! Tout à fait surprenant pour une intrigue somme toute pépère et une rédaction au présent de l'indicatif qui me crispait un peu au début. Il y a quelque chose dans le style d'Elisabeth Vonarburg, très fluide, qui fait de ses romans un véritable enchantement.

L'histoire avance cependant pas mal. Les jumeaux Pierrino et Senso, puis leur cadette Jiliane, atteignent enfin l'adolescence par une progression insensible (le temps est bien géré dans le livre). Apparaissent donc les premiers émois amoureux, les orientations professionnelles, la distance au moins intellectuelle prise par rapport aux souhaits familiaux. On appréciera au passage la façon intelligente de traiter l'homosexualité, celle dont les jeunes sont amenés à gagner en autonomie, qui donnent à ce monde des allures de société utopique pour ma part !

Pour autant, ce n'est pas un monde si pacifique qu'il n'y semble. On prend conscience de l'importance du secret, qui pèse à tous les niveaux : familial, avec tous ces non-dits sur les ancêtres qui commencent à peine à se dissiper ; politique avec les allusions au curieux Edit de silence promulgué par la Reine folle quelques décennies plus tôt, effaçant purement et simplement un continent entier des mémoires.

On découvre d'ailleurs mieux l'Emorie, mythique pays des dragons, par l'intermédiaire des aventures de Gilles, qui prennent une place croissante. Dans ses tentatives de retrouver son Talent éradiqué, il va mener une véritable quête des origines de la magie sans s'en apercevoir aussitôt. Ses tribulations résonnent de façon troublante avec certaines particularités de la famille Garance. Quand les deux histoires se rapprochent, on en vient à douter du caractère complètement humain des ses trois derniers rejetons.

Et pourquoi donc la couverture du livre montre un dragon d'eau alors que le titre en est Le Dragon de feu ? Vous le saurez en lisant le deuxième tome de la série "Reine de Mémoire" !

Elisabeth Vonarburg, Le Dragon de feu, Editions Alire, 2006, 623 pages.

Posté par canthilde à 23:06 - Dragonnes - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
« Accueil  1  2   Page suivante »