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Je lis trop.

12 septembre 2009

Le Carnaval des abîmes

carnaval_abimesLe troisième tome de Féerie pour les ténèbres m'a mené la vie dure pour ne pas vomir mon petit-déjeuner dans le métro ! Comment dire... L'auteur a parfaitement cerné mes pires dégoûts, et m'en a amené de nouveaux, dont je ne soupçonnais pas l'existence. Encore une fois, malgré la jolie couverture, ce n'est pas un livre pour les enfants, même pas pour un humain normalement constitué. On y trouve pourtant la satisfaction d'une écriture intelligente et d'un humour féroce, et on ne peut qu'apprécier les formidables personnages de Malgasta et de Grenotte.

On y trouvera aussi :

  • Le portrait d'un ordre religieux qui dépasse en cruauté les pires sévices de l'Inquisition espagnole ;
  • Des personnages aux marottes jamais répertoriées auparavant : après le roi charcutier, l'ébéniste épris de meubles, dont l'humeur oscille entre le bahut encaustiqué et l'armoire aux pieds massifs ;
  • Des trouvailles horribles, morbides, telle la rencontre de Malgasta avec le Tombier, qui extirpe de son corps tous les cadavres qu'elle transportait sans le savoir, un traitement plus efficace que toutes les psychothérapies du monde ;
  • Les créatures très curieuses que sont l'enhantine et l'hiretaigne ;
  • Une superbe critique de la société de la consommation, qui reste toujours d'actualité, malheureusement :

Caquehan vit depuis presque un demi-siècle au rythme de la Technole qui sourd de son sous-sol plus qu'en tout autre lieu du royaume. Le joug de son pouvoir de fascination s'exerce partout, même jusqu'aux confins de la couronne-campagne, ce vaste anneau de champ et de pâturages qui ceint la cité du sud-ouest au sud-est. Qu'importe que la Technole ne soit que rebuts crasseux, déchets pourrissants, scories, verrues d'architectures, grumeaux grisâtres enflant au milieu des quartiers anciens, elle est, pour les habitants, l'expression de la générosité, de la plénitude : on la mange, on s'en vêt, on y dort, on y joue ; elle est chaude, elle ronronne tel un chat, sa saveur est grasse et sucrée, elle trépigne comme les genoux d'une nourrice, elle fume ainsi que la pipe patriarcale, elle vous baigne et vous éclaire, chasse la nuit et ses périls...
Caquehan est devenue une cité de nourrissons, et les cris qui montent des rues sont d'abord les vagissements d'une marmaille qui n'aspire quà la digestion. [p. 40]

Il faut donc avoir l'estomac bien accroché pour se lancer dans cette trilogie, qui contient les passages les répugnants que j'aie jamais lus. Mais le pire, ce sont les histoires d'amour ; Jérôme Noirez fait preuve d'un sens très développé de la déception sentimentale. J'aimais encore mieux les histoires d'amputation.

Jérôme Noirez, Le Carnaval des abîmes, Nestiveqnen, 398 pages.

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28 août 2009

Les Nuits vénéneuses

nuits_veneneusesAyant à peine digéré le tome 1 de Féerie pour les ténèbres et son déluge de moignons en tous genres, je me suis armée de courage pour attaquer le deuxième.

Le sort de certains personnages m'inquiétait beaucoup. J'avais quitté Malgasta aux fourneaux avec Orbarin Oraprim, roi charcutier amateur, Estrec métamorphosé en antenne parabolique vivante, Jobelot le barde rimeur réduit à l'état de loque bavante. Seules Grenotte et Gourgou avaient su tirer leur épingle du jeu, mais il faut dire que ces enfants sont plus féroces que tous les membres acérés d'un fraselé réunis.

Avec ce deuxième tome, on retrouve le thème de la quête cher à la fantasy. Voyage houleux à bord d'un navire rouillé sur la mer Hibondière pour Malgasta, qui se trouve un amant au charme pour le moins piquant. Voyage pétaradant pour Ostre, Quiebroch et Malvolu le fraselé, qui tranche les jambes plus vite que son ombre, à bord d'un véhicule bidouillé avec amour et alimenté au lisier de porc par un mécanicien du palais royal. Direction : les Brohls, une région très verte et très mortelle, dans le style gluant dégoulinant. L'imagination de l'auteur n'a pas de bornes dans l'horreur et certains personnages connaissent un sort atroce. Aucun détail sanglant ou purulent ne nous est épargné ; la digestion de la zigaigne, notamment, bénéficie d'une précision graphique tout à fait préjudiciable à la tranquilité d'esprit de la lectrice !

L'intrigue s'étoffe avec l'arrivée de l'inquisition, le débat illusion/réalité. Le gros bémol que je mettrais, cependant, tient à l'introduction d'éléments de la seconde guerre mondiale. J'en ai marre de l'obsession des écrivains français autour cette période, tout comme de la manie des auteurs de fantasy d'inclure à tout prix des éléments du monde réel. Alors là, les deux d'un coup, c'est trop, d'autant que l'auteur fait quelques amalgames douteux.

L'humour reste corrosif, les monstres sortent de l'ordinaire et l'amour, "cette saleté ! ce supplice !", fait son apparition, pour le plus grand malheur des personnages qui en sont atteints, promesse de développements futurs, si tous ne finissent pas déchiquetés au détour d'un chapitre.

Jérôme Noirez, Les Nuit vénéneuses, Nestiveqnen, 2005, 345 pages.

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24 août 2009

Féerie pour les ténèbres

feerie_tenebresUne énigme se pose à l’officieur de justice Obicion, qui enquête sur la mort d’une jeune fille au cadavre atrocement mutilé. Son corps ne contient plus aucun organe naturel, ses os sont en plastique... Toujours à Caquehan, la ville royale, le féeur Estrec de Gourios vertige du haut de son appartement miteux : son esprit explore les profondeurs de la cité, il traverse l’En-Dessous, jusqu’au cœur de la Technole, ce phénomène qui peuple les villes de curieux objets inutiles, de courant électrique, de bâtisses en béton, qui échouent dans les rebuts, immense décharge qui pousse comme une forêt à la lisière de la ville. Ailleurs, à Sponlieux, l’aventureuse Malgasta commet une légère bourde, qui lui vaut d’être chargée d’une mission meurtrière à Caquehan, où dame Plommard, maîtresse d’un féeur depuis longtemps à l’état de spectre, s’est créé des ennemis avec sa magie expérimentale.

Jérôme Noirez, pratiquant la musique médiévale et les romans fantastiques délirants, a inventé ici un monde drôle et horrifiant à la fois. En fait de « féerie », on y trouvera plutôt une sorcellerie vicieuse et des créatures infernales. On y pratique l’art de l’amputation à grande échelle et la magie larvaire. Le paysage est très déroutant, ressemblant à une France d'autrefois dans laquelle pousseraient dans tous les sens des scories de la civilisation industrielle.

Malgasta va au hasard des rues comme dans un labyrinthe, prenant parfois à gauche, parfois à droite, sautant d’une grande avenue à une ruelle étroite, se faufilant entre les murs d’enceinte de riches manoirs, longeant une barre d’immeubles, traversant d’immenses terrains vagues.
Ses narines captent des odeurs contradictoires, crottin de cheval et pot d’échappement, épices et caoutchouc brûlé, rôtisseries et parfums synthétiques. Caquehan offre un paysage complexe où la réalité ancienne se dissout lentement dans les inclusions de la Technole.
Une cheminée en béton armé effrité par le vent et la pluie, transperce une maison à colombage décorée de boiseries, un centre commercial à la coquille rouillée et bosselée soulève des halles couvertes de chaume, une rue autrefois baignée de soleil est à présent un égout malsain à l’ombre d’un échangeur de périphérique qui ne débouche sur rien et sur lequel ont été construites plusieurs maisons, une voie ferrée traverse une cathédrale dont le portail a été agrandi pour pouvoir laisser passer les trains qui amènent les croyants à l’heure de la messe, les cucurbitacées obstinées d’un ancien potager percent le revêtement d’un parking dans lequel on a entassé des carcasses de voitures…
Malgasta ne voit dans tout ceci qu’une vaste folie. [p. 104-105]

Le langage utilisé est des plus réjouissants, plein de trouvailles et de tournures fleuries. On sent un vrai plaisir de jouer avec les mots, à l’image des romans d’Alain Damasio, le seul auteur auquel j’arrive à comparer celui-ci. Les mots inventés sont pittoresques jusque dans la monstruosité. Tous les prénoms valent le détour, ce que j’apprécie tout particulièrement.

− Qui vient ? Qui va ? Et vers quel trépas ?
− C’est Give le palmisuprapède, Meurlon le manquerot, Demion le trancheteste, Dovaut le malbasté, Gournard l’enrasé, Orchil du Ramu, Brouste la fertèle, Ferrandelle la moniote, et Quinette la têtecul.
− Je suis Hinguet, le gai entier. Mais tous ne se sont pas nommés.
− Il y a également Gourgou… Gourgou le jovenet.
− Et Grenotte qui pète et qui rote, complète la petite fille qui ne veut pas qu’on la qualifie d’un sobriquet qu’elle ne comprend pas. [p. 211]

Il serait cependant utile de vous prévenir que ce n’est pas le genre de livres que vous pourrez lire nonchalamment pendant la pause déjeuner. Ça saigne et ça fait mal, c’est vilain et ça pue. On passe beaucoup de temps avec les rioteux, les habitants estropiés de l’En-Dessous, qui adorent découper de l’humain tout en restant très attachants. Esmoignés, fraselés, ou entiers (mais pas franchement humains) gambadent gaiement dans un univers de putréfaction généralisée, en entonnant des refrains peu recommandables. La quatrième de couverture précise "Pour public averti". C'est maintenant chose faite.

Jérôme Noirez, Féerie pour les ténèbres, Nestiveqnen, 2005, 302 pages.

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09 août 2009

Allumer le chat

allumer_le_chatLettre C du Challenge ABC 2009

Encore un roman qui a pas mal fait parler de lui sur la blogosphère et... encore un abandon en cours de route pour ce challenge ! Il faut dire qu'on y parle peu de félins. Quelques passages essaient bien de simuler la psychologie animale :

Le chat et le poêle ronronnent.
Le chat rêve de sa mère. Il ne l'a pas connue longtemps, mais son souvenir est encore très vivace. Une vraie tigresse, la mère Bastos ! S'il était resté, il aurait certainement eu envie de se la faire, une fois grand. C'est comme ça, chez les chats...
Pour le moment, il rêve qu'il est bébé, et qu'il tète. Donc, il fait ses pompes en enfonçant ses griffes, puis en tirant le plus haut et le plus régulièrement possible sur les mailles du pull (qu'il a déjà largement niqué l'autre jour). Vu l'application qu'il y met, le pull devrait bientôt ressembler... à un paillasson ! Mine ne va pas aimer ça, du tout... [p. 98]

Mais, pour l'essentiel, on est dans une famille bien franchouillarde, dans une vague contrée rurale qu'on devine assez arriérée. C'est drôle, les personnages hauts en couleurs, le langage fleuri. Mais, au bout d'un moment, les situations abracadabrantes m'ont lassée, les moments d'émotion m'ont semblé lourds et, lorsque j'ai feuilleté vers la fin et suis tombée sur la révélation d'un secret de famille, j'ai décidé que j'en avais assez lu.

Barbara Constantine, Allumer le chat,
Calmann-Lévy, 2007, 258 pages.

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26 juillet 2009

La Chartreuse de Parme

chartreuseVoilà un roman que, longtemps, je n'ai pas pu terminer. C'est à la faveur d'un petit voyage en Italie que j'ai refait une tentative, cette fois couronnée de succès. Pour autant, je n'ai pas adoré ce livre, pour diverses raisons.

- Waterloo : c'est au milieu de la bataille que mes premiers essais avaient échoué, et il faut vraiment se les farcir, les cent premières pages !

- Je n'ai absolument pas pu m'attacher aux personnages. Le héros, Fabrice del Dongo, est un jeune homme favorisé par la nature, riche, intelligent. Pourtant, même avec l'excuse de la jeunesse, il est singulièrement irritant. Superstitieux, vaniteux, incapable d'aimer... Il commet un meurtre avec le sentiment d'être dans son bon droit, pas par légitime défense, non, parce qu'il est un del Dongo !

- Clélia : l'hypocrisie faite femme ! Bigote, frigide, elle refuse de succomber à son amour parce qu'elle a juré à la vierge qu'elle ne le regarderait plus... Jusqu'à ce qu'elle s'aperçoive qu'on peut faire des tas de choses dans le noir. Perverse !

- La Sanseverina : sûrement le personnage le plus intéressant du livre, malgré sa propension à s'estimer "vieille" passée la trentaine... Mais quels mauvais goûts amoureux !

Dans un sens, c'est bon signe qu'un roman agace à ce point. Au moins, il ne m'a pas laissée indifférente. L'ennui, c'est que j'ai eu du mal à suivre les intrigues autres que sentimentales, notamment les intrigues de cour, où je mélangeais tous les noms. Et puis je n'avais pas besoin de passages aussi déchirants sur les tourments de l'amour, en ce moment. Rarement j'ai vu un auteur cherchant à rendre aussi malheureux ses personnages. Et quand on croit qu'ils ont enfin trouvé la sérénité...

Je ne dirai rien sur l'histoire, qui m'a laissée sur ma faim. Ce que j'ai préféré : les descriptions lyriques des paysages italiens, avec cette mélancolie de la sensation du temps qui passé ; l'amour en prison, parce que cette situation a toujours beaucoup fait fonctionner mon imagination...

Stendhal, La Chartreuse de Parme, Le Livre
de poche, 781 pages [première édition en 1839].

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03 juin 2009

Un homme qui dort

homme_qui_dortLe jour de ses examens de sociologie, le jeune homme est pris d'une grande langueur. Il contemple ses maigres possessions, rassemblées dans sa minuscule chambre de bonne. Il dort. Puis il erre dans la grande ville. Il se coupe de tous ses amis. Sans mettre de nom sur son état, il n'a plus goût à rien, il se laisse aller.

J'ai trouvé dans ce livre des similitudes troublantes avec un épisode de ma propre existence. Crise de l'entrée dans l'âge adulte, retour critique sur la voie qu'on suivait depuis un moment sans plus se poser de questions, "simple" angoisse existentielle banale dans le climat de violence sociale et de relégation subie par ma génération ? Ca ne m'a pas rassurée de découvrir que quelqu'un était passé par les mêmes affres (dans quelle mesure ce livre relate-t-il une expérience vécue ?) mais j'ai commencé à mieux accepter.

Atteindre le fond, cela ne veut rien dire. Ni le fond du désespoir, ni le fond de la haine, de la déchéance éthylique, de la solitude orgueilleuse. [...] Tu n'as rien appris, sinon que la solitude n'apprend rien, que l'indifférence n'apprend rien : c'était un leurre, une illusion fascinante et piégée. Tu étais seul et voilà tout et tu voulais te protéger ; qu'entre le monde et toi les ponts soient à jamais coupés. [p. 139-140]

Georges Perec, Un homme qui dort, Editions Denoël, 1967, "Folio", 144 pages.

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01 juin 2009

Leçons du monde fluctuant

lecons_monde_fluctuantIntéressée par la trilogie "Fééries pour les ténèbres" de Jérôme Noirez, ne le trouvant pas à la bibliothèques, j'ai finalement emprunté ce roman unique, qu'on peut classer (?) également dans le genre fantasy. J'ai bien accroché dès le départ, ai pris un peu mes distances sur la fin mais, globalement, ce fut une belle découverte !

Il s'agit d'une uchronie victorienne, dont le héros n'est autre que Charles Ludwige Dodgson, nom véritable de Lewis Carroll, ici dépeint sous les traits du professeur de mathématiques, photographe passionné de petites filles mais non de l'écrivain. Son comportement douteux ayant déplu en haut lieu, il se voit envoyé en mission à Novascholastica, une colonie particulièrement barbare, qui terrorise le malheureux éducateur bégayant.

Il a pour compagnon de voyage Jab Renwick, noir précepteur (et non précepteur noir !), un statut officiel entre l'inquisiteur, le bourreau et le sorcier, auquel s'ajoute une bonne dose de folie furieuse. Chargé de remettre un peu d'ordre dans le Lankolong, l'au-delà des indigènes, où les colons s'ébattent après leur mort sans le moindre respect pour leur situation de sujets de la Grande Rectrice Victoria, il ne manque pas une occasion de se divertir en torturant mentalement ou physiquement ses congénères. Un personnage très réussi.

C'est aussi l'histoire de Kematia, morte pendant une cérémonie d'excision particulièrement brutale, errant désormais dans le Lankolong en compagnie d'esprit animaux assez frappés. Elle sera notre Alice, calme et curieuse, au long de ce voyage plus carnavalesque que macabre. A ses côtés, Kapajing, chien de chiffon dépourvu de savoir-vivre, un lapin alcoolique, un homme ayant avalé un cerf, dont les cornes dépassent de sa bouche et s'accrochent aux branches, sans oublier Dolinjka, l'esprit tutélaire moustique... Jab Renwick est loin d'imaginer le bordel qui l'attend.

L'auteur fait preuve d'un vocabulaire riche et très fleuri, accompagné d'un humour noir très plaisant. Certes, j'ai été assez mal à l'aise face aux allusions aux tendances pédophiles de Charles, pour lesquelles on est censée le plaindre... Mais j'ai par ailleurs apprécié la dénonciation très claire de l'excision. L''ambiance africaine, peuplée d'animaux légendaires, m'a beaucoup plu, me rappelant certains passages de Otherland de Tad Williams, qui a visiblement enrichi son imagination aux mêmes sources.

Le livre s'était adapté à la déplaisante conformation de l'esprit de son nouveau propriétaire. La matière même des pages avait changé. Le papier d'excellente qualité qui avait servi à l'imprimer s'était transformé en une peau accidentée parcourue de veinules grises. Le frôler, ne fût-ce que du bout des doigts, inspirait le dégoût.
Quant au texte, l'anglais un peu suranné avait fait place à une langue cryptée, mélange de glyphes compacts et de lettres hébraïques atrocement déformées.
Le livre dévoilait à Jab Renwick sa véritable nature. A la fois rituel, table sacrificielle, confident des êtres les plus corrompus qui venaient chuchoter entre ses pages leurs inavouables secrets, et surtout porte vers des mondes post mosterm qu'administraient les amphigouristes pour la gloire éclatante de la Grande Rectrice Victoria et de l'Educaume d'Angleterre. La bibliothèque d'Oxford en possédait deux exemplaires, et tous les noirs précepteurs qui exerçaient leur art les avaient au moins feuilletés. [p. 207-208]

Jérôme Noirez, Leçons du monde fluctuant, Denoël, 2007, 355 pages.

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07 février 2009

Chamelle

chamelleLettre D du Challenge ABC 2009

La saison sèche se prolonge au village de Rahne, l'eau vient à manquer, au point qu'il se décide à partir avec femme, enfants, chèvres, brebis et Chamelle. C'est une fuite incertaine sur la route, dans une région indéterminée de l'Afrique, entre dunes et savane et, au loin, la région des lacs. Les souffrances de la famille ne font que commencer.

Ce livre renferme de nombreux passages insoutenables. Le petit convoi familial croise d'autres réfugiés affamés, assoiffés, qui tentent aussitôt de le voler. Les groupes armés s'en mêlent et entretiennent un commerce atroce sur les dos des pauvres gens. Sous un soleil implacable, les bêtes tombent, les enfants réclament à boire, les maladies se déclarent.

Pourtant, aucun de ces malheurs n'a réussi à m'attacher au narrateur qui, dès les premières pages, m'a été hautement antipathique. Il raconte froidement comment, ayant deviné son intention d'étouffer son unique fille juste née, sa femme s'est enfuie avec le bébé pour ne réapparaître qu'un mois plus tard. "Là, pendant une journée entière, je l'avais rouée de coups. Puis, comme il était trop tard pour tuer la petite, nous convînmes de l'appeler Shasha." [p. 10] Je n'ai pas aimé ce point de vue de chef de famille, qui se complaît dans des descriptions lyriques de la beauté de sa femme, alors qu'elle dépérit lentement à ses côtés ! Rahne se présente comme plus avancé intellectuellement que ses voisins de par son métier d'instituteur, ce qui ne colle pas avec sa volonté de se débarasser de sa fille à la naissance...

Davantage que cette fille impertinente, son plus grand trésor est son dromadaire, Chamelle, qui permet à la famille de survivre un certain temps.

Elle fait la belle, marche d'un air digne, le menton très haut, imperturbable et dédaigneuse envers tout, le sable, les paysages, les chèvres,  les brebis, les hommes, leur soif, leur faim, leurs enfants et nous. S'il ne tenait qu'à elle, il n'y aurait ni halte, ni repos, ni arrêt d'aucune sorte. Sa bosse est pleine, la graisse est là, son poil en témoigne. Beau, doux. Soyeux comme celui d'un chaton. Elle est ma chamelle. Elle a le poitrail un peu étroit, l'avant-bras sans doute un peu trop long mais les oreilles petites et dressées, la tête parfaite sont celles d'une princesse. D'accord, elle n'est pas de lignée noble, de ces dromadaires d'apparat qui ne servent qu'à la monte. Elle vaut beaucoup mieux. C'est une bête courageuse, qui apporte en abondance un bon lait, amer et moussant, et transporte ce que tout homme doit emporter dans une savane desséchée pour survivre. Une bête de caractère qui donne tout ce qu'elle a, jusqu'à son poil pour les fourrures et même ses crottes qui servent au feu quand le bois manque. On la fait saillir dans un petit élevage d'Assouh. Cela assure le lait mais le chamelon va à l'éleveur. C'est le troisième qu'on lui dérobe après quelques mois. Le dernier, maladroit sur ses hautes pattes et blatérant d'une voix tremblante et haut perchée, lui léchait le museau. Elle devrait bientôt fournir moins de lait, je ne sais pas quand. La grande poupée en chiffons qu'elle porte sans savoir sur le dos  et que nous lui déposons au soir entre les pattes la trompe encore un peu. Mais elle ne se laissera pas longtemps duper. Ensuite ses mamelles s'assècheront pour de bon. Il vaudrait mieux pour nous à ce moment-là avoir atteint notre but. [p. 63-64]

Au final, on a un livre déprimant et difficile à classer. L'auteur a vécu en Afrique et entend livrer ici "une immense parabole sur l'errance", mais le vague sur l'identité précise du narrateur m'a gênée. En tout cas, la fin très ironique m'a plue ; elle confirme que Rahne est vraiment un imbécile. A noter que ce roman a fait l'objet d'une adaptation cinématographique par Marion Hänsel en 2006, sous le titre Si le vent soulève les sables.

Marc Durin-Valois, Chamelle, Editions Jean-Claude Lattès, 2002, 191 pages.

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11 janvier 2009

La Planète des Singes

planetesingeLettre B du Challenge ABC 2009

En compagnie de deux savants, Ulysse Mérou, jeune journaliste, embarque pour un long voyage vers l'étoile supergéante Bételgeuse. Une planète hospitalière attire leur attention ; elle semble justement habitée. Mais quelle déception d'y trouver des humains, et non une race différente ! En plus, ces humains-là ne semblent pas très évolués sur l'échelle de l'évolution. Leurs yeux ne reflètent pas la moindre lueur d'intelligence, ils se promènent nus, ils ne parlent pas.

Emoustillés par la plastique d'une belle humaine, les trois explorateurs vont suivre la horde, qui va bientôt être attaquée par un groupe de singes armés, en costume de chasse. Capturé pour le compte d'une équipe de scientifiques simiesques, Ulysse va connaître l'humiliante condition de cobaye de laboratoire. Dans ce monde, seuls les singes ont une conscience et ils n'en font guère meilleur usage que les humains sur la Terre.

Il était habillé comme vous et moi, je veux dire comme nous serions habillés si nous participions à une de ces battues, organisées chez nous pour les ambassadeurs ou autres personnages importants, dans nos grandes chasses officielles. Son veston de couleur brune semblait sortir de chez le meilleur tailleur parisien et laissait voir une chemise à gros carreaux, comme en portent nos sportifs. La culotte, légèrement bouffante au-dessus des mollets, se prolongeait par une paire de guêtres. Là s'arrêtait la ressemblance ; au lieu de souliers, il portait de gros gants noirs.
C'était un gorille, vous dis-je ! Du col de la chemise sortait la hideuse tête terminée en pain de sucre, couverte de poils noirs, au nez aplati et aux mâchoires saillantes. Il était là, debout, un peu penché en avant, dans la posture du chasseur à l'affût, serrant un fusil dans ses longues mains. Il se tenait en face de moi, de l'autre côté d'une large trouée pratiquée dans la forêt perpendiculairement à la direction de la battue. [p. 43-44]

Si je connaissais les grandes lignes de cette fiction à succès, j'ignorais juqu'à récemment que son auteur était un écrivain français, ayant publié un petit roman de science-fiction dans les années 60 ! Au vu du succès des adaptations cinématographiques de ses oeuvres (il est également l'auteur du Pont de la rivière Kwai), la tentation de comparer le livre et les films est grande.

Ce roman est remarquablement bien écrit. Le style est précis, élégant. C'est une fable politique qui nous est contée. A travers le traitement des humains sur la planète étrangère, on peut voir la dénonciation de celui que subissent les animaux sur Terre : chasse pour le plaisir, dressage avilissant, vivisection... Le scientisme est vivement critiqué, tout en étant présenté à travers deux personnages sympathiques, Zira et Cornélius, deux chimpanzés qui s'intéressent au sort d'Ulysse. La relation entre le héros et Zira est une merveille de subtilité, comme le reste du livre, vraiment pas comparable à la dernière adaptation de Tim Burton (je n'ai pas vu les autres films, ni la série). Il n'y a que la fin, efficace à souhait mais un peu trop abrupte, qui nécessiterait davantage d'explications.

Je conseillerais chaudement ce livre pour sa finesse psychologique, à mille lieues des versions à grand spectacle qu'en a données le cinéma américain.

Pierre Boulle, La Planète des Singes, René
Julliard, 1963, Le Livre de Poche, 183 pages.

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29 octobre 2008

Les Cloches de Bâle

cloches_de_baleLettre A du Challenge ABC 2008

J'ai eu beaucoup de mal à accrocher à ce roman. Ça tenait plus au style qu'aux thèmes abordés, en l'occurrence la lutte des classes, les différentes strates sociales du Paris de la Belle Epoque, la situation des femmes.

Le portrait de Diane nous entraîne dans les milieux bourgeois décadents, s'enrichissant copieusement grâce à la spéculation, une ambiance qui m'a rappelée celle de la Curée d'Emile Zola. Le quotidien de Catherine est beaucoup moins reluisant. Oisive, elle se rapproche des milieux anarchistes, puis du mouvement ouvrier, multiplie les aventures... Mais le propos est surtout de dénoncer la situation politique de l'époque. La partie qui m'a le plus intéressée est celle qui traitait de la grève des chauffeurs de taxi en 1912, avec ses collusions politiques, économiques, la répression policière... Dommage que tout soit raconté de manière aussi distanciée, avec un petit ton sarcastique parodiant le discours officiel, qui tranche avec les passages plus intimistes. Malgré ce manque de cohérence, le livre offre un point de vue intéressant, quoi qu'il en soit.

Et c'est la fin de mon Challenge ABC !

Louis Aragon, Les Cloches de Bâle, Editions
Gallimard, 1972, 438 pages (première édition en 1934).

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