24 octobre 2009
The Longest Journey
Curieux parcours de lecture avec cet excellent deuxième roman de Forster. Je l'ai emprunté trois fois en plusieurs mois, dont deux en anglais, avant d'en venir à bout ! Je ne m'explique pas cette lenteur, l'écriture de l'auteur m'ayant semblé tout aussi sublime que d'habitude...
A l'inverse de ses autres romans, montrant comment on peut parvenir à s'épanouir en se libérant des préjugés sociaux, celui-ci déroule froidement une existence qui sombre dans le conformisme, à travers un choix amoureux pourtant libre et heureux. C'est presque l'histoire de Maurice, sans la sincérité des deux jeunes hommes qui s'avouent leur attirance. Ici, l'un d'eux fuit l'ambiguïté homosexuelle dans le mariage et, s'il renoue avec son attirance première au fil de l'histoire, les choses ne seront jamais dites aussi clairement que dans le dernier roman de Forster.
Rickie est un étudiant exalté, laid et souffreteux. Il caresse l'ambition de devenir écrivain et s'épanche dans des nouvelles glorifiant la nature mystique. Il parvient à épouser une belle jeune femme, qui nourrit quelques espoirs sur sa future renommé littéraire. Mais, au fil du temps, l'ennui s'installe dans le couple, avec la politesse de bon ton, le mépris discret. Rickie, pour gagner sa vie comme tout le monde, devient professeur dans un pensionnat et abandonne l'écriture. S'imaginant avoir des "idées larges", le couple va être mortifié par la révélation d'un secret familial, qui fera apparaître leur petitesse et leur attachement aux convenances.
"I don't hate Aunt Emily. Honestly. But certainly I don't want to be near her or think about her. Don't you think there are two great things in life that we ought to aim at -- truth and kindness? Let's have both if we can, but let's be sure of having one or the other. My aunt gives up both for the sake of being funny." [p. 122]
E.M. Forster, The Longest Journey, Penguin Books,
1989, 289 p. (première édition en 1907).
23 août 2009
Maurice
Lourde tâche pour Mr Ducie, qui doit toucher quelques mots de reproduction animale aux élèves sur le point de rentrer au collège. Le jeune Maurice Hall n'est guère sensible aux schémas hâtivement tracés dans le sable par son professeur ; le mariage ne l'intéresse pas le moins du monde. De temps à autre, il fait des rêves un peu particuliers, mais sa bonne éducation anglaise s'empresse d'étouffer ses embryons d'émois, le laissant seul et désemparé. Ce n'est que quelques années plus tard, en cotoyant son camarade Clive à Cambridge, ainsi que quelques philosophes grecs, qu'il mettra un nom sur ce trouble qui l'habite.
Forster parvient ici à un chef d'oeuvre de psychologie, dans le bon sens du terme. Nulle sensiblerie, mais la dissection froide de la formation d'une personnalité. Comment parvient-on au bonheur ? La plupart du temps, en tournant le dos à une éducation rigide, qui fait de nous des atrophiés sur le plan émotionnel. J'ai souvent pensé aux pages de Freud sur la surreppression sexuelle en lisant ce roman.
Pour autant, le personnage de Maurice n'est en rien attachant. Il est clairement décrit comme un lourdaud pas très fini, cachant son manque de sophistication derrière son impeccable costume de jeune homme de bonne famille. Misogyne, il se conduit en véritable tyran domestique avec sa mère et ses soeurs. Il méprise les classes sociales inférieures. Clive vaut à peine mieux, avec sa préciosité, son sentiment de supériorité, ses conceptions finalement étriquées sur l'amour platonique. Ce roman a été publié à titre posthume ; Forster devait lui-même se débattre avec pas mal d'hypocrisie.
E.M. Forster, Maurice, Christian Bourgeois Editeur,
10/18, 1987, 279 pages [écrit en 1914, publié en 1971].
03 juillet 2009
La Souris bleue
Lettre A du Challenge ABC 2009
J'ai eu une bonne surprise avec ce livre ! Un bon polar, si le terme est adapté, dans une ambiance britannique drôle et très noire à la fois. Les premières pages m'avaient pourtant rebutée, avec l'immersion dans une famille de Cambridge peu épanouie, dont la mère tombe encore une fois enceinte, en se demandant ce qu'elle fait là. Je mélangeais tous les noms des filles (Sylvia, Amelia, Julia et Olivia), je n'aimais pas le point de vue enfantin.
Jusqu'à la fin du premier chapitre, qui met une première claque, confirmée par la fin du deuxième. J'ai commencé à trouver ce roman très méchant. Des personnables adorables nous sont présentés pour mourir bêtement sous nos yeux. Dans les premiers chapitres, j'ai même eu l'impression d'être devant une saison de Six Feet Under, où on se demande toujours qui va mourir pendant les cinq premières minutes.
Ensuite, c'est l'enquête, avec un détective privé, Jackson, forcément divorcé et dépressif. Il tente de découvrir ce qui s'est passé trente ans auparavant. Le suspens est habilement mené par des flashbacks elliptiques. Certains mystères sont révélés de façon fortuite, à travers les remarques d'un personnage, dont on découvre soudain la véritable identité (pour certains, ce n'est pas une vraie révélation). On découvre peu à peu une histoire très triste et perverse, heureusement portée par des personnages attachants.
Kate Atkinson, La Souris Bleue, Editions de
Fallois,2004, 328 pages [Case Histories, 2004].
02 juin 2009
Le début de la fin
J'ai terminé le cinquième et dernier tome de la série Thursday Next ! Dans ce tome, Thursday est pourvue de trois enfants en bonne santé, si ce n'est que l'aîné passe le plus clair de son temps, qu'il est censé sauver, en position amibe sous la couette. La couverture de notre héroïne est d'être vendeuse de moquette mais elle travaille toujours en cachette à la Jurifiction, formant ses propres clones littéraires, fort peu qualifiées, au métier. L'oncle Mycroft réapparaît en tant que fantôme pour livrer une information essentielle qu'il a oubliée, la mort aidant. Thursday a les Danverclones aux trousses, à savoir une
armée de gouvernantes quinquagénaires revêches, inspirées de la Mrs
Danvers de Rebecca, de Daphne du Maurier. Et ce, dans un contexte où la lecture est en chute libre et où les classiques sont en passe d'être recyclés en émissions de télé-réalité.
Que de trouvailles ! J'ai bien envie de remercier Jasper Fforde pour les fous rires qu'il m'a occasionnés. C'est tellement rare les livres à la fois hilarants et pas bêtes... Or, la série m'a impressionnée à différents niveaux depuis le début :
- une héroïne forte, futée, qui ne craint pas le ridicule ;
- un humour détonant, aussi bien dans les situations décrites, les tournures de phrases, les dialogues décapants ;
- des paradoxes temporels de tellement haute volée qu'ils m'ont donnée le vertige à plusieurs reprises. La Chronogarde va jusqu'à remettre en cause le temps lui-même. Le moindre des paradoxes n'est pas que, parfois, les voyages dans le temps ne provoquent aucune modification. C'est ainsi que Thursday peut se souvenir de son père, même éradiqué, revenant régulièrement à un âge différent, mort sous ses yeux dans le passé...
- un discours hautement critique sur le système politique et les médias, à travers des systèmes trop absurdes pour ne pas nous rappeler le contexte actuel ;
- des passages de purs délires, que j'ai relus plusieurs fois en me tordant de rire. Pour le plaisir, voici un exemple se référant à l'activité à haut risque de trafic de fromage de Thursday :
Nous progressions toujours par paliers. Je m'étais positionnée sur le marché du fromage instable, et quand je dis instable, ce n'est pas au marché que je pense, mais bien au fromage lui-même.
Owen opina et me désigna un fromage mordoré veiné de rouge.
- Dolgellau marbré force quatre, c'est un 9,5. Dix-huit années de maturation à Blaenafon, et pas pour les mauviettes. Excellent avec des crackers, mais on s'en sert également pour repousser les putois en rut.
J'en pris audacieusement un gros morceau que je posai sur ma langue. Le goût était extraordinaire ; je pouvais presque voir les monts Cambriens à travers la pluie, le ciel bas, les torrents exubérants et les falaises de calcaire, les éboulis glaciaires et...
- Vous allez bien ? dit Millon quand j'ouvris enfin les yeux. Vous avez perdu un instant connaissance.
- C'est de la bombe, pas vrai ? dit aimablement Owen. Buvez un verre d'eau. [p. 193]
J'en oublie presque l'argument principal de la série, à savoir les voyages aventureux au cœur des livres. Pour le coup, je trouve que l'idée n'a pas été suffisamment exploitée, le monde de la fiction offrant des possibilités de parcours encore plus folles que ce qui nous est montré. A part Hamlet, peu de personnages s'offrent une bonne virée dans le monde réel. Comme je l'ai déjà dit, le travail au sein de la Jurifiction m'a parfois semblé lourd, une succession de petites virées gratuites d'un intérêt variable. Mais l''humour décalé, la loufoquerie, l'entrain qui se dégage de cette série l'emportent sur ces petites faiblesses.
Jasper Fforde, Le début de la fin, Fleuve Noir, 2008, 498 p.
30 mars 2009
Tom Jones
Henry Fielding était un petit farceur. Si, dans sa dédicace à l'honorable George Lyttleton, il déclare : "I hope my reader will be convinced, at his very entrance on this work, that he will find in the whole course of it nothing prejudicial to the cause of religion and virtue, nothing inconsistent with the strictest rules of decency, nor which can offend even the chastest eye in the perusal", le livre a pourtant provoqué un scandale dès son apparition en 1749, et a continué à faire des remous jusqu'au XIXe siècle.
Il faut dire que bâtardises, luxure et combats de femmes à seins nus ne faisaient pas précisément dans la dentelle. Si la morale est sauve à la fin, le héros se rend coupable de bien des péchés au cours du roman. Mais l'auteur ne cherche qu'à peindre la nature humaine, et ne peut donc être tenu responsable des turpitudes qu'il ne fait que constater en ce bas monde.
Il prend le prétexte d'un roman d'apprentissage pour délivrer une critique acerbe de l'hypocrisie morale de son époque. Le héros est un enfant trouvé, fruit probable d'amours illicites, que tout le village met sur le dos de Mr Allworthy, qui décide de l'élever comme son fils. Toute la partie sur l'éducation du jeune Tom est une charge contre les valeurs de la bonne société, à travers les personnages impossibles de ses tuteurs, Mr Square le philosophe et Mr Thwackum l'homme d'église. Aucun ne fait preuve de beaucoup de sagesse ni de piété, poussé dans ses derniers retranchements... Pour tout dire, Tom est considéré comme un piètre individu du fait de ses origines honteuses, alors que le neveu légitime de Mr Allworthy, Mr Blifil, est encensé, aussi mesquins que puissent être ses faits et gestes comparés à la grandeur d'âme de Tom (quelque peu diminuée par l'impétuosité de la jeunesse, il est vrai).
Mais voici que les premiers penchants amoureux apparaissent chez le héros, et avec eux le personnage de l'adorable Sophia. Un personnage typique de femme idéale, pour l'époque, belle, douce, sensible, discrète, peu portée sur la contradiction... Un délicieux stratagème amoureux facilite la déclaration des sentiments par l'intermédiaire d'un manchon et d'une servante bavarde. Mais la bêtise et l'aveuglement sont de la partie, les amoureux doivent se séparer. Chassé par son bienfaiteur, Tom commence son périple à travers la verte campagne.
Ici, l'inspiration picaresque de l'auteur apparaît clairement. On retrouve le style narratif de Don Quichotte, surtout avec l'apparition de Partridge, compagnon de voyage plutôt encombrant. Nos deux voyageurs connaissent des mésaventures peu glorieuses dans les auberges, faisant des rencontres les poussant (lentement) dans la voie de la sagesse, notamment la rencontre de l'homme sur la colline. J'avais abandonné à ce moment-là lors de ma première tentative, il y a cinq ou six ans, me sentant peu d'affinité avec le héros aux trop nombreuses imperfections. Celui-ci, bien qu'amoureux et poussant maints soupirs, n'en a pas moins un solide coup de fourchette. Il ne dedaigne jamais une occasion amoureuse, ce qui lui arrive souvent, les femmes le trouvant irrésistible. Sophia, pendant ce temps, brode chastement des mouchoirs...
A la relecture, j'ai beaucoup aimé l'ironie de l'auteur. La structure du roman m'a amusée, avec une préface pour chaque chapitre, où l'auteur exprime ses opinions sur la philosophie, la morale, la religion. Ses remarques sur l'art de la fiction nous mettent au coeur du processus de création. L'auteur s'adresse directement à nous pour nous présenter son travail de construction de l'intrigue, des personnages. Les dialogues sont très vivants. J'ai adoré les disputes entre Mr Western et sa belle-soeur, avec cette réplique qui tue qui, j'ignore au juste pourquoi, m'a provoqué un fou rire à chaque fois : "I'm no rat !"
C'est un roman truculent, l'équivalent littéraire des tableaux de William Hogarth (comme sur la couverture), auquel Fielding fait souvent allusion.
"You will pardon me," cries Jones; "but I have always imagined that there is in this very work you mention as great variety as in all the rest; for, besides the difference of inclination, customs and climates have, I am told, introduced the utmost diversity into human nature."
"Very little indeed," answered the other: "those who travel in order to acquaint themselves with the different manners of men might spare themselves much pains by going to a carnival at Venice; for there they will see at once all which they can discover in the several courts of Europe. The same hypocrisy, the same fraud; in short, the same follies and vices dressed in different habits. In Spain, these are equipped with much gravity; and in Italy, with vast splendor. In France, a knave is dressed like a fop; and in the northern countries, like a sloven. But human nature is everywhere the same, everywhere the object of detestation and scorn. [p. 405]
Henry Fielding, Tom Jones, Penguin Popular Classics, 1994, 854 pages.
19 mars 2009
Comme une gazelle apprivoisée
Lettre P du Challenge ABC 2009
Les soeurs Bede coulent des jours paisibles dans leur modeste maison, à l'abri, en apparence, des tumultes de la jeunesse et de la passion. En apparence...
Belinda a fort à faire entre son chagrin d'amour insurmontable, son jardin à entretenir et sa soeur vicairomane. Mais peut-on parler d'innocence ? Oh, non ! Barbara Pym est plus retorse que ça. Elle suggère en fait les pires turpitudes chez ses personnages de vieilles filles. Car convoiter un voisin marié depuis des décennies, lui apporter des petits plats, se considérer comme son épouse dans le secret de son coeur, n'est-ce pas une perversion encore pire que le passage à l'acte ? Et ce, sans le moindre remords, avec un pragmatisme le plus amoral qui soit, "puisqu'il fallait bien, de toute façon, reporter son affection sur quelqu'un." Position résumée par le poème :
Tendre colombe, ou gazelle apprivoisée :
Donnez-moi à aimer, oh un être à aimer !
La religion, la morale, la loyauté ne font pas le poids face à l'irrédutible sauvagerie des passions intérieures. Qui s'en douterait en se contentant d'observer la surface de ces réceptions avec thés et petits gâteaux ou de ces ventes de charité où tout le monde a l'air tellement convenable ? Nous croisons des vicaires, beaucoup de vicaires (jeunes, faméliques, sexy), des bibliothécaires férus d'installations sanitaires, un évêque missionnaire assommant et un conte italien. Autour de ces obscurs objets du désir papillonnent des dames discrètes, exprimant leur libido par le don de chaussettes tricotées, l'envoi de petits plats, l'invitation pour le thé.
Un monde très curieux, rendu exotique par l'observation ethnologique qu'en fait l'autrice. Le livre est assez répétitif dans la description d'une vie quotidienne peu follichonne, mais suffisamment d'ironie affleure pour le rendre réjouissant.
"Tout va de travers aujourd'hui, confia-t-elle à Harriett, tandis que, seules, elles buvaient leur thé. D'abord Emily avait oublié d'épousseter la pièce, et moi de jeter les chrysanthèmes fanés, puis Miss Prior m'a fait sentir que j'aurais dû lui offrir du thé plus tôt. Je me demande si elle aurait préféré du cacao ?" Belinda avait l'air tourmenté. "C'est plus nourrissant si l'on a pris son petit déjeuner plus tôt. Quoi qu'il en soit, elle a eu droit à un gâteau avec son thé.
- Oh, et il n'y avait pas de papier dans les toilettes du rez-de-chaussée, gloussa Harriett. Elle est venue me trouver à l'instant, comme si elle voulait me faire une confidence. Je me demandais bien ce qu'elle pouvait avoir à me dire.
- Oh mon Dieu ! dit Belinda en soupirant. J'avais l'intention d'en racheter hier.
- Je lui ai tout simplement donné un vieux Church Times, répliqua Harriett, désinvolte.
- Oh, Harriett, j'aurais préféré autre chose. Je suis sûre que Miss Prior est le genre de personne qui ne voudrait pas se servir du Church Times. Et je ne suis toujours pas certaine de bien faire en lui servant du gratin au déjeuner." [p. 55]
Barbara Pym, Comme une gazelle apprivoisée, Librairie
Arthème Fayard, 1989, 274 pages (Some Tame Gazelle, 1950).
29 janvier 2009
Le plus beau cochon du monde
Lettre W du Challenge ABC 2009
Voici un roman absolument désopilant, que je mourrais d'envie de lire depuis un moment. Pas seulement parce que le titre fait référence à un animal de la race porcine, du plus bel effet dans un challenge ABCtiaire, surtout pour une lettre pas forcément facile à trouver. Mais aussi parce qu'un paquet de bloggeuses parlaient avec enthousiasme de Wodehouse, en essuyant une larme d'hilarité du coin de la manche.
On a bien droit ici à un concentré d'humour anglais. L'auteur est un forcené des blagues nazes sur les bords, des situations grotesques, des rapprochements incongrus entre personnages caractériels. On rit beaucoup, même quand c'est lourd ; et c'est souvent lourd.
L'intrigue est enchevêtrée au possible. Il en ressort, principalement, que lord Clarence Emsworth est un mordu de cochons, ne quittant jamais son manuel de Whiffle dédié à leur élevage. Il bichonne (ou plutôt, fait bichonner, car c'est un vrai lord, et lunatique avec ça) son Impératrice de Blandings, championne deux années de suite dans la catégorie des cochons gras au concours agricole du Shropshire.
L'impératrice vivait dans un coquet petit chalet, non loin du jardin potager, et quand Lord Emsworth atteignit son antichambre, elle était occupée, comme chaque fois d'ailleurs qu'on la prenait à l'improviste, à emmagasiner dans sa large panse ces cinquante-sept mille huit cent calories dont Mr Whiffle parle tant. Monica Simmons, qui s'occupait des porcs, lui avait octroyé une abondante ration de farines d'orge, de maïs, de lin, de pommes de terre et de petit lait, et l'Impératrice plongeait et fouillait dans son auge d'une façon propre à faire naître la plus vive confiance dans le coeur de ses admirateurs et amis. [p. 1025-1026]
Campagne anglaise, ton univers impitoyable... En face de lui, son rival et hélas voisin, sir Gregory "Bouboule" Parsloe, et sa remarquable Reine de Matchingham. Persuadés que l'autre est prêt à tout pour remporter le concours, ils vont commettre l'irréparable (ou plutôt, faire commettre, car ce sont des gentlemen).
Les principaux personnages sont stéréotypés au possible, victimes de passions funestes et de déceptions amoureuses mal digérées. Tout s'emboîte parfaitement pour un vrai festival de quiproquos et de scènes outrées. Pourtant, le plus grand romantisme règne et l'amour, le grand amour triomphe toujours... de manière inespérée.
On a ici affaire à l'un des derniers romans de Wodehouse, déjà auteur de la série Jeeves, et on sent une grande maîtrise de l'intrigue et des dialogues. Les rouages sont bien huilés, l'humour efficace, au détriment d'une quelconque profondeur des personnages (quoique... Bouboule est assez touchant en véritable coeur d'artichaut). Au programme, donc, femmes délurées et débrouillardes, baronnets obèses et maîtres d'hôtel alcooliques, et des cochons dans tous les coins.
Il n'est pas facile de dire ex abrupto quelle est la dernière chose qu'un jeune homme, à l'aube de sa vie, peut désirer trouver dans une villa meublée dont il s'apprête à prendre possession. Des punaises ? Peut-être. Des cafards ? C'est possible. Des fuites d'eau ? Peut-être aussi. Mais un beau gros cochon noir, installé au milieu de la cuisine, pourrait sans nul doute être considéré comme la première chose à inscrire sur la liste des objets indésirables. Jerry, en contemplant la Reine de Matchingham, éprouva la même impression désagréable que les gens qui, s'arrêtant au milieu d'une voie ferrée pour renouer leur chaussure, reçoivent l'express de Cornouailles dans le bas du dos. [p. 1173]
P.G. Wodehouse, Le plus beau cochon du monde,
Omnibus, 1997 (Pigs Have Wings, 1952).
16 janvier 2009
Route des Indes
Forster a fait un retour remarqué au roman avec ce livre, publié en 1924. Le sujet des relations entre l'Inde et la Grande-Bretagne a été beaucoup discuté à cette occasion. La version qu'en donne l'auteur st (évidemment !) très intéressante. Dès les premières pages, où deux Indiens discutent tranquillement à l'heure du dîner, déplorant la comportement coutumier des Anglais, le livre promet d'être intelligent, plein de subtilités. Il le reste jusqu'au bout, en nous faisant suivre quelques personnages doté de reliefs, d'une véritable personnalité. Ce ne seront pas nos amis et ils vont nous décevoir.
Le début du roman offre quelques fausses pistes. C'est l'histoire de Miss Adela Quested, qui vient à Chandrapore avec la mère d'un jeune homme connu en Angleterre pour, peut-être, se fiancer avec lui. On se prépare alors à suivre les aventures d'une jeune Anglaise intrépide, dont les idéaux de tolérance se heurtent à la suffisance et au racisme à peine voilé des colonisateurs, ses compatriotes, auquels elle se sent étrangère. On rencontre aussi Aziz, médecin Indien prometteur, lassé du mépris de son supérieur britannique, et de la situation du pays en général. La petite communauté conquérante, retranchée dans son "club" et ses réceptions snobant la population locale est décrite avec toute l'ironie attendue.
Devant elle tomba comme une jalousie une vision de leur vie commune. Elle viendrait au club avec Ronny chaque soir, une voiture les ramènerait chez eux au moment de s'habiller ; ils verraient les Lesley, les Callendar et les Turton et les Burton qu'ils inviteraient et par qui ils seraient invités, cependant qu'à côté d'eux l'Inde vraie glisserait, inaperçue. La couleur resterait : le déploiement des oiseaux à l'aube, les corps bruns, les blancs turbans, les idoles à chair écarlate ou bleue ; et le mouvement resterait, aussi longtemps qu'il y aurait une foule aux bazars et des baigneurs aux citernes. Perchée sur le siège élevé d'un dog-cart, elle regarderait. Mais la force qui anime couleur et mouvement lui échapperait et même plus sûrement qu'aujourd'hui. Elle verrait l'Inde comme une frise, elle n'en connaîtrait jamais l'âme et c'était l'âme que Mrs Moore avait, pensait-elle, entrevue. [p. 63-64]
Le rapprochement de Miss Quested et Mrs Moore avec Aziz et Mr Fielding, directeur de collège aux idées larges, va à l'encontre des principes anglais. Mais survient l'incident : lors d'une excursion aux grottes de Marabar, Miss Quested est agressée. A partir de là, les éléments prévus de l'intrigue se délitent, les personnages deviennent des étrangers. Aziz n'est pas le "gentil Indien" avancé qui servirait de passerelle entre les deux mondes (m'apercevoir que je voulais le réduire à ce rôle est déjà un choc) ; il se retranche derrière son "identité", se comporte comme un mufle. Miss Quested n'est pas l'énergique jeune femme à marier à laquelle on voudrait s'identifier, mais une personne fragile, agaçante par ses hésitations, dont la mésaventure laisse perplexe. L'"affaire" qui constitue le coeur du roman est bizarrement traitée. Elle me semble plausible et son traitement m'a laissée insatisfaite.
Lire Forster est toujours enrichissant, de par son style, ses analyses fines sans être trop explicites. Il laisse la lectrice poursuivre la réflexion sans lui donner toutes les clefs. Il donne une vision de l'Inde sans complaisance pour l'un et l'autre camp, tout en étant clairement partisan de la décolonisation.
Edward Morgan Forster, Route des Indes,
Plon, 1927, 407 pages (A Passage to India, 1924).
21 décembre 2008
Evelina
Evelina est l'archétype de l'héroïne romanesque : jeune, belle, orpheline à la naissance honteuse, sans le sou s'il n'y avait la générosité de son bienfaiteur, cherchant à la protéger du persiflage du monde extérieur... Pourtant, à dix-sept ans, vive et charmante comme elle l'est, il est temps de faire son entrée dans le monde. En compagnie de Mrs Mirvan et de sa fille, sa meilleure amie, elle va donc découvrir la vie londonienne, des parcs fleuris aux bals luxueux. Une inévitable intrigue sentimentale se noue lorsqu'elle croise le beau, le charmant lord Orville, qui la prend pour une gourde tellement elle se montre empruntée lors de ses premières soirées. Malheureusement, sir Clément Willoughby, un infâme libertin, n'est pas du même avis, et poursuit la pure jeune femme de ses assiduités.
Mais Fanny Burney, précurseuse présumée de Jane Austen, ne s'en tient pas là dans son premier roman. Il est aussi beaucoup question de Madame Duval, la grand-mère française de notre héroïne, une harpie vulgaire à laquelle Mr Mirvan va jouer les pires tours. Pas de politiquement correct dans cette guéguerre entre Anglais et Français, tous les coups sont permis ! Evelina va beaucoup critiquer dans ses lettre la société qu'elle est bientôt obligée de fréquenter. Elle décrit leur tenue relâchée, leur langage peu châtié (la traduction française est parfois gênante), leur comportement le plus souvent inapproprié qui la met dans des situations embarrassantes. Cela dit, elle va également s'offusquer d'être snobée par des châtelains raffinés dans la suite de ses aventures...
A travers ce roman épistolaire, on a donc un point de vue très biaisé sur la société anglaise de la fin du XVIIIe siècle, où seules les apparences comptent. Je me suis bien amusée avec cette héroïne en partie touchante, mais aussi très hypocrite (et plus oie blanche, tu meurs !). Certaines ficelles sont un peu lassantes ; ainsi, Evelina croise sir Willoughby et/ou lord Orville par hasard à chacune de ses sorties. Pourtant, Londres n'était pas si petit que ça au XVIIIe siècle, il me semble ! Mais le style est très vivant, le ton parfois impertinent, alors j'ai prévu de lire aussi Cecilia et Camilla, cette fois en anglais.
Fanny Burney, Evelina, Librairie José Corti,
1991, 444 pages (première édition en 1778).
15 décembre 2008
The Bewitchments of Love and Hate
Malgré ma nature profondément placide et pacifique (mais si !), je n'ai pu retenir un : "Ah ! enfin un peu d'action !" lorsque j'ai lu l'accroche de la quatrième de couverture de ce deuxième tome : "The Wraeththu At War !".
J'en ai été pour mes frais, car l'ambiance reste sensiblement la même que dans The Enchantments of Flesh and Spirit : beaux éphèbes hermaphrodites s'accouplant les uns aux autres sur un vague fond de magie. Sans prendre aux tripes, loin de là, c'est toujours aussi élégamment raconté. J'ai même trouvé l'histoire mieux construite, évitant de s'emmêler les pinceaux dans des noms de clans à n'en plus finir. Cela vient du fait que nous suivons l'éducation de Swift, le premier "har" véritable (terme équivalant à femme ou homme pour les êtres Wraeththu), né de l'union de deux créatures harmaphrodites, et non d'un humain transformé. Protégé par les murs de Forever, son foyer, et par les charmes subtils déployés par son géniteur, le mélodramatique Cobweb, Swift grandit avec très peu de connaissances sur le monde qui l'entoure. La déchéance des humains, l'opposition qui s'envenime entre les clans Wraeththu des Varrs, dont il fait partie, et des Gelaming, l'intéressent moins que la lente maturation de ses hormones.
I learned how quickly the eath takes back what humankind had taken from her. Buildings like empty skulls could be seen amid riotous growths of weed and grass. A field of corn surged unchecked across the neglected yard of a farm. We passed a crossroads where something hung crucified, its legs hugged by clinging vines, white flowers booming among the rays of its rotted belly. Cal was quite impressed by that sight. When the wind blew form the south, we could smell magic, the hairs on the backs of our necks would rise and we would be filled with dread and joy. Overall, the countryside seemed deserted. [p. 211]
S'attendre à beaucoup d'introspection par des jeunes et beaux hara qui passent leur temps à "aruner" comme des lapins, plutôt qu'à des scènes d'action trépidantes ! De belles pages sur le désir, complètement affranchi de la morale humaine.
Storm Constantine, The Bewitchments of Love and Hate, 1988.
