23 août 2009
Maurice
Lourde tâche pour Mr Ducie, qui doit toucher quelques mots de reproduction animale aux élèves sur le point de rentrer au collège. Le jeune Maurice Hall n'est guère sensible aux schémas hâtivement tracés dans le sable par son professeur ; le mariage ne l'intéresse pas le moins du monde. De temps à autre, il fait des rêves un peu particuliers, mais sa bonne éducation anglaise s'empresse d'étouffer ses embryons d'émois, le laissant seul et désemparé. Ce n'est que quelques années plus tard, en cotoyant son camarade Clive à Cambridge, ainsi que quelques philosophes grecs, qu'il mettra un nom sur ce trouble qui l'habite.
Forster parvient ici à un chef d'oeuvre de psychologie, dans le bon sens du terme. Nulle sensiblerie, mais la dissection froide de la formation d'une personnalité. Comment parvient-on au bonheur ? La plupart du temps, en tournant le dos à une éducation rigide, qui fait de nous des atrophiés sur le plan émotionnel. J'ai souvent pensé aux pages de Freud sur la surreppression sexuelle en lisant ce roman.
Pour autant, le personnage de Maurice n'est en rien attachant. Il est clairement décrit comme un lourdaud pas très fini, cachant son manque de sophistication derrière son impeccable costume de jeune homme de bonne famille. Misogyne, il se conduit en véritable tyran domestique avec sa mère et ses soeurs. Il méprise les classes sociales inférieures. Clive vaut à peine mieux, avec sa préciosité, son sentiment de supériorité, ses conceptions finalement étriquées sur l'amour platonique. Ce roman a été publié à titre posthume ; Forster devait lui-même se débattre avec pas mal d'hypocrisie.
E.M. Forster, Maurice, Christian Bourgeois Editeur,
10/18, 1987, 279 pages [écrit en 1914, publié en 1971].
17 mars 2009
Les amants du Spoutnik
En général, cependant, je m'embrouille légèrement quand je dois parler de moi. Je me prends les pieds dans cet éternel paradoxe : qui suis-je ? Certes, du point de vue de l'information pure, personne au monde ne peut dire autant de choses sur moi que moi-même. Mais dès qu'il est question de ma personne, le moi-narrateur s'applique désespérément à éliminer ou sélectionner certaines informations - à cause de divers intérêts ou compétences en tant qu'observateur, ou à cause d'un sens des valeurs ou d'un degré de sensibilité qui me sont propres. Et dans ce cas, quelle est la valeur objective du portrait que je brosse de moi-même, jusqu'à quel point est-il conforme à la réalité ? C'est un point qui me tracasse. Qui m'a tracassé toute ma vie, en fait.
Il semble que la plupart des gens n'éprouvent pas une telle crainte ou angoisse, et tentent au contraire, dès qu'on leur en donne l'occasion, de parler d'eux-mêmes avec une surprenante franchise. Ils vous diront par exemple : "Je suis quelqu'un d'honnête et d'ouvert à un point presque ridicule", ou encore : "Je suis hypersensible, et cela me pose des problèmes relationnels", ou bien : "Je suis très doué pour deviner les sentiments d'autrui." Mais moi, j'ai vu je ne sais combien de fois des hypersensibles autoproclamés blesser autrui sans raison apparente ; des gens honnêtes et ouverts se trouver des tas d'excuses pour obtenir à tout prix ce qu'ils voulaient, sans même se rendre compte de ce qu'ils faisaient. Quant à ceux qui se disent doués pour comprendre leurs semblables, je les ai souvent vus se livrer à des flatteries aussi viles que transparentes. Alors, en conclusion, que savons-nous réellement de nous-mêmes ? [p. 77]
J'ai moins accroché à ce roman de Murakami que sa Course au mouton sauvage, lue un peu avant. Les deux livres ont pourtant des points communs. Ici aussi, le narrateur est un homme abandonnant peu à peu des rêves d'adolescent pour entrer dans la vie adulte, sans être à l'abri de dangereuses chimères sentimentales. Les personnages s'engluent dans des amours à sens unique, de tendres affections qui ne s'avouent pas. Et puis, l'irruption d'un élément surnaturel, qu'on accepte facilement, porteur de tristesse, symbole d'isolement pour celle qui en est victime.
On ne sait pas trop où l'auteur nous ballade avec ce roman mais il laisse mélancolique, un peu plus attentive aux gens qui nous entourent. J'en garde l'impression de quelque chose de très léger et, en même temps, que des choses importantes ont été dites. Subtil, tout ça !
Haruki Murakami, Les amants du Spoutnik,
2003, 276 pages (Supûtoniku no koibito, 1999).
15 décembre 2008
The Bewitchments of Love and Hate
Malgré ma nature profondément placide et pacifique (mais si !), je n'ai pu retenir un : "Ah ! enfin un peu d'action !" lorsque j'ai lu l'accroche de la quatrième de couverture de ce deuxième tome : "The Wraeththu At War !".
J'en ai été pour mes frais, car l'ambiance reste sensiblement la même que dans The Enchantments of Flesh and Spirit : beaux éphèbes hermaphrodites s'accouplant les uns aux autres sur un vague fond de magie. Sans prendre aux tripes, loin de là, c'est toujours aussi élégamment raconté. J'ai même trouvé l'histoire mieux construite, évitant de s'emmêler les pinceaux dans des noms de clans à n'en plus finir. Cela vient du fait que nous suivons l'éducation de Swift, le premier "har" véritable (terme équivalant à femme ou homme pour les êtres Wraeththu), né de l'union de deux créatures harmaphrodites, et non d'un humain transformé. Protégé par les murs de Forever, son foyer, et par les charmes subtils déployés par son géniteur, le mélodramatique Cobweb, Swift grandit avec très peu de connaissances sur le monde qui l'entoure. La déchéance des humains, l'opposition qui s'envenime entre les clans Wraeththu des Varrs, dont il fait partie, et des Gelaming, l'intéressent moins que la lente maturation de ses hormones.
I learned how quickly the eath takes back what humankind had taken from her. Buildings like empty skulls could be seen amid riotous growths of weed and grass. A field of corn surged unchecked across the neglected yard of a farm. We passed a crossroads where something hung crucified, its legs hugged by clinging vines, white flowers booming among the rays of its rotted belly. Cal was quite impressed by that sight. When the wind blew form the south, we could smell magic, the hairs on the backs of our necks would rise and we would be filled with dread and joy. Overall, the countryside seemed deserted. [p. 211]
S'attendre à beaucoup d'introspection par des jeunes et beaux hara qui passent leur temps à "aruner" comme des lapins, plutôt qu'à des scènes d'action trépidantes ! De belles pages sur le désir, complètement affranchi de la morale humaine.
Storm Constantine, The Bewitchments of Love and Hate, 1988.
30 octobre 2008
The Enchantments of Flesh and Spirit
J'ai découvert Storm Constantine il y a quelques années, avec les envoûtants Enterrer l'ombre et Exhumer l'ombre. Le reste de son œuvre n'a pas été traduit et n'a guère eu de retentissement en France. Pourtant, c'est par la trilogie Wraeththu qu'elle s'est d'abord faite connaître. J'étais très intriguée par cette histoire d'une race hermaphrodite venant supplanter la race humaine.
Le style est d'emblée élégant, fascinant. On lit en fait les mémoires de Pellaz qui, au début de l'histoire, n'est qu'un adolescent insignifiant travaillant dans la ferme de ses parents, dans une contrée désertique peu hospitalière. La population est inquiète, suite à des rumeurs sur des bandes de jeunes hommes saccageant les villes. Lorsque le beau Cal demande l'hospitalité de la famille pour une nuit, Pellaz tombe sous son charme. Il s'enfuit avec lui, ignorant tout de ce qui l'attend.
Cal (Calanthe) le conduit dans la ville nouvelle de Saltrock, peuplée de créatures aussi captivantes que lui. Pellaz sent bien qu'il n'est pas traité sur le même pied que les autres, même si tous admirent de loin sa perfection physique. C'est enfin le jour de son initiation ; il va comprendre la vraie nature de ses compagnons. Les Wraeththus ne sont ni mâles, ni femelles, même si seuls des hommes peuvent être initiés. L'aruna est leur grande affaire, ce que les humains appellent "sexe" ou "amour". L'union de deux Wraeththus est un maelstrom de sensations, de sentiments ; c'est la source de leur magie. Malgré les grandes satisfactions que lui procure sa nouvelle vie, Pellaz s'interroge sans cesse sur la signification de cette mutation. Avec Cal, il se lance dans un voyage vers Immanion, la grande cité, où il espère trouver des réponses.
Je reste un peu mitigée après cette lecture. L'intrigue est à l'image des personnages, belle mais creuse. Difficile de voir les Wraeththus comme des hermaphrodites, quand ils sont issus d'humains mâles et sont désignées par "ils". Ce problème est d'ailleurs soulevé par un personnage féminin, qui trouve cela très injuste. Surtout, on peine à prendre ces créatures au sérieux, uniquement considérées selon leur apparence physique, conversant sur leurs sentiments, à la recherche d'unions éphémères. Tout ça est très adolescent, en fait ! Je vais lire le deuxième tome, mais j'espère que l'histoire va devenir un peu plus consistante.
Storm Constantine, The Enchantments of Flesh and Spirit, 1987.
24 avril 2008
Semper Augustus
En l'honneur de la Fête des Tulipes de Saint Denis, qui a eu lieu le week-end dernier, je me suis plongée dans la lecture du beau roman d'Olivier Bleys, un auteur dont j'ai récemment entendu parler.
Il nous permet de suivre la famille de Cornelis Van Deruick, commerçant peu prospère du Haarlem des années 1630, aux Pays-Bas. Dans l'espoir de faire fortune, il embarque pour le Brésil en laissant la maison familiale sous la responsabilité de son fils aîné, Wilhem. Celui-ci ne va pas tarder à tomber sous de mauvaises influences...
Dans un style volontairement désuet, qui m'a un peu gênée au début, l'intrigue aborde un épisode historique réel, la "tulipomanie", qui vit naître les premières opérations spéculatives. On assiste à des scènes orgiaques dans les tavernes, où les bulbes de tulipes sont vendues aux enchères pour des sommes défiant l'imagination. Une étrange folie entoure ces fleurs encore inconnues peu de temps auparavant, dont les marchands s'arrachent les spécimens les plus bigarrés.
"Vois-tu, Wilhem..., reprit Paulus un ton plus bas. La Semper Augustus n'est pas seulement la première des tulipes, éclipsant en beauté toutes les autres, elle est aussi la plus riche et l'emporte en valeur !
- A quoi ressemble-t-elle, pour qu'on la désire tant ?
- C'est une sorte de Rosen, mais combien plus raffinée ! A l'endroit où la fleur se joint à la tige, elle est d'un bleu uni. Puis la corolle s'arrondissant prend diverses nuances : tantôt un blanc pur, tantôt un jaune pâle moucheté de carmin. Elle est flammée du bas jusqu'en haut, de fines mèches rouge sang qui jaillissent du foyer des six pétales et s'élèvent en serpentant. Une splendeur !" [p.231]
A travers l'illusion d'enrichissement rapide à portée de tous, les puissants assoient leur domination en profitant de la naïveté des ambitieux moins fortunés, qui risquent tout simplement leur vie dans ces spéculations qui les dépassent. Le personnage de Wilhem offre ainsi un portrait ambigu de personnage faible, aux prises avec un bienfaiteur aux motivations bien peu louables.
Un roman long juste comme il faut, à l'intrigue très bien construite, qui sait dénoncer avec élégance les grandes injustices de ce monde en revenant aux fondations du capitalisme. L'auteur me semble sympathique et il a déjà une oeuvre conséquente derrière lui ; on peut consulter ici son blog très végétal.
Olivier Bleys, Semper Augustus, Editions Gallimard, 2007, 335 pages.

01 mars 2008
Venus erotica
Lettre N du Challenge ABC 2008
Surtout connue pour son Journal en plusieurs volumes, Anaïs Nin a également publié ces nouvelles érotiques, commande d'un collectionneur qu'elle réalise pendant une période de vaches maigres (c'est du moins la version qu'elle donne ; il semblerait que son oeuvre autobiographique tienne plus de la fiction que d'autre chose). Le commanditaire insiste sur le côté purement physique des scènes de sexe, ce qu'elle trouve réducteur.
Pourtant, les nouvelles ne se limitent pas à des accouplements et racontent toujours une histoire, un morceau de vie. Les textes sont sensuels et crus, jamais vulgaires. Les héroïnes sont toujours de belles jeunes femmes emportées par des désirs impérieux.
C'est au théâtre que j'ai rencontré John et que j'ai découvert, pour la première fois, le pouvoir d'une voix. Cette voix se déversa sur moi comme les sons d'une flûte, me faisant vibrer. Lorsqu'il répéta mon nom, en le prononçant mal, cela me fit l'effet d'une caresse. Il avait la voix la plus profonde et la plus riche que j'aie jamais entendue. Je pouvais à peine le regarder. Je savais que ses yeux étaient immenses, d'un bleu intense, magnétique, qu'il était grand, plutôt nerveux. Son pied s'agitait nerveusement comme celui d'un cheval de course. J'avais l'impression que sa présence annihilait tout le reste - le théâtre, mon ami assis à ma droite. Il se comportait comme si je l'avais enchanté, hypnotisé. Il continuait à parler, sans me quitter des yeux, mais je n'écoutais pas. Tout à coup, j'avais cessé d'être une jeune fille. Dès qu'il ouvrait la bouche, je me sentais comme happée dans une spirale vertigineuse, tombant dans les filets d'une voix merveilleuse. C'était une véritable drogue. Et lorsqu'il m'eut "volée", selon ses propres termes, il appela un taxi.
Nous ne nous sommes pas dit un seul mot jusqu'à son appartement. Il ne m'a pas touchée. Il n'en avait pas besoin. Sa présence m'avait tellement bouleversée que j'avais l'impression qu'il m'avait longuement caressée. [p. 56]
Certes, j'ai trouvé quelques clichés fâcheux sur les "femelles", le désir de viol, la prostitution, et je me sens moyennement excitée par les incursions du côté des perversions (zoophilie, nécrophilie, inceste). Le milieu dépeint est principalement celui de la bohème parisienne, avec les configurations étranges entre Elena, Bijou et leurs amants et amantes de passage, qui occupent une bonne partie de l'ouvrage.
Par terre, une grande fourrure blanche. Toutes les trois s'y laissèrent tomber ensemble, frottant leurs corps l'un contre l'autre pour se retrouver seins contre seins, ventre contre ventre. Elles avaient cessé d'être trois corps. Elles devaient bouche, doigts, langues et sens. Leurs bouches cherchaient une autre bouche, un sein, un clitoris. Corps enchevêtrés, bougeant très lentement. Elles embrassaient jusqu'à ce que le baiser devienne une torture, que le corps s'agite. Leurs mains trouvaient toujours la chair qui cédait sous leurs doigts, un orifice. La fourrure sur laquelle elles étaient allongées dégageait une odeur animale, qui se mélangeait à celle de leurs sexes. [p. 135]
Au-delà de cet aspect "érotisme exotique", propre à exciter les vieux libertins, il y a une justesse dans l'analyse des sentiments et même du contexte social. Ainsi la fin de la délicieuse histoire de Madeleine, vendeuse de magasin, qui vit une passion entrecoupée avec un autre employé pendant les quelques minutes précédant la fermeture : "Il l'appela de nouveau mademoiselle, et elle l'appela monsieur. Il finit même par trouver qu'elle faisait mal son métier et elle quitta le magasin." [p.145]
J'ai été très sensible à la sensualité d'une bonne partie des nouvelles, lisant Venus Erotica dans le métro d'un air innocent, la couverture soigneusement couverte, le pouls battant un peu plus vite aux passage les plus chauds ! Mais je trouve dommage ce catalogue de perversions, au lieu d'une exploration plus fouillée des relations entre deux amants, comme avec Elena et Pierre.
Anaïs Nin, Vénus Erotica, Editions Stock, 1978, 249 pages.
17 février 2008
Le Dragon de feu
Et me voilà en train de dévorer le deuxième tome de la série "Reine de Mémoire", sans même avoir l'impression de me couper du monde pour venir à bout de ces 600 pages ! Tout à fait surprenant pour une intrigue somme toute pépère et une rédaction au présent de l'indicatif qui me crispait un peu au début. Il y a quelque chose dans le style d'Elisabeth Vonarburg, très fluide, qui fait de ses romans un véritable enchantement.
L'histoire avance cependant pas mal. Les jumeaux Pierrino et Senso, puis leur cadette Jiliane, atteignent enfin l'adolescence par une progression insensible (le temps est bien géré dans le livre). Apparaissent donc les premiers émois amoureux, les orientations professionnelles, la distance au moins intellectuelle prise par rapport aux souhaits familiaux. On appréciera au passage la façon intelligente de traiter l'homosexualité, celle dont les jeunes sont amenés à gagner en autonomie, qui donnent à ce monde des allures de société utopique pour ma part !
Pour autant, ce n'est pas un monde si pacifique qu'il n'y semble. On prend conscience de l'importance du secret, qui pèse à tous les niveaux : familial, avec tous ces non-dits sur les ancêtres qui commencent à peine à se dissiper ; politique avec les allusions au curieux Edit de silence promulgué par la Reine folle quelques décennies plus tôt, effaçant purement et simplement un continent entier des mémoires.
On découvre d'ailleurs mieux l'Emorie, mythique pays des dragons, par l'intermédiaire des aventures de Gilles, qui prennent une place croissante. Dans ses tentatives de retrouver son Talent éradiqué, il va mener une véritable quête des origines de la magie sans s'en apercevoir aussitôt. Ses tribulations résonnent de façon troublante avec certaines particularités de la famille Garance. Quand les deux histoires se rapprochent, on en vient à douter du caractère complètement humain des ses trois derniers rejetons.
Et pourquoi donc la couverture du livre montre un dragon d'eau alors que le titre en est Le Dragon de feu ? Vous le saurez en lisant le deuxième tome de la série "Reine de Mémoire" !
Elisabeth Vonarburg, Le Dragon de feu, Editions Alire, 2006, 623 pages.
28 janvier 2008
La Maison d'Oubli
Premier volume d'une pentalogie fantasy, la Maison d'Oubli est un roman initiatique subtil et mystérieux. Les jumeaux Senso et Pierrino, âgés de sept ans, vivent dans la maison de leurs grands-parents avec leur petite soeur Jiliane. Leur quotidien paisible apparaît bientôt traversé de forces obscures.
Inséparables, les trois enfants souffrent le martyre lorsqu'ils sont physiquement éloignés les uns des autres plus de quelques minutes. Jiliane, à trois ans, ne parle pas. Elle ne prononce aucun son, tout en saisissant tout ce qui se passe autour d'elle et en communiquant à sa manière avec sa famille. Si les trois enfants sont aussi liés, c'est parce que leurs parents sont morts en s'inquiétant pour eux ; un fil d'or invisible les garde ensemble et les protège. La grand-mère évite ses petits enfants. Elle vit seule dans une aile de la maison, ils lui disent simplement bonsoir avant d'aller se coucher.
Tous ces détails donnent à penser que la famille Garance n'est pas tout à fait comme les autres. L'univers n'est pas celui qu'on croit, non plus. L'action se situe dans la ville d'Aurepas, inspirée des jolies villes du Sud-Ouest français. Nous sommes en 1789, mais ça ne se ressent pas trop. Il est question de religion, la géminite, basée sur l'harmonie entre Sophia et Jésus, les jumeaux complémentaires. Ce souci d'équité transparaît à chaque instant sous la plume d'Elisabeth Vonarburg, qui instaure un féminisme naturel, évident, qui se passe de démonstration lourde. J'apprécie ainsi énormément de lire au détour d'une phrase : "madame Marquès la notairesse, en compagnie de son époux", le genre de détails qui changent tout !
On rentre dans l'histoire par une première énigme, quand les enfants aperçoivent une fenêtre sur la façade de la maison, qui n'a jamais existé avant et qui ne correspond à aucune pièce de la bâtisse. Malins, ils interrogent domestiques et précepteur, dont les allusions laissent deviner que la maison est hantée. La découverte d'une carte magique, représentant un pays inconnu, qui provoque des sensations étranges quand on la pique d'un instrument, finit de persuader les enfants que quelqu'un cherche à leur faire passer un message. Pendant ce temps, Jiliane ne parle toujours pas, mais elle rêve. D'un lointain ancêtre qui, contrairement à eux, était talenté, et dont les études de magie l'ont mené en des territoires dont il ne vaut mieux pas prononcer le nom...
Au bout de près de 700 pages qu'on ne voit pas défiler, le mystère s'est à peine éclairci, les enfants ont un peu grandi, l'univers s'est complexifié avec l'explication des grands conflits religieux, notamment avec les christiens. J'ai très envie de lire la suite, avec l'espoir que les héros auront un peu plus vieilli, ayant du mal à m'intéresser sérieusement à des personnages de moins de douze ans !
Elisabeth Vonarburg, La Maison d'Oubli, Editions Alire, 2005, 688 pages.
