12 septembre 2009
Le Carnaval des abîmes
Le troisième tome de Féerie pour les ténèbres m'a mené la vie dure pour ne pas vomir mon petit-déjeuner dans le métro ! Comment dire... L'auteur a parfaitement cerné mes pires dégoûts, et m'en a amené de nouveaux, dont je ne soupçonnais pas l'existence. Encore une fois, malgré la jolie couverture, ce n'est pas un livre pour les enfants, même pas pour un humain normalement constitué. On y trouve pourtant la satisfaction d'une écriture intelligente et d'un humour féroce, et on ne peut qu'apprécier les formidables personnages de Malgasta et de Grenotte.
On y trouvera aussi :
- Le portrait d'un ordre religieux qui dépasse en cruauté les pires sévices de l'Inquisition espagnole ;
- Des personnages aux marottes jamais répertoriées auparavant : après le roi charcutier, l'ébéniste épris de meubles, dont l'humeur oscille entre le bahut encaustiqué et l'armoire aux pieds massifs ;
- Des trouvailles horribles, morbides, telle la rencontre de Malgasta avec le Tombier, qui extirpe de son corps tous les cadavres qu'elle transportait sans le savoir, un traitement plus efficace que toutes les psychothérapies du monde ;
- Les créatures très curieuses que sont l'enhantine et l'hiretaigne ;
- Une superbe critique de la société de la consommation, qui reste toujours d'actualité, malheureusement :
Caquehan vit depuis presque un demi-siècle au rythme de la Technole qui sourd de son sous-sol plus qu'en tout autre lieu du royaume. Le joug de son pouvoir de fascination s'exerce partout, même jusqu'aux confins de la couronne-campagne, ce vaste anneau de champ et de pâturages qui ceint la cité du sud-ouest au sud-est. Qu'importe que la Technole ne soit que rebuts crasseux, déchets pourrissants, scories, verrues d'architectures, grumeaux grisâtres enflant au milieu des quartiers anciens, elle est, pour les habitants, l'expression de la générosité, de la plénitude : on la mange, on s'en vêt, on y dort, on y joue ; elle est chaude, elle ronronne tel un chat, sa saveur est grasse et sucrée, elle trépigne comme les genoux d'une nourrice, elle fume ainsi que la pipe patriarcale, elle vous baigne et vous éclaire, chasse la nuit et ses périls...
Caquehan est devenue une cité de nourrissons, et les cris qui montent des rues sont d'abord les vagissements d'une marmaille qui n'aspire quà la digestion. [p. 40]
Il faut donc avoir l'estomac bien accroché pour se lancer dans cette trilogie, qui contient les passages les répugnants que j'aie jamais lus. Mais le pire, ce sont les histoires d'amour ; Jérôme Noirez fait preuve d'un sens très développé de la déception sentimentale. J'aimais encore mieux les histoires d'amputation.
Jérôme Noirez, Le Carnaval des abîmes, Nestiveqnen, 398 pages.
28 août 2009
Les Nuits vénéneuses
Ayant à peine digéré le tome 1 de Féerie pour les ténèbres et son déluge de moignons en tous genres, je me suis armée de courage pour attaquer le deuxième.
Le sort de certains personnages m'inquiétait beaucoup. J'avais quitté Malgasta aux fourneaux avec Orbarin Oraprim, roi charcutier amateur, Estrec métamorphosé en antenne parabolique vivante, Jobelot le barde rimeur réduit à l'état de loque bavante. Seules Grenotte et Gourgou avaient su tirer leur épingle du jeu, mais il faut dire que ces enfants sont plus féroces que tous les membres acérés d'un fraselé réunis.
Avec ce deuxième tome, on retrouve le thème de la quête cher à la fantasy. Voyage houleux à bord d'un navire rouillé sur la mer Hibondière pour Malgasta, qui se trouve un amant au charme pour le moins piquant. Voyage pétaradant pour Ostre, Quiebroch et Malvolu le fraselé, qui tranche les jambes plus vite que son ombre, à bord d'un véhicule bidouillé avec amour et alimenté au lisier de porc par un mécanicien du palais royal. Direction : les Brohls, une région très verte et très mortelle, dans le style gluant dégoulinant. L'imagination de l'auteur n'a pas de bornes dans l'horreur et certains personnages connaissent un sort atroce. Aucun détail sanglant ou purulent ne nous est épargné ; la digestion de la zigaigne, notamment, bénéficie d'une précision graphique tout à fait préjudiciable à la tranquilité d'esprit de la lectrice !
L'intrigue s'étoffe avec l'arrivée de l'inquisition, le débat illusion/réalité. Le gros bémol que je mettrais, cependant, tient à l'introduction d'éléments de la seconde guerre mondiale. J'en ai marre de l'obsession des écrivains français autour cette période, tout comme de la manie des auteurs de fantasy d'inclure à tout prix des éléments du monde réel. Alors là, les deux d'un coup, c'est trop, d'autant que l'auteur fait quelques amalgames douteux.
L'humour reste corrosif, les monstres sortent de l'ordinaire et l'amour, "cette saleté ! ce supplice !", fait son apparition, pour le plus grand malheur des personnages qui en sont atteints, promesse de développements futurs, si tous ne finissent pas déchiquetés au détour d'un chapitre.
Jérôme Noirez, Les Nuit vénéneuses, Nestiveqnen, 2005, 345 pages.
24 août 2009
Féerie pour les ténèbres
Une énigme se pose à l’officieur de justice Obicion, qui enquête sur la mort d’une jeune fille au cadavre atrocement mutilé. Son corps ne contient plus aucun organe naturel, ses os sont en plastique... Toujours à Caquehan, la ville royale, le féeur Estrec de Gourios vertige du haut de son appartement miteux : son esprit explore les profondeurs de la cité, il traverse l’En-Dessous, jusqu’au cœur de la Technole, ce phénomène qui peuple les villes de curieux objets inutiles, de courant électrique, de bâtisses en béton, qui échouent dans les rebuts, immense décharge qui pousse comme une forêt à la lisière de la ville. Ailleurs, à Sponlieux, l’aventureuse Malgasta commet une légère bourde, qui lui vaut d’être chargée d’une mission meurtrière à Caquehan, où dame Plommard, maîtresse d’un féeur depuis longtemps à l’état de spectre, s’est créé des ennemis avec sa magie expérimentale.
Jérôme Noirez, pratiquant la musique médiévale et les romans fantastiques délirants, a inventé ici un monde drôle et horrifiant à la fois. En fait de « féerie », on y trouvera plutôt une sorcellerie vicieuse et des créatures infernales. On y pratique l’art de l’amputation à grande échelle et la magie larvaire. Le paysage est très déroutant, ressemblant à une France d'autrefois dans laquelle pousseraient dans tous les sens des scories de la civilisation industrielle.
Malgasta va au hasard des rues comme dans un labyrinthe, prenant parfois à gauche, parfois à droite, sautant d’une grande avenue à une ruelle étroite, se faufilant entre les murs d’enceinte de riches manoirs, longeant une barre d’immeubles, traversant d’immenses terrains vagues.
Ses narines captent des odeurs contradictoires, crottin de cheval et pot d’échappement, épices et caoutchouc brûlé, rôtisseries et parfums synthétiques. Caquehan offre un paysage complexe où la réalité ancienne se dissout lentement dans les inclusions de la Technole.
Une cheminée en béton armé effrité par le vent et la pluie, transperce une maison à colombage décorée de boiseries, un centre commercial à la coquille rouillée et bosselée soulève des halles couvertes de chaume, une rue autrefois baignée de soleil est à présent un égout malsain à l’ombre d’un échangeur de périphérique qui ne débouche sur rien et sur lequel ont été construites plusieurs maisons, une voie ferrée traverse une cathédrale dont le portail a été agrandi pour pouvoir laisser passer les trains qui amènent les croyants à l’heure de la messe, les cucurbitacées obstinées d’un ancien potager percent le revêtement d’un parking dans lequel on a entassé des carcasses de voitures…
Malgasta ne voit dans tout ceci qu’une vaste folie. [p. 104-105]
Le langage utilisé est des plus réjouissants, plein de trouvailles et de tournures fleuries. On sent un vrai plaisir de jouer avec les mots, à l’image des romans d’Alain Damasio, le seul auteur auquel j’arrive à comparer celui-ci. Les mots inventés sont pittoresques jusque dans la monstruosité. Tous les prénoms valent le détour, ce que j’apprécie tout particulièrement.
− Qui vient ? Qui va ? Et vers quel trépas ?
− C’est Give le palmisuprapède, Meurlon le manquerot, Demion le trancheteste, Dovaut le malbasté, Gournard l’enrasé, Orchil du Ramu, Brouste la fertèle, Ferrandelle la moniote, et Quinette la têtecul.
− Je suis Hinguet, le gai entier. Mais tous ne se sont pas nommés.
− Il y a également Gourgou… Gourgou le jovenet.
− Et Grenotte qui pète et qui rote, complète la petite fille qui ne veut pas qu’on la qualifie d’un sobriquet qu’elle ne comprend pas. [p. 211]
Il serait cependant utile de vous prévenir que ce n’est pas le genre de livres que vous pourrez lire nonchalamment pendant la pause déjeuner. Ça saigne et ça fait mal, c’est vilain et ça pue. On passe beaucoup de temps avec les rioteux, les habitants estropiés de l’En-Dessous, qui adorent découper de l’humain tout en restant très attachants. Esmoignés, fraselés, ou entiers (mais pas franchement humains) gambadent gaiement dans un univers de putréfaction généralisée, en entonnant des refrains peu recommandables. La quatrième de couverture précise "Pour public averti". C'est maintenant chose faite.
Jérôme Noirez, Féerie pour les ténèbres, Nestiveqnen, 2005, 302 pages.
11 septembre 2008
La Cité des Saints et des Fous
Ce livre inclassable nous initie aux mystères de la ville d'Ambregris, baroque et pourrissante, à travers une série de textes fantaisistes et macabres. On pense à la Nouvelle-Crobuzon de Perdido Street Station, mais VanderMeer fait preuve d'un sens du délire sans comparaison possible.
Dans "Dradin, amoureux", un missionnaire au chômage quitte la jungle pour vérifer à Ambregris l'adage selon lequel l'amour frappe toujours sans crier gare (et les emmerdes, aussi). Nous faisons connaissance avec le Festival du Calmar d'eau douce, carnaval macabre dont il vaut mieux se tenir à bonne distance, et avec les Chapeaux-Gris, créatures champigniennes guère hospitalières. L'humour est corrosif, cohabitant avec l'horreur ; la plupart des histoires constituent une plongée dans l'enfer.
Un usage immodéré des notes de bas de page est fait à partir de la partie intitulée "Guide Hoegbotton de l'Ambregris des premiers temps", un concentré de loufoquerie sous l'apparence d'un essai historique tout à fait sérieux. Comment résister à ce genre de notes de bas de pages :
3. Il me faut ajouter à la note 2 que les informations les plus intéressantes seront uniquement incluses en notes de bas de page, que je m'efforcerai de multiplier au maximum. De plus, les informations évoquées en note seront plus tard développées dans le texte principal, ce qui plongera dans la confusion ceux d'entre vous ayant décidé de ne pas lire les notes de bas de page. Voilà ce qu'il en coûte de tirer un vieil historien du bueau d'enseignant derrière lequel il sommeillait pour le forcer à collaborer à la collection de guides de voyage populaires. [p. 85]
Le thème du culte du calmar à Ambregris est progressivement introduit. A priori, le choix de cet animal comme objet de vénération, d'études académiques et de thème artistique me semblait tout au plus extravagant. Au fil de la lecture, j'ai développé une véritable répulsion pour ces bestioles à tentacules. Le "calmar royal" désigne bien le calmar géant qu'on peut trouver dans les océans, des monstres de plus de dix mètres de long, pesant plusieurs tonnes et dont le seul prédateur naturel est le cachalot ! De quoi me faire passer l'envie de demander un calmar domestique pour Noël. Nous avons donc trente pages de bibliographie concluant la monographie "Le Calmar royal", à ne surtout pas survoler distraitement, au risque de manquer de telles perles :
Rouch, Alain : Messe de chambre pour le Nautilus & Requiem pour le Calmar fantôme blanc : deux partitions liturgiques d'après les modes norien et stangien, Publications Musicales Caille.
(Rien dans le monde ne procure une joie aussi complète que l'écoute du Requiem pour le Calmar fantôme blanc [basé sur le classique de Platerni]. Il est encore plus sublime si on l'écoute au phonographe tout en se détendant sans un petit bassin.)
Rougefouge, Catherine : L'Etrange mais Véridique Histoire de Malfour Blissbane et de son calmar de la peur, Tournefrancq & Obsen.
(Histoires sensationnalistes pour adolescents et adultes impressionnables.)
Rougefouge, Catherine : L'Etrange Histoire de Ronald Busbataye et de ses Sept Calmars de la Mort, Tournefrancq & Obsen.
Rougefouge, Catherine : L'Histoire encore plus étrange de Barlet Gangrène et ses trois Calmars du Destin, Tournefrancq & Obsen.
Rowan, Yann : "Le Calmar comme autre : approche transgressive des dualités hégémoniques", Journal d'herméneutique aquatique, vol. 34, n°1.
Rowan, Yann : "Tentaculon : une approche de la communication homme-calmar", Journal des Etudes sur les Calmars, vol. 52, n°3.
Ruch Alain : Le Calmarologue amateur face au houblon, Editions Tornelain. [p. 70-71]
L'auteur se mettra lui-même en scène dans une petite histoire fantastique sur un auteur dément, poursuivi par sa propre création. Les nombreux personnages d'artistes et d'écrivains lui permettent de régler ses comptes avec le monde littéraire. Enfin, dans les pages finales, que j'apprécie beaucoup, il fait une véritable déclaration d'amour aux polices de caractères utilisées dans l'ouvrage, excepté pour Times New Roman, qui "mêle l'atmosphère grossière d'un bifteck coriace à la structure d'une pomme de terre, son bouquet minéral se combinant à une texture moelleuse", et pour "Machine à écrire de maman", "une police revêche à l'ambiance empreinte de réprimande caustique". Davantage que pour l'histoire, qui reste assez obscure, tout en reprenant des thèmes très classiques du fantastique, c'est pour ce genre de petits détails que je me suis enthousiasmée. Le roman parvient à rendre palpable un monde imaginaire, à travers des commentaires burlesques sur des oeuvres fantaisistes.
Jeff VanderMeer, La Cité des Saints et des Fous,
Calmann-Lévy, 2006, 238 pages et environ
300 d'annexes (City of Saint and Madmen, 2002).
03 septembre 2008
Le Voyage d'Hawkwood
Ma grosse déception de la rentrée ! Autant être honnête avec vous, j'ai interrompu ma lecture à la page 64, donc les défauts que je vais pointer dans cette note s'améliorent peut-être par la suite... Je n'irai pas vérifier !
"Les Monarchies Divines" est une pentalogie fantasy alléchante au premier abord. Il y est question d'un ordre religieux tout puissant qui tente d'éradiquer la magie, d'une armée d'envahisseurs menaçant tout le royaume, d'un héros aventurier qui part à la découverte d'un nouveau continent. On trouve des lycanthropes, des moines qui farfouillent dans les manuscrits et, très certainement, des guerriers sexys et désabusés.
Surtout, les forums spécialisés ne tarissent pas d'éloges sur l'oeuvre de Kearney. C'est censé représenter le meilleur de la production actuelle. D'après la quatrième de couverture, "fresque épique en cinq volumes, écrites d'une plume particulièrement raffinée, Les Monarchies Divines raviront tous les amateurs d'une fantasy mature, puissante et ténébreuse."
Dès le début, j'ai fait la grimace. Les phrases étaient à la fois simplistes et alambiquées ; elles avaient quelque chose de bizarre, que je n'arrivais pas à identifier. Le prologue était d'un manque d'originalité flagrant : l'attaque de l'équipage d'un navire par une créature mystérieuse et terrifiante, pour nous mettre dans l'ambiance. Le procédé a déjà été utilisé, par exemple dans A Game of Thrones de George R.R. Martin, avec beaucoup plus de panache que les six pages de Kearney.
Puis on attaque l'histoire proprement dite, où l'auteur fait preuve d'une imagination débridée pour les noms de lieux et de personnages. La cité sacrée d'Aekir, pourquoi pas ; la cathédrale de Carcasson : à croire qu'il a pris une carte de France pour trouver des noms exotiques, mais ça ne marche pas tellement sur moi.
Je me rends enfin compte du problème du texte. Non seulement il est mal écrit, parsemé de phrases brèves commençant par "et", censées donner du rythme (la "puissance" signalée plus tôt, sans doute), mais il est manifestement très mal traduit. Il y a une débauche d'adjectifs qui apportent plus de confusion que de précision ("l'intrus téméraire et tremblant", p. 23), des tournures de phrases extrêmement maladroites qui cassent l'effet recherché : "une atmosphère lugubre de viande légèrement brûlée et écoeurante dérivait en mer, plus grasse et sale que la pire odeur d'égout", p. 31 (on l'aura compris, ça pue).
Au niveau de la "maturité", on a des personnages ambigus, très brutaux et cyniques. Les femmes n'occupent que des rôles secondaires d'épouses ou courtisanes, sans compter la petite lycanthrope. L'écriture est grossièrement androcentrée, mon motif principal pour abandonner la lecture de la série. Les héros ont des rapports malsains avec leurs femmes, empreints de violence. Ainsi, sur sa femme probablement violée et assassinée par les envahisseurs, Corfe commente : "Espèce de garce idiote. Il lui avait répété cent fois de s'en aller, de partir avant que les lignes de siège ne commencent à envahir la cité." (p.21) De son côté, Hawkwood, censé être le héros du roman, vous savez, celui auquel on s'identifie, viole brutalement son amante dès son retour de voyage, ce qu'elle semble apprécier, et se pose lui aussi comme l'être rationnel face à la créature émotive : "Il l'avait fait avorter voilà deux ans - parce qu'elle insistait. Une vieille fouine des quartiers pauvres de la cité avait fait ça dans une pièce exiguë. Elle ne lui dirait jamais si l'enfant était de lui ou pas. Peut-être ne le savait-elle pas elle-même. Parfois il y songeait." (p. 61) (notez les superbes phrases laconiques à la fin du paragraphe)
L'écriture de Kearney m'a plongée dans les ténèbres de la perplexité. Vous comprendrez que cela m'a suffi et que j'ai effectué une petite recherche pour découvrir s'il existait des points de vue alternatifs sur cette série, ce qui a donné lieu à un échange intéressant sur le blog Hugin & Munin. Avec l'avalanche de livres de qualité médiocre qui sortent, le tri s'impose !
Paul Kearney, Le Voyage d'Hawkwood, Editions du
Rocher, 2004, 370 pages (Hawkwood's Voyage, 1995).
12 décembre 2007
Perdido Street Station
Ce roman en deux parties (découpage français) est précédé d'une réputation flatteuse. Entre fantasy et steampunk, il s'agit avant tout d'une aventure urbaine, dans le cadre dénaturé de Nouvelle-Crobuzon.
Dès les premières pages, la fascination le dispute au dégoût. C'est un bestiaire innommable qui se dévoile peu à peu : créatures insectoïdes, reptiliennes, cactacées même, sans compter les Recréés aux greffes répugnantes. Tous ces êtres doués de conscience pullulent et s'agitent en tous sens dans la ville de Nouvelle-Corbuzon, véritable cloaque suintant et bourbeux.
Malgré les particularités physiques de certains, les personnages nous sont rapidement sympathiques : savants, artistes, journalistes contestataires, aux prises avec un pouvoir corrompu. J'ai aimé l'ambiance décadante, la nonchalance des personnages évoluant dans un paysage baroque en pleine décomposition. La matière organique est au coeur de l'intrigue, avec des lois physiques quelque peu différentes des nôtres.
Ca, c'est pour le premier tome, magistral exercice d'exposition d'un monde riche et prometteur. En ce qui concerne le deuxième, il déroule les rebondissements attendus de l'intrigue d'une façon un peu trop linéaire, au point que j'ai lu en diagonale les 250 dernières pages. L'histoire s'assombrit encore plus, nous traîne dans les pires bas-fonds de la ville et de l'âme humaine. On suffoque, on cherche en vain un rayon d'espoir... J'ai regretté la recherche gratuite des détails les plus répugnants, à l'image de certains Stephen King. Le livre laisse également un goût d'inachevé en ce qui concerne l'origine des pouvoirs du gouvernement et les détails insolites de certains quartiers qui laissaient présager un développement quelconque.
Quelques immeubles gris, au béton suintant et gâté, y poussaient telles des herbes folles dans un cloaque. Nombre d'entre eux, inachevés, arboraient des étais de fer évasés qui partaient en évantail à partir de toits fantômes, et qui, rouillant et saignant sous l'effet de la pluie et de l'humidité, tachaient la peau des immeubles. Les calovires tournoyaient au-dessus de ces monolithes telles des corneilles noires, s'accroupissant sur les étages supérieurs pour souiller d'excréments le toit de leurs voisins. Les pourtours de l'horizon de masures du Palus-au-chien enflaient, éclataient, et changeaient à chaque nouvelle visite. Des tunnels se creusaient au sein de la ville parallèle qui s'étendait sous Nouvelle-Crobuzon, un réseau de ruines, d'égoûts et de catacombes. Les échelles laissées un jour contre un mur s'y voyaient clouées, puis renforcées le lendemain, si bien qu'en une semaine elles étaient devenues de vrais escaliers menant à un autre niveau, jeté de façon précaire entre deux toits affaissés. Où que portait le regard, on voyait des gens allongés, courant, ou se bagarrant sur le panorama des toits. (tome 1, p. 164-165)
China Miéville, Perdido Street Station, Fleuve Noir, 2003,
tome 1 (368 pages), tome 2 (454 pages).
23 juillet 2007
Memories of Ice
Je sors d'une lecture des plus éprouvantes. Il s'agit là du troisième tome de la saga de Steven Erikson, Malazaan Book of the Fallen, qui en comptera dix au total. J'adore me plonger dans des séries d'énormes pavés dont l'histoire se suit mais là, en un an, je n'ai réussi à en lire que trois. Ils me laissent épuisée, gavée, assaillie par des visions funestes. J'ai envie de lire la suite, certes, mais pas avant six mois...
Nous retrouvons ici une bonne partie de l'équipe du premier tome, Gardens of the Moon. A savoir une armée durement éprouvée, hors la loi, dont les dirigeants ont un pied dans le monde réel et un autre dans les dédales compliqués des territoires divins (qui n'ont rien de célestes). L'univers fantasy d'Erikson présente en effet l'un des systèmes de magie les plus complexes qui soient. Il nous a balancées dans la saga au coeur de l'action, sans un maigre mot d'explication, à nous maintenant de grapiller des informations au fil de la lecture. Et, enfin, dans Memories of Ice, on commence à comprendre ce que sont les warrens et comment ils fonctionnent. Oh, ça ne veut pas dire que le cerveau arrive à analyser, mais on commence à saisir certaines logiques.
Au niveau des personnages, la plupart sont des soldats, et de la catégorie durs à cuire. Ca m'étouffe un peu car voir l'action du côté des dirigeants et combattants n'a jamais trop été ma tasse de thé. Mais j'apprécie la parité qui règne dans l'armée malazéenne : elle comprend un bon nombre de soldates, et pas forcément délicates, ni belles, ni intuitives ; à la corbeille, les clichés. Je trouve même que l'auteur en rajoute, avec ses héroïnes à la trempe carrée, face à des hommes plutôt sensibles, qui jouent profil bas. J'ai adoré le portrait d'Hetan, une guerrière barghast, donc plutôt trapue, le corps intégralement huilé, qui obtient généralement ce qu'elle veut, à savoir coucher avec la plupart des hommes en passant (qui tentent de fuir, terrorisés, avant de se rendre à ses arguments sans réplique, du style : "Tonigh, I'll bed you." Comment résister ?).
Mais il y a aussi Gruntle, un caravanier bourru, qui va s'élever au-dessus de sa condition de manière aussi inattendue que déplaisante. Ses chamailleries continuelles avec Stonny sont très drôles. Les vannes continuelles entre les personnages rendent le style alerte. Magie et races non humaines mises à part, ils agissent de façon contemporaine, ce qui change des auteurs qui tentent laborieusement de faire vivre un monde médiéval en toc.
Pourquoi la lecture n'en est pas plus facile, alors ? D'abord parce que l'histoire est dure à suivre. Le niveau d'anglais est assez élevé, l'auteur joue massivement des ellipses dans le récit qui brasse, soulignons-le, des centaines de milliers de gens à l'échelle de plusieurs continents. Dans un sens, c'est agréable de trouver un auteur qui ne prend pas ses lectrices pour des idiotes, mais qu'est-ce qu'on rame !
Ensuite, l'histoire est dure sur le plan émotionnel. Les scènes de combat sont plus que réalistes, c'est un véritable charnier à chaque fois ! Une armée cannibale, des bouts de corps qui explosent dans tous les sens, des condors furieux, des monstres intelligents armés jusqu'aux dents, les K'Chain Che'Malle (que je me représente vaguement comme des Tyrannosaurus Rex)... J'avoue que parvenue au bout de mes 900 pages, je n'avais qu'une envie, c'était de lire un livre très court qui parlerait de gentils lapins. Ce que j'ai fait, d'ailleurs.
Steven Erikson, Memories of Ice, Tor, 2001, 925 pages.
