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Je lis trop.

02 juin 2009

Le début de la fin

thursday5J'ai terminé le cinquième et dernier tome de la série Thursday Next ! Dans ce tome, Thursday est pourvue de trois enfants en bonne santé, si ce n'est que l'aîné passe le plus clair de son temps, qu'il est censé sauver, en position amibe sous la couette. La couverture de notre héroïne est d'être vendeuse de moquette mais elle travaille toujours en cachette à la Jurifiction, formant ses propres clones littéraires, fort peu qualifiées, au métier. L'oncle Mycroft réapparaît en tant que fantôme pour livrer une information essentielle qu'il a oubliée, la mort aidant. Thursday a les Danverclones aux trousses, à savoir une armée de gouvernantes quinquagénaires revêches, inspirées de la Mrs Danvers de Rebecca, de Daphne du Maurier. Et ce, dans un contexte où la lecture est en chute libre et où les classiques sont en passe d'être recyclés en émissions de télé-réalité.

Que de trouvailles ! J'ai bien envie de remercier Jasper Fforde pour les fous rires qu'il m'a occasionnés. C'est tellement rare les livres à la fois hilarants et pas bêtes... Or, la série m'a impressionnée à différents niveaux depuis le début :

- une héroïne forte, futée, qui ne craint pas le ridicule ;
- un humour détonant, aussi bien dans les situations décrites, les tournures de phrases, les dialogues décapants ;
- des paradoxes temporels de tellement haute volée qu'ils m'ont donnée le vertige à plusieurs reprises. La Chronogarde va jusqu'à remettre en cause le temps lui-même. Le moindre des paradoxes n'est pas que, parfois, les voyages dans le temps ne provoquent aucune modification. C'est ainsi que Thursday peut se souvenir de son père, même éradiqué, revenant régulièrement à un âge différent, mort sous ses yeux dans le passé...
- un discours hautement critique sur le système politique et les médias, à travers des systèmes trop absurdes pour ne pas nous rappeler le contexte actuel ;
- des passages de purs délires, que j'ai relus plusieurs fois en me tordant de rire. Pour le plaisir, voici un exemple se référant à l'activité à haut risque de trafic de fromage de Thursday :

Nous progressions toujours par paliers. Je m'étais positionnée sur le marché du fromage instable, et quand je dis instable, ce n'est pas au marché que je pense, mais bien au fromage lui-même.
Owen opina et me désigna un fromage mordoré veiné de rouge.
- Dolgellau marbré force quatre, c'est un 9,5. Dix-huit années de maturation à Blaenafon, et pas pour les mauviettes. Excellent avec des crackers, mais on s'en sert également pour repousser les putois en rut.
J'en pris audacieusement un gros morceau que je posai sur ma langue. Le goût était extraordinaire ; je pouvais presque voir les monts Cambriens à travers la pluie, le ciel bas, les torrents exubérants et les falaises de calcaire, les éboulis glaciaires et...
- Vous allez bien ? dit Millon quand j'ouvris enfin les yeux. Vous avez perdu un instant connaissance.
- C'est de la bombe, pas vrai ? dit aimablement Owen. Buvez un verre d'eau. [p. 193]

J'en oublie presque l'argument principal de la série, à savoir les voyages aventureux au cœur des livres. Pour le coup, je trouve que l'idée n'a pas été suffisamment exploitée, le monde de la fiction offrant des possibilités de parcours encore plus folles que ce qui nous est montré. A part Hamlet, peu de personnages s'offrent une bonne virée dans le monde réel. Comme je l'ai déjà dit, le travail au sein de la Jurifiction m'a parfois semblé lourd, une succession de petites virées gratuites d'un intérêt variable. Mais l''humour décalé, la loufoquerie, l'entrain qui se dégage de cette série l'emportent sur ces petites faiblesses.

Jasper Fforde, Le début de la fin, Fleuve Noir, 2008, 498 p.

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22 février 2009

L'Ombre du vent

lombreduventUne pointe de déception pour ce roman dont j'avais tellement entendu parler. Si le début est assez prenant, mystérieux comme il faut, suffisamment touchant, la suite verse dans des clichés pour le moins fâcheux. L'amour foudroyant, fatal, fidèle jusqu'à la mort (ça fait trois F) ! Le désir troublant, terrassant, terrible (ça fait trois T, peut-être même quatre, car c'est terrible terrible) ! Au milieu de tout ça, des descriptions instructives de la situation espagnole pendant le franquisme.

L'intrigue m'a un peu rappelée celle de Train de nuit pour Lisbonne, avec l'aspect initiatique pour le narrateur en plus. Le jeune Daniel Sempere se prend de fascination pour le livre L'Ombre du vent, puis pour son auteur, Julian Carax, tomblé dans un oubli total après un succès très confidentiel. Tandis qu'il subit les affres de l'adolescence sous la forme d'une passion à sens unique pour la belle Clara, un sombre inconnu le menace de représailles s'il ne lui donne pas son livre fétiche sur le champ. Daniel va pourtant poursuivre sa petite enquête, croisant des personnages hauts en couleurs sur sa route, s'apercevant de troublantes similitudes entre sa vie et celle de Julian Carax. Connaîtra-t-il le même destin funeste ?

Ce roman reste agréable à lire, ayant au moins le mérite d'être très vivant, principalement grâce au personnage de Fermin. Pas complètement nul, donc, mais malheureusement très simpliste.

Carlos Ruiz Zafon, L'Ombre du vent, Ed. Grasset & Fasquelle,
2004, 637 pages (La Sombra del viento, 2001).

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23 novembre 2008

Sauvez Hamlet !

sauvez_hamletEnfin de retour dans le monde réel ! Il était temps, parce que je commençais à m'ennuyer ferme dans la Jurifiction, la police du monde des livres, dans lequel s'embourbait Thursday Next depuis deux tomes. Elle aussi en a marre, courir après le Minotaure à travers des romans fantasy, ça va un temps, mais elle a un fils de deux ans à éduquer un minimum, sans parler d'un mari éradiqué à détuer à l'occasion. Bref, elle rentre à Swindon, pour reprendre son poste chez les OpSpecs.

Là, je dois dire que j'ai adoré ce quatrième tome, que je place au même niveau que le premier. Pourtant, il est aussi déroutant que les autres livres de Jasper Fforde, avec son scénario fantaisiste, ses blagues un peu nazes, mais aussi un humour très fin par moment, avec des allusions drôlatiques à la littérature. Cette fois, Thursday se retrouve avec Hamlet sur les bras, échappé de sa pièce. Rien de grave à ce qu'un prince danois arpente les rues de Swindon et dragouille l'invitée d'honneur de Madame Next, me direz-vous. Sauf que les autres personnages en profitent pour avoir le beau rôle dans la pièce, ce qui aboutit à une mutation littéraire désormais désignée par le titre Les joyeuses commères d'Elseneur, et une perte immense pour la culture. Mais ceci n'est que le moindre des problèmes de notre héroïne. Ne parlons pas du dodo sanguinaire, du match des Maillets de Swindon contre les tapettes de Reading, d'une accusation de traffic de fromage, des hybrides en liberté, de la réincarnation de St Zvlkx, de la tueuse à gage, de l'élection de Yorrick Paine et, accessoirement, de l'apocalypse qui risque de transformer la terre en "tas de cendres radioactives"...

- Alors, qu'est-ce qui a fusionné avec Hamlet ?
- Ca s'appelle maintenant Les Joyeuses Commères d'Elseneur, et on y voit Gertrude se faire courser autour du château par Falstaff tout en se faisant semer par Mistress Page, Ford et Ophélie. Laerte est le roi des fées, et Hamlet est relégué à un petit rôle de seize lignes où il accuse le Dr Caius et Fenton d'avoir conspiré l'assassinat de son père pour sept cents livres sterling.
Je poussai un gémissement.
- Et ça ressemble à quoi ?
- Le temps que ça devienne drôle, tout le monde meurt. [p. 206]

J'aime beaucoup ce que Jasper Fforde a fait de son héroïne. La maternité ne l'a pas du tout assagie, bien au contraire ! Elle n'hésite pas à bastonner des individus patibulaires d'une main tout en tenant son fils de l'autre, en pensant à le retourner "pour éviter de semer la graine de la violence dans son jeune esprit". J'aime encore plus ce qui apparaît comme la critique du pouvoir totalitaire la plus percutante depuis Harry Potter et les reliques de la mort, avec la main-mise de l'énorme groupe Goliath et son dictateur aussi subtil qu'un personnage de série B (normal, c'en est un), qui décide d'adopter un mode de gestion par la foi. Sous la bonne humeur, une critique au vitriol de la société du spectacle, avec la désignation soudaine des Danois comme boucs émissaires, que les médias se mettent à accuser de tous les maux, ou encore l'émission "Questions directes à esquiver", où les deux invités font assaut de mauvaise foi et ont recours aux bébés animaux comme argument ultime. Malgré les apparences, un roman décidément très ancré dans la réalité ! L'auteur a bien redressé la barre et j'espère bientôt lire Le Début de la fin, dernier tome de la série.

Jasper Fforde, Sauvez Hamlet !, Fleuve Noir,
2007, 487 pages (Something Rotten, 2004).

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19 octobre 2008

Train de nuit pour Lisbonne

traindenuitDéfi Le Nom de la Rose : le lieu

Avec ce livre, on s'embarque dans un voyage lent, introspectif, tranquille en apparence seulement. Si je suis vite rentrée dedans, j'ai pris mon temps pour le lire, étant modérément passionnée par les errements de Raimond Gregorius. Professeur de langues anciennes à Berne, celui-ci décide de partir pour Lisbonne sur un coup de tête. Une inconnue portugaise croisée sur un pont, un livre qui semble lui parler sur un étalage de librairie, le voilà qui ne sait plus très bien où il en est de sa vie trop sage. Il va mener une enquête sur cet auteur inconnu, Amadeu de Prado, donnant ainsi un sens à ce qui pourrait bien être une petite crise de la cinquantaine...

Ce roman possède un charme à part, qui tient peut-être au rythme alangui de l'action, à la mélodie des phrases en portugais qui le parsèment. Nous lisons en même temps que Gregorius de nombreux extraits de Um ourives das palavras (Un orfèvre des mots), le livre qui déclenche une foule d'émotions en lui. A travers les personnes rencontrées à Lisbonne, ayant connu l'auteur mort depuis une trentaine d'années, se dessine le portrait intéressant d'un médecin philosophe, engagé dans la résistance contre la dictature parce qu'il ne pouvait plus se regarder dans une glace, adulé par ses soeurs et admiré par ses patients qui ne l'ont pas oublié. Gregorius se perd dans cette page de l'histoire du Portugal, dans cette recherche personnelle construite comme un polar.

Pascal Mercier, Train de nuit pour Lisbonne, Maren Sell
Editeurs, 2006, 491 pages (Nachtzug nach Lissabon, 2004).

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22 juin 2008

L'espèce fabulatrice

lespece_fabulatriceD'abord une impression mitigée à la lecture de cet essai de Nancy Huston, celle d'une philosophie à deux balles. Le thème me semblait réducteur : la fiction, les histoires comme fondatrices de l'humanité. Je m'interrogeais sur l'utilité d'un tel sujet, avec une certaine dose de mauvaise conscience de "consommatrice de fictions" qui se demande, parfois, où tout cela va la conduire. Certes, la vie est rarement aussi intéressante que l'intrigue d'un bon roman, mais si je loupais quelque chose, quand même ?

L'autrice attaque à un niveau très général en considérant que les humains, seuls êtres vivants à être conscients de leur mort, combattent leur désespoir en tentant de donner du sens au monde. "Le sens humain se distingue du sens animal en ceci qu'il se construit à partir de récits, d'histoires, de fictions." [p. 15]

Aucun aspect de la culture n'est exempt de la narration. Il faut un début, une fin, une logique. Histoires de vie, histoire tout court, religion, tout n'est qu'interprétation, vision biaisée, choix partiaux d'éléments. Nancy Huston part de son propre exemple pour montrer tout l'arbitraire de son "identité" : son prénom, son pays de naissance, son sexe, sa langue... Dès qu'elle creuse un peu, les certitudes s'effritent, tout est affaire de conventions, historiquement et géographiquement situées. "Ce que l'on nous apprend sur la nation, la lignée, etc., n'est pas du réel mais de la fiction. Les faits ont été soigneusement sélectionnées et agencés pour aboutir à un récit cohérent et édifiant." [p. 88] C'est finalement à une remise en question de la civilisation qu'elle se livre !

Elle considère cependant que la fiction est bonne en soi : "Les religions sont une des principales sources des fables reliant les gens entre eux." [p. 45] C'est le fait de les considérer comme des faits établis et de rejeter les versions des autres qui est dangereux. "Les mauvaises fictions engendrent la haine, la guerre, les massacres. On peut torturer, tuer, mourir pour une mauvaise fiction. Cela arrive tous les jours." [p. 95]

Si on la suit, il existe donc de "bonnes" fictions. La romancière pointe alors le bout du nez pour affirmer les bienfaits de la littérature. Un bon roman, présentant une galerie diversifiée de personnages, donne la possibilité précieuse de se mettre à la place de quelqu'un d'autre, se s'identifier, de comparer avec son propre entourage. Nancy Huston y voit "une éthique pour la vie parmi nos semblables". Le roman est civilisateur. "Les non-lecteurs sont potentiellement dangereux, car faciles à manipuler par les Eglises, les Etats, les médias, etc." [p. 178] Les mauvaises fictions, appelées "Archétextes", engendrent les totalitarismes.

"Contrairement à nos fictions religieuses, familiales et politiques, la fiction littéraires ne nous dit pas où est le bien, où le mal. Sa mission éthique est autre : nous montrer la vérité des humains, une vérité toujours mixte et impure, tissée de paradoxes, de questionnements et d'abîmes. (Dès qu'un auteur nous assène sa vision du bien, il trahit sa vocation romanesque et son livre devient mauvais.)
Là où notre vie en société nous incite à prononcer des jugements tranchés, à nous ranger du côté de ceux que nous approuvons et à qui nous ressemblons, le roman nous ouvre à un univers moral plus nuancé. Aux antipodes des Archétypes, il nous aide à écouter la vraie musique du monde, qui n'est ni paradisiaque harmonie des sphères, ni cacophonie infernale.
Absorbés dans la lecture d'un roman, nous sommes plus moraux que lorsque nous agissons en citoyens, en parents, en époux ou en fidèles d'une Eglise. Tous les évènements se déroulent dans le secret de notre âme, nous ne sommes pas menacés par ces êtres verbaux que sont les personnages. Nous les écoutons, souvent, avec plus de tolérance, de curiosité et de bienveillance que les êtres de chair et de sang qui nous entourent - et non seulement nous leur pardonnons leurs faiblesses, nous leur en savons gré !"
[p. 187-188]

Sur ces belles paroles, je me suis évidemment jetée sans le moindre scrupule sur le premier pavé qui se trouvait à portée de mains*. J'ai maintenant de bonnes raisons éthiques de me plonger dans la littérature : je fais acte de citoyenneté, je m'ouvre à la culture des autres, je cultive ma tolérance ! Un petit livre intrigant, pas forcément indispensable mais à conseiller à quiconque vous reproche de perdre votre temps dans les bouquins.

* J'en lis trois en ce moment, dont deux de plus de mille pages, ce qui explique, en plus de mes soucis informatiques, le faible rythme de parution de mes notes dernièrement !


Nancy Huston, L'espèce fabulatrice, Actes Sud, 2008, 192 pages.

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01 mai 2008

Le Rêve dans le pavillon rouge

hong_lou_mengLettre C (bis) du Challenge ABC 2008

Arrivée à la moitié de cet énorme roman, soit tout de même plus de 1500 pages, j'estime avoir suffisamment eu le temps de m'en faire une opinion pour rédiger une note à son sujet.

Avec l'histoire des jeux olympiques de Pékin et, surtout, de la répression au Tibet, je n'étais plus très sûre d'avoir envie de lire un roman chinois. Puis, j'ai réfléchi. Il s'agit, après tout, d'une oeuvre littéraire datant de plus de deux siècles, rien à voir avec la politique actuelle. De plus, ce livre est un véritable hymne à l'oisiveté et à la contemplation, valeurs aussi éloignées que possible de celles du sport ! Et puis, un challenge est un challenge ; j'ai décidé publiquement de m'attaquer à ces "mémoires d'un roc".

Passées les cinquante premières pages, et la présentation curieuse du roc qui voulait atteindre la transcendance et se voit incarné en jeune homme dans une riche maison, l'histoire commence vraiment. Et quand je dis qu'il faut passer les cinquante premières pages un peu trop ésotériques, c'est que la suite n'a vraiment rien à voir. Il s'agit en effet d'une chronique réaliste de la vie d'une grande maison, avec ses menues tâches quotidiennes, ses mini-drames et les amusements de ses habitants.

Le personnage mis en avant, Jade magique, est un adolescent capricieux, aimant s'entourer de jeunes filles, essayer leurs fards, se divertir et provoquer des querelles. Une ribambelle de cousines et de soubrettes peuple les pavillons alentours, en premier lieu la soeurette Lin au caractère ombrageux, l'autoritaire Grande Soeur Phénix dotée d'un grand sens pratique, ainsi que la douce Grande Soeur Joyau. Quand les chapitres s'enchaînent et narrent les aventures des différentes soubrettes aux noms très proches, on s'y perd un peu mais la confusion ne présente pas un obstacle insurmontable. Les personnages présentent souvent une sensibilité exacerbée et s'enlisent avec détermination dans leurs histoires d'amours contrariées. Les deux jouvenceaux sont sentimentaux au point d'en vomir d'émotion ! C'est tellement plus drôle de souffrir le martyre chacun dans son coin, que de se parler franchement entre la forêt de bambous enchanteurs et le lac aux mille nénuphars...

Au-delà de cette étude psychologique, il s'agit d'une description étonnamment précise de la vie quotidienne dans une grande famille mandchoue : repas, divertissements, cérémonies rythment les journées avec un luxe de détails. Les vêtements et décors sont longuement décrits, ainsi que les livres, instruments d'écriture ou de couture, jusqu'à la composition exacte des médicaments, qui peut surprendre : "Ne parlons que du placenta de premières couches, ou du ginseng à figure humaine avec feuilles, des tortues hexapodes pesant trois cent soixante onces, des grosses racines de la renouée à fleurs multiples, de la chair de la truffe fuling, qui ne pousse qu'au pied des pins vieux d'au moins mille ans, et de bien d'autres remèdes de même catégorie." [p. 622]

J'ai ressenti une réelle difficulté à saisir tous les symboles culturels. Une bonne partie des allusions poétiques, se référant aux grands poètes, m'ont échappées. Pour autant, je n'ai pas souhaité alourdir ma déjà copieuse lecture par la consultation des notes. Certaines jolies métaphores sexuelles parlaient néanmoins d'elles-mêmes, telles le "nuage d'heureux augure et l'averse de pluie féconde"...P1020706

Valeurs et morale affichées peuvent surprendre : l'esclavage est considéré comme normal pour certaines catégories de population. On voit ainsi une soubrette vendue par sa famille, qui préfère rester rester dans la maison de ses maîtres plutôt que de retourner chez les siens, où elle risquerait d'être moins bien traitée. Il est souvent noté que les soubrettes de la maison sont particulièrement bien traitées par rapport à d'autres familles, bien que les coups puissent pleuvoir lorsqu'une dame ou un monsieur sont pris de colère. On assiste à de nombreuses scènes de batifolage entre maîtres et soubrettes ; les amours homosexuelles des adolescents sont évoquées sans pudeur particulière.

Le roman défend les valeurs les plus aristocratiques qui soient. Ainsi, s'il est subliment poétique chez une jeune dame de s'apitoyer sur des fleurs fanées, la même attitude chez une soubrette est considérée comme grotesque. On assiste à un véritable "dîner de conne" avec l'invitation de la rustique Mémé Liu à la table de l'Aïeule, qui donne lieu à de nombreuses moqueries sur son manque de sophistication de la part de l'assemblée.  Il n'y a pas que les noms des personnages qui sont fleuris ; les insultes qu'ils échangent ne sont pas mal non plus. L'auteur joue sur différents registres, avec la même aisance pour les scènes mélancoliques, où les jeunes gens prennent douloureusement conscience du temps qui passe, que pour les crêpages de chignons dans les arrière-cuisines.

Une grande partie du livre est consacrée aux travaux poétiques, selon l'inspiration ponctuelle des personnages ou l'organisation de véritables joutes littéraires, accompagnées de beuveries. Les pages sont parsemées de très nombreux dessins à la composition aussi épurée que parfaite.

P1020708Reparlons plutôt du frérot Jade. Depuis son installation dans le parc, son coeur étant satisfait, ses voeux comblés, rien n'était plus pour lui de nature à susciter ses désirs ou provoquer ses convoitises. Il passait ses jours dans la compagnie des Demoiselles et de leurs soubrettes, tantôt s'appliquant à ses lectures de textes ou à ses exercices de calligraphie, tantôt se plaisant à toucher de la cithare horizontale à sept cordes, à peindre ou composer des vers. Il allait jusqu'à calquer et brodes des phénix, participer aux danses et joutes sur l'herbe, se coiffer de fleurs, déclamer ou chanter à mi-voix, décomposer des caractères d'écriture pour en tirer des prédictions, ou jouer à la mourre. Il ne reculait devant aucun divertissement et s'en donnait à coeur joie. C'est ainsi qu'il en vint à composer quelques uns des poèmes qu'il est d'usage de consacrer aux quatre saisons. Bien qu'ils ne puissent passer pour bons, ils ont du moins le mérite de se rapporter à des sentiments sincères et à des paysages réels.

Nuit de printemps

Sous mes rideaux formés de nues,
Et mes couvertures tissues
De vapeurs pourpres du couchant,
J'entends, mais à peine entendues,
A la Cour par-delà les rues,
Des rumeurs de coassements.
Froid plus léger sur l'oreiller !
Croisées d'une averse mouillées !
Printemps de songe, où se révèle
L'image, à mes yeux, d'une belle !
Les pleurs que pleure ma chandelle,
Sur qui, pour qui, les pleure-t-elle ?
Pétale à pétale effeuillées,
Fleurs si tristement endeuillées,
Est-ce à moi que vous en voulez ?
Mes soubrettes, sans fin, caquettent,
Leurs caquets d'enfants trop coquettes,
Oisives et longtemps gâtées.
Lassé même de leurs murmures,
Je vais, enfin, m'en abriter,
Enfoui dans mes couvertures !
[p. 510-511]

Le Hong lou meng (de hong=rouge, lou=pavillon à étages et meng=rêve) fait partie des cinq grands classiques chinois. On pourrait aussi traduire le titre par "le songe au gynécée". L'introduction nous donne des informations utiles sur l'auteur et le contexte. A l'époque, "la couleur rouge, dont on peignait les riches résidences, symbolise le luxe et le bonheur. Le pavillon rouge désignait les appartements intimes des femmes de grande maison" (alors que le pavillon bleu désigne le quartier des prostituées).

Les Cao étaient une grande famille au XVIIIe siècle, avec la charge d'intendant des soieries impériales de Nankin, associée à celle d'informateur. A la mort de l'empereur Kangxi, les Cao, criblés de dettes, furent destitués du titre d'intendant et leurs biens confisqués. Cao Xueqin (mort vers 1762-63) a donc été élevé dans une famille en déclin, pour passer les dernières années de sa vie dans la misère et l'alcool. Il a consacré dix ans de sa vie à l'écriture de ce roman inachevé, hanté par la nostalgie de sa jeunesse dorée.

Ajout du 8 juillet 2008 : L'amertume est bien plus présente dans le deuxième tome. La sortie de l'adolescence s'annonce difficile pour le flegmatique Jade magique et l'éthérée soeurette Lin. La vie au gynécée n'a rien d'idyllique lorsqu'on l'observe de plus près. Le mariage apparaît comme une déchéance et les femmes sont les grandes perdantes de l'histoire. L'humiliation d'une première épouse face à l'arrivée au foyer d'une rivale se traduit en persécutions impitoyables contre une jeune femme dont le seul tort est d'avoir plu au maître et espéré de meilleures conditions de vie. Une nouvelle mariée malchanceuse n'a plus qu'à subir les mauvais traitements de sa belle-famille sans disposer du moindre recours. Chassées au moindre soupçon de conduite scandaleuse, les soubrettes n'ont d'autre choix que de s'ôter la vie pour ne pas avoir à subir cette déchéance. Intrigues politiques révélant la corruption à tous les niveaux de la société, mariages arrangés en dupant le fiancé récalcitrant sur la véritable identité de sa compagne, le respect forcené des traditions n'empêche pas les injustices et les abus de pouvoir de se produire. Ecrasée par les dettes et les affaires, la grande maison perd son train de vie luxueux et les amies des joutes littéraires d'antan se dispersent peu à peu pour ne plus jamais se revoir.

Cao Xueqin, Le Rêve dans le pavillon rouge, Gallimard,
Bibliothèque de la Pleiade, 1981, tome 1 : 1528 pages, tome 2 : 1588 pages.

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22 février 2008

Le Treizième conte

treiziemeconteMargaret Lea ne mène pas une vie très folichonne. La petite librairie qu'elle tient avec son père constitue tout son univers, les livres ses seuls amis. La jeune femme vit écrasée par le poids du secret que lui ont imposé ses parents, sans se douter qu'elle avait découvert la vérité : elle avait une soeur jumelle, qui est morte à la naissance. Torturée par un manque indéfinissable, Margaret ne vit qu'à moitié.

Dans une lettre surprenante, la célèbre écrivaine Vida Winter lui demande si elle veut bien écrire sa biographie, l'un des passe-temps de l'héroïne. La requête est d'autant plus inattendue que "Miss Winter", adulée par les foules, n'a jamais jugé bon de livrer des détails plausibles sur elle-même aux journalistes venus l'interviewer. Bien qu'assez méfiante, Margaret accepte et se fait héberger plusieurs semaines dans la demeure peu hospitalière de l'écrivaine.

Lorsque celle-ci commence à lui raconter une histoire (mais est-ce bien la sienne ?), nous sommes entraînées à l'instar de l'héroïne effacée dans un manoir abritant une famille peu conventionnelle. C'est l'histoire de deux jumelles, à l'esprit manifestement aussi dérangé que celui de leur mère...

Le récit alterne ainsi les propos de Vida Winter et l'enquête minutieuse à laquelle se livre Margaret de son côté pour vérifier leur authenticité. Je n'ai pas été passionnée outre mesure par ce livre, tout en le trouvant plaisant, bien construit. Le huis-clos familial m'a semblé oppressant, avec des personnages tous plus timbrés les uns que les autres. Diane Setterfield a forcé la comparaison avec Jane Eyre, roman auquel ses personnages font fréquemment allusion. Les goûts de l'héroïne, férue de littérature, se cantonnent d'ailleurs aux classiques anglais du XIXe siècle (Jasper Fforde ne sort guère non plus d'une petite liste de références).

Plus que l'intrigue fleurant bon l'histoire de fantôme, j'ai remarqué un talent certain pour développer la psychologie des personnages. L'autrice semble très bien documentée sur la psychologie des jumeaux. J'ai bien aimé le personnage d'Hester, la gouvernante à l'intelligence acérée, s'absorbant dans le travail scientifique au point d'ignorer ses propres émotions. Parmi les autres personnages secondaires, le médecin de Vida Winter fait des apparitions toujours drôles avec son humour pince sans rire.

Une écriture bien maîtrisée, qui use un peu trop de formules convenus des thrillers, telle "je sentis un regard se poser sur ma nuque". L'héroïne parvient à être émouvante à travers ce qu'elle veut bien nous dire sur elle-même. Et une belle réflexion en toile de fond sur ce qui pousse à écrire.

Diane Setterfield, Le Treizième conte, Plon, 2007, 389 pages.

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22 novembre 2007

Le Puits des Histoires Perdues

puits_histoires_perduesTome 3 des aventures de Thursday Next : on continue dans le délire. Du délire léger, farceur, absurde. L'héroïne est de plus en plus fermement ancrée dans la Jurifiction, la police du Monde des Livres. Pour mener à bien sa grossesse, elle a élu domicile dans un polar tellement mauvais que personne ne le lit jamais, persuadée de n'avoir à accomplir que quelques tâches de routine en tant que personnage secondaire.

Où va l'intrigue ? se demande-t-on, tandis que l'auteur accumule les détails loufoques de l'univers livresque. Dans ce monde à part entière, les personnages sont responsables de la qualité littéraire des oeuvres dans lesquelles ils évoluent, au point d'acheter au marché noir des rebondissements acceptables ou des pièces à conviction suffisamment mystérieuses pour pimenter leur thriller. Les livres ne s'écrivent pas exactement tous seuls, le procédé est bien plus complexe, et l'écrivain du monde réel n'y prend qu'une part minime. L'auteur manifeste une grande tendresse pour les romans de gare et les personnages stéréotypés (difficile de faire plus cliché que Lola et Randolph !), tous persuadés qu'ils ont une personnalité originale.

Mais dans toutes ces révélations sur les techniques littéraires, où en est donc la quête personnelle de Thursday, à savoir récupérer son mari éradiqué à l'âge de deux ans, qui ne survit que dans ses souvenirs ? Elle va devoir affronter un ennemi encore plus implacable que tous les complots de la Jurifiction : sa propre mémoire l'abandonne, sous les attaques répétées de la perfide Aornis. De plus, loin d'avoir choisi un cocon douillet pour les prochains mois, elle apprend incidemment ce que deviennent les livres trop mauvais pour être lisibles...

Le roman est drôle, bien qu'assez décousu ; je regrette le manque de scènes dans le monde réel. Mon passage préféré reste cependant, de loin, la séance de gestion de la violence dans les Hauts de Hurlevent !

Heathcliff éclata de rire.
- N'importe quoi ! Le Conseil a besoin de personnages comme moi ; me laisser croupir dans un classique où je ne suis lu que par des étudiants blasés serait gâcher l'un des meilleurs rôles de jeune premier romantique jamais écrits. Croyez-moi, le Conseil serait prêt à tout pour accroître le nombre de lecteurs... Personne ne s'opposera à un transfert, je vous en donne ma parole.
- Et nous ? se lamenta Linton en toussant, au bord des larmes. On sera réduit en texte !
- Tant mieux ! grommela Heathcliff. Moi, je serai sur le rivage pour recueillir votre dernier cri étranglé quand vous sombrerez dans les flots.
- Et moi ? demanda Catherine.
- Toi, tu viendras avec moi, sourit-il, radouci. On vivra tous les deux dans un roman contemporain, sans ces principes à la noix de la morale victorienne. Je pensais à un roman d'espionnage, et on aurait un chiot boxer avec une oreille tombante...
Il y eut une déflagration, et la porte d'entrée explosa dans un nuage de poussière et d'éclats de bois.

Jasper Fforde, Le Puits des Histoires Perdues, Fleuve Noir, 2006, 465 pages.

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30 octobre 2007

Délivrez-moi !

d_livez_moiUn démarrage sur les chapeaux de roues pour le deuxième tome des aventures de Thursday Next ! Devenue une célébrité nationale après avoir sauvé Jane Eyre et modifié la fin du roman, elle fait la une des journaux et lance une mode grunge à son image, tout en savourant ses premières semaines de mariage. Toutefois, l'histoire n'est pas un conte de fées et, au lieu du "ils vécurent heureux et ils eurent beaucoup d'enfants" qui semblait conclure le premier tome, ici c'est plutôt : "son test de grossesse s'avéra positif et il s'évanouit dans la nature". Sauf que ce n'est pas sa faute, bien sûr.

Ne pouvant compter sur l'effet de surprise du premier tome, celui-ci ne provoque pas le même coup de foudre. Il s'agit plutôt d'un tome de transition, où l'héroïne acquiert les connaissances et l'entraînement nécessaires pour poursuivre ses aventures à un autre niveau (l'équivalent des leçons de magie ou d'escrime, en somme).

Les trouvailles de Jasper Fforde sont bien exploitées, des expériences génétiques faisant bénéficier les gens d'ouvriers de Neandertal et de migrations de mammouths, aux voyages dans le temps aux conséquences absurdes (l'avant-dernier chapitre est à méditer). Loin de partir sur d'autres thèmes au petit bonheur la chance, histoire de continuer à vivre sur son succès, l'auteur creuse vraiment son univers et imagine les conséquences logiques de certains phénomènes.

L'humour forcené est aussi présent, avec des dialogues épicés entre Miss Havisham (tout droit surgie de Great Expectations de Dickens) et la Reine Rouge d'Alice au pays des merveilles (livre dont on croise également le chat du Cheschire). J'ai adoré le tournage de l'émission de télé sujet à la censure, tellement... actuel. J'ai trouvé des similitudes avec les romans de Janet Evanovich, que je n'aime pas plus que ça, avec une trentenaire compliquée cherchant à se caser avec un ancien flirt, pourvue d'un animal de compagnie et d'une mamie increvable, vivant des aventures trépidantes racontées dans un style familier. La comparaison s'arrête là car l'histoire de Thursday est mieux écrite et plus subversive, à mon avis, mais je m'interroge sur la création de nouveaux archétypes dans les personnages actuels...

Je rampai sur la moquette, escaladai les codes de procédure pénale, atterris du côté des caisses où les vendeuses annonçaient les soldes avec une ferveur quasi messianique ; je les dépassai à pas de loup, plongeai sous la table des romans à l'eau de rose et émergeai à moins de deux mètres du présentoir des éditions spéciales de Daphne Farquitt. Par miracle, personne ne s'était encore emparé du coffret. Qui était réellement soldé : de 300 £, il était passé à 50. Je regardai sur ma gauche et aperçus la Reine Rouge qui jouait des coudes dans la foule. Croisant mon regard, elle me défia d'essayer de la battre. J'inspirai profondément et m'élançai dans le tourbillon de violence engendrée par la littérature populaire. [scène banale de la foire aux livres de Swinden, p. 220]

Jasper Fforde, Délivrez-moi !, Fleuve Noir, 2005, 412 pages.

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08 octobre 2007

L'affaire Jane Eyre

ffordeAbsolument inclassable (rangé dans ma catégorie science-fiction par paresse), voilà un roman bourré de trouvailles fantastiques, animé d'un véritable amour de la littérature et, surtout, drôle. J'ai souri à chaque page et parfois même franchement éclaté de rire.

L'histoire : Thursday Next est une dure, une tatouée. Vétérane de guerre, cette Anglaise de 36 ans travaille maintenant à la Brigade Littéraire du Service des Opérations Spéciales. Elle s'occupe de fraudes littéraires et de vols de livres, un statut envié. Mais une affaire tourne mal... La voilà reléguée à un échelon inférieur des LittéraTecs dans sa ville natale, où l'attendent une famille frappadingue et un ex insistant. Une invention ingénieuse va susciter la curiosité du plus grand (et méchant) bandit de tous les temps.

L'Angleterre de Jasper Fforde est en fait une uchronie. Nous somme en 1985, l'Angleterre et la Russie se disputant âprement la Crimée, le Pays de Galles est une république indépendante. On notera surtout que dans cette version, la littérature est une cause nationale. Tout le monde connaît les classiques par coeur, des automates à chaque coin de rue récitent du Shakespeare moyennant quelques pièces, les John Milton sont légion et il faut leur tatouer un numéro d'identification pour les différencier. Un monde qui fait rêver, donc, où on est susceptible de discuter des mérites comparés de tel ou tel écrivain en allant acheter son pain.

Pourtant, l'ambiance se rattache plutôt à un polar, Thursday menant des enquêtes musclées pour arrêter des malfrats. L'objectif étant légèrement différent du reste de la littérature policière : sauver Jane Eyre et la fin du roman du même titre des griffes d'un individu sans scrupules. Il ne faut pas s'attendre à un style particulièrement recherché, non plus, en tout cas pour la traduction française.

Un livre loufoque totalement maîtrisé (notamment pour les voyages dans le temps, traités avec brio), le premier d'une série que je découvrirai avec plaisir.

Jasper Fforde, L'affaire Jane Eyre, Fleuve Noir, 2004, 389 pages.

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