12 septembre 2009
Le Carnaval des abîmes
Le troisième tome de Féerie pour les ténèbres m'a mené la vie dure pour ne pas vomir mon petit-déjeuner dans le métro ! Comment dire... L'auteur a parfaitement cerné mes pires dégoûts, et m'en a amené de nouveaux, dont je ne soupçonnais pas l'existence. Encore une fois, malgré la jolie couverture, ce n'est pas un livre pour les enfants, même pas pour un humain normalement constitué. On y trouve pourtant la satisfaction d'une écriture intelligente et d'un humour féroce, et on ne peut qu'apprécier les formidables personnages de Malgasta et de Grenotte.
On y trouvera aussi :
- Le portrait d'un ordre religieux qui dépasse en cruauté les pires sévices de l'Inquisition espagnole ;
- Des personnages aux marottes jamais répertoriées auparavant : après le roi charcutier, l'ébéniste épris de meubles, dont l'humeur oscille entre le bahut encaustiqué et l'armoire aux pieds massifs ;
- Des trouvailles horribles, morbides, telle la rencontre de Malgasta avec le Tombier, qui extirpe de son corps tous les cadavres qu'elle transportait sans le savoir, un traitement plus efficace que toutes les psychothérapies du monde ;
- Les créatures très curieuses que sont l'enhantine et l'hiretaigne ;
- Une superbe critique de la société de la consommation, qui reste toujours d'actualité, malheureusement :
Caquehan vit depuis presque un demi-siècle au rythme de la Technole qui sourd de son sous-sol plus qu'en tout autre lieu du royaume. Le joug de son pouvoir de fascination s'exerce partout, même jusqu'aux confins de la couronne-campagne, ce vaste anneau de champ et de pâturages qui ceint la cité du sud-ouest au sud-est. Qu'importe que la Technole ne soit que rebuts crasseux, déchets pourrissants, scories, verrues d'architectures, grumeaux grisâtres enflant au milieu des quartiers anciens, elle est, pour les habitants, l'expression de la générosité, de la plénitude : on la mange, on s'en vêt, on y dort, on y joue ; elle est chaude, elle ronronne tel un chat, sa saveur est grasse et sucrée, elle trépigne comme les genoux d'une nourrice, elle fume ainsi que la pipe patriarcale, elle vous baigne et vous éclaire, chasse la nuit et ses périls...
Caquehan est devenue une cité de nourrissons, et les cris qui montent des rues sont d'abord les vagissements d'une marmaille qui n'aspire quà la digestion. [p. 40]
Il faut donc avoir l'estomac bien accroché pour se lancer dans cette trilogie, qui contient les passages les répugnants que j'aie jamais lus. Mais le pire, ce sont les histoires d'amour ; Jérôme Noirez fait preuve d'un sens très développé de la déception sentimentale. J'aimais encore mieux les histoires d'amputation.
Jérôme Noirez, Le Carnaval des abîmes, Nestiveqnen, 398 pages.
28 août 2009
Les Nuits vénéneuses
Ayant à peine digéré le tome 1 de Féerie pour les ténèbres et son déluge de moignons en tous genres, je me suis armée de courage pour attaquer le deuxième.
Le sort de certains personnages m'inquiétait beaucoup. J'avais quitté Malgasta aux fourneaux avec Orbarin Oraprim, roi charcutier amateur, Estrec métamorphosé en antenne parabolique vivante, Jobelot le barde rimeur réduit à l'état de loque bavante. Seules Grenotte et Gourgou avaient su tirer leur épingle du jeu, mais il faut dire que ces enfants sont plus féroces que tous les membres acérés d'un fraselé réunis.
Avec ce deuxième tome, on retrouve le thème de la quête cher à la fantasy. Voyage houleux à bord d'un navire rouillé sur la mer Hibondière pour Malgasta, qui se trouve un amant au charme pour le moins piquant. Voyage pétaradant pour Ostre, Quiebroch et Malvolu le fraselé, qui tranche les jambes plus vite que son ombre, à bord d'un véhicule bidouillé avec amour et alimenté au lisier de porc par un mécanicien du palais royal. Direction : les Brohls, une région très verte et très mortelle, dans le style gluant dégoulinant. L'imagination de l'auteur n'a pas de bornes dans l'horreur et certains personnages connaissent un sort atroce. Aucun détail sanglant ou purulent ne nous est épargné ; la digestion de la zigaigne, notamment, bénéficie d'une précision graphique tout à fait préjudiciable à la tranquilité d'esprit de la lectrice !
L'intrigue s'étoffe avec l'arrivée de l'inquisition, le débat illusion/réalité. Le gros bémol que je mettrais, cependant, tient à l'introduction d'éléments de la seconde guerre mondiale. J'en ai marre de l'obsession des écrivains français autour cette période, tout comme de la manie des auteurs de fantasy d'inclure à tout prix des éléments du monde réel. Alors là, les deux d'un coup, c'est trop, d'autant que l'auteur fait quelques amalgames douteux.
L'humour reste corrosif, les monstres sortent de l'ordinaire et l'amour, "cette saleté ! ce supplice !", fait son apparition, pour le plus grand malheur des personnages qui en sont atteints, promesse de développements futurs, si tous ne finissent pas déchiquetés au détour d'un chapitre.
Jérôme Noirez, Les Nuit vénéneuses, Nestiveqnen, 2005, 345 pages.
24 août 2009
Féerie pour les ténèbres
Une énigme se pose à l’officieur de justice Obicion, qui enquête sur la mort d’une jeune fille au cadavre atrocement mutilé. Son corps ne contient plus aucun organe naturel, ses os sont en plastique... Toujours à Caquehan, la ville royale, le féeur Estrec de Gourios vertige du haut de son appartement miteux : son esprit explore les profondeurs de la cité, il traverse l’En-Dessous, jusqu’au cœur de la Technole, ce phénomène qui peuple les villes de curieux objets inutiles, de courant électrique, de bâtisses en béton, qui échouent dans les rebuts, immense décharge qui pousse comme une forêt à la lisière de la ville. Ailleurs, à Sponlieux, l’aventureuse Malgasta commet une légère bourde, qui lui vaut d’être chargée d’une mission meurtrière à Caquehan, où dame Plommard, maîtresse d’un féeur depuis longtemps à l’état de spectre, s’est créé des ennemis avec sa magie expérimentale.
Jérôme Noirez, pratiquant la musique médiévale et les romans fantastiques délirants, a inventé ici un monde drôle et horrifiant à la fois. En fait de « féerie », on y trouvera plutôt une sorcellerie vicieuse et des créatures infernales. On y pratique l’art de l’amputation à grande échelle et la magie larvaire. Le paysage est très déroutant, ressemblant à une France d'autrefois dans laquelle pousseraient dans tous les sens des scories de la civilisation industrielle.
Malgasta va au hasard des rues comme dans un labyrinthe, prenant parfois à gauche, parfois à droite, sautant d’une grande avenue à une ruelle étroite, se faufilant entre les murs d’enceinte de riches manoirs, longeant une barre d’immeubles, traversant d’immenses terrains vagues.
Ses narines captent des odeurs contradictoires, crottin de cheval et pot d’échappement, épices et caoutchouc brûlé, rôtisseries et parfums synthétiques. Caquehan offre un paysage complexe où la réalité ancienne se dissout lentement dans les inclusions de la Technole.
Une cheminée en béton armé effrité par le vent et la pluie, transperce une maison à colombage décorée de boiseries, un centre commercial à la coquille rouillée et bosselée soulève des halles couvertes de chaume, une rue autrefois baignée de soleil est à présent un égout malsain à l’ombre d’un échangeur de périphérique qui ne débouche sur rien et sur lequel ont été construites plusieurs maisons, une voie ferrée traverse une cathédrale dont le portail a été agrandi pour pouvoir laisser passer les trains qui amènent les croyants à l’heure de la messe, les cucurbitacées obstinées d’un ancien potager percent le revêtement d’un parking dans lequel on a entassé des carcasses de voitures…
Malgasta ne voit dans tout ceci qu’une vaste folie. [p. 104-105]
Le langage utilisé est des plus réjouissants, plein de trouvailles et de tournures fleuries. On sent un vrai plaisir de jouer avec les mots, à l’image des romans d’Alain Damasio, le seul auteur auquel j’arrive à comparer celui-ci. Les mots inventés sont pittoresques jusque dans la monstruosité. Tous les prénoms valent le détour, ce que j’apprécie tout particulièrement.
− Qui vient ? Qui va ? Et vers quel trépas ?
− C’est Give le palmisuprapède, Meurlon le manquerot, Demion le trancheteste, Dovaut le malbasté, Gournard l’enrasé, Orchil du Ramu, Brouste la fertèle, Ferrandelle la moniote, et Quinette la têtecul.
− Je suis Hinguet, le gai entier. Mais tous ne se sont pas nommés.
− Il y a également Gourgou… Gourgou le jovenet.
− Et Grenotte qui pète et qui rote, complète la petite fille qui ne veut pas qu’on la qualifie d’un sobriquet qu’elle ne comprend pas. [p. 211]
Il serait cependant utile de vous prévenir que ce n’est pas le genre de livres que vous pourrez lire nonchalamment pendant la pause déjeuner. Ça saigne et ça fait mal, c’est vilain et ça pue. On passe beaucoup de temps avec les rioteux, les habitants estropiés de l’En-Dessous, qui adorent découper de l’humain tout en restant très attachants. Esmoignés, fraselés, ou entiers (mais pas franchement humains) gambadent gaiement dans un univers de putréfaction généralisée, en entonnant des refrains peu recommandables. La quatrième de couverture précise "Pour public averti". C'est maintenant chose faite.
Jérôme Noirez, Féerie pour les ténèbres, Nestiveqnen, 2005, 302 pages.
10 août 2009
Fendragon
Dans les Pays d'Hiver, mieux vaut se couvrir de gros plaids quand arrive l'automne et savoir défendre chèrement sa peau contre les bandits qui infestent les forêts. Jenny Waynest, magicienne, sait aussi bien se servir d'un poignard que des charmes de guérison. Lorsque Gareth, l'héritier du trône, débarque pour rencontrer le grand Fendragon des légendes car un dragon a investi le fond d'Ylferdun, il est fraîchement accueilli. Le roi se soucie peu de ses terres les plus lointaines. Et, pour tout dire, le Fendragon a pris un coup de vieux et préfère s'occuper de ses porcs dans sa Place d'Alyn.
Lord Aversin le Fendragon, que Jenny appelle le plus souvent "John" sous la couette, est peu enclin à terrasser à nouveau une sale bestiole magique. Dans ses souvenirs, la tâche s'était révélée pénible, une vraie boucherie, rien à voir avec un geste glorieux à faire figurer dans les chansons. Pourtant, quelque chose convaint Jenny et John d'accompagner Gareth jusqu'à la cour de Bel. Ils y trouvent la vénéneuse Zyerne, maîtresse du roi et magicienne accomplie, bien plus puissante que Jenny, malgré son jeune âge. Avant de liquider le dragon, il leur faut subir les railleries de la cour. Le mystère s'épaissit, tandis que les gnomes, chassés du Fond, sont accusés de fomenter une révolte...
J'ai aimé dans ce livre les héros humains, faibles, touchants. L'intrigue est ramassée, bien menée en 350 pages. On y perd cependant en profondeur des personnages, dont la personnalité est réduite à quelques stéréotypes. La pauvre Zyerne est peu gâtée, de ce côté-là. J'ai trouvé dommage aussi de s'en tenir à une tension insoluble entre l'amour et le pouvoir pour Jenny, un problème trop souvent réservé aux héroïnes. Au final, voilà de la fantasy très classique, idéale pour servir d'introduction au genre, mais un peu frustrante pour une amatrice de trilogies et autres sagas interminables.
Avec soin, Jenny fit résonner quelques notes étranges, deux ou trois parfois, puis un strigendo léger comme un souffle d'air. Chaque note, dans son maintient, était individuelle, presque familière, envoûtante, semblable aux souvenirs à demi enfouis de l'enfance. Et, tout en jouant, Jenny répétait les noms : Teltrevir héliotrope ; Centhwevir bleu avec des noeuds d'or... cela faisait partie du savoir ancien, de même que la quête fiévreuse et opiniâtre de John, dans les courtes périodes que lui laissaient ses rudes devoirs de seigneur des Pays d'Hiver. Toutes ces notes et ces mots n'avaient plus de sens à présent, ils étaient comme les lignes d'une ballade perdue, comme les pages arrachées à la tragédie d'un dieu exilé, collées sur une fissure pour retenir le vent - autant d'échos de chants que nul n'entendrait plus. [p. 53-54]
Barbara Hambly, Fendragon, Editions du
Seuil, 2006, 361 pages [Dragonsbane, 1985].
02 juin 2009
Le début de la fin
J'ai terminé le cinquième et dernier tome de la série Thursday Next ! Dans ce tome, Thursday est pourvue de trois enfants en bonne santé, si ce n'est que l'aîné passe le plus clair de son temps, qu'il est censé sauver, en position amibe sous la couette. La couverture de notre héroïne est d'être vendeuse de moquette mais elle travaille toujours en cachette à la Jurifiction, formant ses propres clones littéraires, fort peu qualifiées, au métier. L'oncle Mycroft réapparaît en tant que fantôme pour livrer une information essentielle qu'il a oubliée, la mort aidant. Thursday a les Danverclones aux trousses, à savoir une
armée de gouvernantes quinquagénaires revêches, inspirées de la Mrs
Danvers de Rebecca, de Daphne du Maurier. Et ce, dans un contexte où la lecture est en chute libre et où les classiques sont en passe d'être recyclés en émissions de télé-réalité.
Que de trouvailles ! J'ai bien envie de remercier Jasper Fforde pour les fous rires qu'il m'a occasionnés. C'est tellement rare les livres à la fois hilarants et pas bêtes... Or, la série m'a impressionnée à différents niveaux depuis le début :
- une héroïne forte, futée, qui ne craint pas le ridicule ;
- un humour détonant, aussi bien dans les situations décrites, les tournures de phrases, les dialogues décapants ;
- des paradoxes temporels de tellement haute volée qu'ils m'ont donnée le vertige à plusieurs reprises. La Chronogarde va jusqu'à remettre en cause le temps lui-même. Le moindre des paradoxes n'est pas que, parfois, les voyages dans le temps ne provoquent aucune modification. C'est ainsi que Thursday peut se souvenir de son père, même éradiqué, revenant régulièrement à un âge différent, mort sous ses yeux dans le passé...
- un discours hautement critique sur le système politique et les médias, à travers des systèmes trop absurdes pour ne pas nous rappeler le contexte actuel ;
- des passages de purs délires, que j'ai relus plusieurs fois en me tordant de rire. Pour le plaisir, voici un exemple se référant à l'activité à haut risque de trafic de fromage de Thursday :
Nous progressions toujours par paliers. Je m'étais positionnée sur le marché du fromage instable, et quand je dis instable, ce n'est pas au marché que je pense, mais bien au fromage lui-même.
Owen opina et me désigna un fromage mordoré veiné de rouge.
- Dolgellau marbré force quatre, c'est un 9,5. Dix-huit années de maturation à Blaenafon, et pas pour les mauviettes. Excellent avec des crackers, mais on s'en sert également pour repousser les putois en rut.
J'en pris audacieusement un gros morceau que je posai sur ma langue. Le goût était extraordinaire ; je pouvais presque voir les monts Cambriens à travers la pluie, le ciel bas, les torrents exubérants et les falaises de calcaire, les éboulis glaciaires et...
- Vous allez bien ? dit Millon quand j'ouvris enfin les yeux. Vous avez perdu un instant connaissance.
- C'est de la bombe, pas vrai ? dit aimablement Owen. Buvez un verre d'eau. [p. 193]
J'en oublie presque l'argument principal de la série, à savoir les voyages aventureux au cœur des livres. Pour le coup, je trouve que l'idée n'a pas été suffisamment exploitée, le monde de la fiction offrant des possibilités de parcours encore plus folles que ce qui nous est montré. A part Hamlet, peu de personnages s'offrent une bonne virée dans le monde réel. Comme je l'ai déjà dit, le travail au sein de la Jurifiction m'a parfois semblé lourd, une succession de petites virées gratuites d'un intérêt variable. Mais l''humour décalé, la loufoquerie, l'entrain qui se dégage de cette série l'emportent sur ces petites faiblesses.
Jasper Fforde, Le début de la fin, Fleuve Noir, 2008, 498 p.
01 juin 2009
Leçons du monde fluctuant
Intéressée par la trilogie "Fééries pour les ténèbres" de Jérôme Noirez, ne le trouvant pas à la bibliothèques, j'ai finalement emprunté ce roman unique, qu'on peut classer (?) également dans le genre fantasy. J'ai bien accroché dès le départ, ai pris un peu mes distances sur la fin mais, globalement, ce fut une belle découverte !
Il s'agit d'une uchronie victorienne, dont le héros n'est autre que Charles Ludwige Dodgson, nom véritable de Lewis Carroll, ici dépeint sous les traits du professeur de mathématiques, photographe passionné de petites filles mais non de l'écrivain. Son comportement douteux ayant déplu en haut lieu, il se voit envoyé en mission à Novascholastica, une colonie particulièrement barbare, qui terrorise le malheureux éducateur bégayant.
Il a pour compagnon de voyage Jab Renwick, noir précepteur (et non précepteur noir !), un statut officiel entre l'inquisiteur, le bourreau et le sorcier, auquel s'ajoute une bonne dose de folie furieuse. Chargé de remettre un peu d'ordre dans le Lankolong, l'au-delà des indigènes, où les colons s'ébattent après leur mort sans le moindre respect pour leur situation de sujets de la Grande Rectrice Victoria, il ne manque pas une occasion de se divertir en torturant mentalement ou physiquement ses congénères. Un personnage très réussi.
C'est aussi l'histoire de Kematia, morte pendant une cérémonie d'excision particulièrement brutale, errant désormais dans le Lankolong en compagnie d'esprit animaux assez frappés. Elle sera notre Alice, calme et curieuse, au long de ce voyage plus carnavalesque que macabre. A ses côtés, Kapajing, chien de chiffon dépourvu de savoir-vivre, un lapin alcoolique, un homme ayant avalé un cerf, dont les cornes dépassent de sa bouche et s'accrochent aux branches, sans oublier Dolinjka, l'esprit tutélaire moustique... Jab Renwick est loin d'imaginer le bordel qui l'attend.
L'auteur fait preuve d'un vocabulaire riche et très fleuri, accompagné d'un humour noir très plaisant. Certes, j'ai été assez mal à l'aise face aux allusions aux tendances pédophiles de Charles, pour lesquelles on est censée le plaindre... Mais j'ai par ailleurs apprécié la dénonciation très claire de l'excision. L''ambiance africaine, peuplée d'animaux légendaires, m'a beaucoup plu, me rappelant certains passages de Otherland de Tad Williams, qui a visiblement enrichi son imagination aux mêmes sources.
Le livre s'était adapté à la déplaisante conformation de l'esprit de son nouveau propriétaire. La matière même des pages avait changé. Le papier d'excellente qualité qui avait servi à l'imprimer s'était transformé en une peau accidentée parcourue de veinules grises. Le frôler, ne fût-ce que du bout des doigts, inspirait le dégoût.
Quant au texte, l'anglais un peu suranné avait fait place à une langue cryptée, mélange de glyphes compacts et de lettres hébraïques atrocement déformées.
Le livre dévoilait à Jab Renwick sa véritable nature. A la fois rituel, table sacrificielle, confident des êtres les plus corrompus qui venaient chuchoter entre ses pages leurs inavouables secrets, et surtout porte vers des mondes post mosterm qu'administraient les amphigouristes pour la gloire éclatante de la Grande Rectrice Victoria et de l'Educaume d'Angleterre. La bibliothèque d'Oxford en possédait deux exemplaires, et tous les noirs précepteurs qui exerçaient leur art les avaient au moins feuilletés. [p. 207-208]
Jérôme Noirez, Leçons du monde fluctuant, Denoël, 2007, 355 pages.
15 décembre 2008
The Bewitchments of Love and Hate
Malgré ma nature profondément placide et pacifique (mais si !), je n'ai pu retenir un : "Ah ! enfin un peu d'action !" lorsque j'ai lu l'accroche de la quatrième de couverture de ce deuxième tome : "The Wraeththu At War !".
J'en ai été pour mes frais, car l'ambiance reste sensiblement la même que dans The Enchantments of Flesh and Spirit : beaux éphèbes hermaphrodites s'accouplant les uns aux autres sur un vague fond de magie. Sans prendre aux tripes, loin de là, c'est toujours aussi élégamment raconté. J'ai même trouvé l'histoire mieux construite, évitant de s'emmêler les pinceaux dans des noms de clans à n'en plus finir. Cela vient du fait que nous suivons l'éducation de Swift, le premier "har" véritable (terme équivalant à femme ou homme pour les êtres Wraeththu), né de l'union de deux créatures harmaphrodites, et non d'un humain transformé. Protégé par les murs de Forever, son foyer, et par les charmes subtils déployés par son géniteur, le mélodramatique Cobweb, Swift grandit avec très peu de connaissances sur le monde qui l'entoure. La déchéance des humains, l'opposition qui s'envenime entre les clans Wraeththu des Varrs, dont il fait partie, et des Gelaming, l'intéressent moins que la lente maturation de ses hormones.
I learned how quickly the eath takes back what humankind had taken from her. Buildings like empty skulls could be seen amid riotous growths of weed and grass. A field of corn surged unchecked across the neglected yard of a farm. We passed a crossroads where something hung crucified, its legs hugged by clinging vines, white flowers booming among the rays of its rotted belly. Cal was quite impressed by that sight. When the wind blew form the south, we could smell magic, the hairs on the backs of our necks would rise and we would be filled with dread and joy. Overall, the countryside seemed deserted. [p. 211]
S'attendre à beaucoup d'introspection par des jeunes et beaux hara qui passent leur temps à "aruner" comme des lapins, plutôt qu'à des scènes d'action trépidantes ! De belles pages sur le désir, complètement affranchi de la morale humaine.
Storm Constantine, The Bewitchments of Love and Hate, 1988.
30 octobre 2008
The Enchantments of Flesh and Spirit
J'ai découvert Storm Constantine il y a quelques années, avec les envoûtants Enterrer l'ombre et Exhumer l'ombre. Le reste de son œuvre n'a pas été traduit et n'a guère eu de retentissement en France. Pourtant, c'est par la trilogie Wraeththu qu'elle s'est d'abord faite connaître. J'étais très intriguée par cette histoire d'une race hermaphrodite venant supplanter la race humaine.
Le style est d'emblée élégant, fascinant. On lit en fait les mémoires de Pellaz qui, au début de l'histoire, n'est qu'un adolescent insignifiant travaillant dans la ferme de ses parents, dans une contrée désertique peu hospitalière. La population est inquiète, suite à des rumeurs sur des bandes de jeunes hommes saccageant les villes. Lorsque le beau Cal demande l'hospitalité de la famille pour une nuit, Pellaz tombe sous son charme. Il s'enfuit avec lui, ignorant tout de ce qui l'attend.
Cal (Calanthe) le conduit dans la ville nouvelle de Saltrock, peuplée de créatures aussi captivantes que lui. Pellaz sent bien qu'il n'est pas traité sur le même pied que les autres, même si tous admirent de loin sa perfection physique. C'est enfin le jour de son initiation ; il va comprendre la vraie nature de ses compagnons. Les Wraeththus ne sont ni mâles, ni femelles, même si seuls des hommes peuvent être initiés. L'aruna est leur grande affaire, ce que les humains appellent "sexe" ou "amour". L'union de deux Wraeththus est un maelstrom de sensations, de sentiments ; c'est la source de leur magie. Malgré les grandes satisfactions que lui procure sa nouvelle vie, Pellaz s'interroge sans cesse sur la signification de cette mutation. Avec Cal, il se lance dans un voyage vers Immanion, la grande cité, où il espère trouver des réponses.
Je reste un peu mitigée après cette lecture. L'intrigue est à l'image des personnages, belle mais creuse. Difficile de voir les Wraeththus comme des hermaphrodites, quand ils sont issus d'humains mâles et sont désignées par "ils". Ce problème est d'ailleurs soulevé par un personnage féminin, qui trouve cela très injuste. Surtout, on peine à prendre ces créatures au sérieux, uniquement considérées selon leur apparence physique, conversant sur leurs sentiments, à la recherche d'unions éphémères. Tout ça est très adolescent, en fait ! Je vais lire le deuxième tome, mais j'espère que l'histoire va devenir un peu plus consistante.
Storm Constantine, The Enchantments of Flesh and Spirit, 1987.
03 septembre 2008
Le Voyage d'Hawkwood
Ma grosse déception de la rentrée ! Autant être honnête avec vous, j'ai interrompu ma lecture à la page 64, donc les défauts que je vais pointer dans cette note s'améliorent peut-être par la suite... Je n'irai pas vérifier !
"Les Monarchies Divines" est une pentalogie fantasy alléchante au premier abord. Il y est question d'un ordre religieux tout puissant qui tente d'éradiquer la magie, d'une armée d'envahisseurs menaçant tout le royaume, d'un héros aventurier qui part à la découverte d'un nouveau continent. On trouve des lycanthropes, des moines qui farfouillent dans les manuscrits et, très certainement, des guerriers sexys et désabusés.
Surtout, les forums spécialisés ne tarissent pas d'éloges sur l'oeuvre de Kearney. C'est censé représenter le meilleur de la production actuelle. D'après la quatrième de couverture, "fresque épique en cinq volumes, écrites d'une plume particulièrement raffinée, Les Monarchies Divines raviront tous les amateurs d'une fantasy mature, puissante et ténébreuse."
Dès le début, j'ai fait la grimace. Les phrases étaient à la fois simplistes et alambiquées ; elles avaient quelque chose de bizarre, que je n'arrivais pas à identifier. Le prologue était d'un manque d'originalité flagrant : l'attaque de l'équipage d'un navire par une créature mystérieuse et terrifiante, pour nous mettre dans l'ambiance. Le procédé a déjà été utilisé, par exemple dans A Game of Thrones de George R.R. Martin, avec beaucoup plus de panache que les six pages de Kearney.
Puis on attaque l'histoire proprement dite, où l'auteur fait preuve d'une imagination débridée pour les noms de lieux et de personnages. La cité sacrée d'Aekir, pourquoi pas ; la cathédrale de Carcasson : à croire qu'il a pris une carte de France pour trouver des noms exotiques, mais ça ne marche pas tellement sur moi.
Je me rends enfin compte du problème du texte. Non seulement il est mal écrit, parsemé de phrases brèves commençant par "et", censées donner du rythme (la "puissance" signalée plus tôt, sans doute), mais il est manifestement très mal traduit. Il y a une débauche d'adjectifs qui apportent plus de confusion que de précision ("l'intrus téméraire et tremblant", p. 23), des tournures de phrases extrêmement maladroites qui cassent l'effet recherché : "une atmosphère lugubre de viande légèrement brûlée et écoeurante dérivait en mer, plus grasse et sale que la pire odeur d'égout", p. 31 (on l'aura compris, ça pue).
Au niveau de la "maturité", on a des personnages ambigus, très brutaux et cyniques. Les femmes n'occupent que des rôles secondaires d'épouses ou courtisanes, sans compter la petite lycanthrope. L'écriture est grossièrement androcentrée, mon motif principal pour abandonner la lecture de la série. Les héros ont des rapports malsains avec leurs femmes, empreints de violence. Ainsi, sur sa femme probablement violée et assassinée par les envahisseurs, Corfe commente : "Espèce de garce idiote. Il lui avait répété cent fois de s'en aller, de partir avant que les lignes de siège ne commencent à envahir la cité." (p.21) De son côté, Hawkwood, censé être le héros du roman, vous savez, celui auquel on s'identifie, viole brutalement son amante dès son retour de voyage, ce qu'elle semble apprécier, et se pose lui aussi comme l'être rationnel face à la créature émotive : "Il l'avait fait avorter voilà deux ans - parce qu'elle insistait. Une vieille fouine des quartiers pauvres de la cité avait fait ça dans une pièce exiguë. Elle ne lui dirait jamais si l'enfant était de lui ou pas. Peut-être ne le savait-elle pas elle-même. Parfois il y songeait." (p. 61) (notez les superbes phrases laconiques à la fin du paragraphe)
L'écriture de Kearney m'a plongée dans les ténèbres de la perplexité. Vous comprendrez que cela m'a suffi et que j'ai effectué une petite recherche pour découvrir s'il existait des points de vue alternatifs sur cette série, ce qui a donné lieu à un échange intéressant sur le blog Hugin & Munin. Avec l'avalanche de livres de qualité médiocre qui sortent, le tri s'impose !
Paul Kearney, Le Voyage d'Hawkwood, Editions du
Rocher, 2004, 370 pages (Hawkwood's Voyage, 1995).
30 juillet 2008
A Feast for Crows

Toute fan de la série A Song of Ice and Fire, impatiente de lire la suite, a pris connaissance de l'embrouille : George R.R. Martin n'a pas réussi à écrire un quatrième tome dans les temps. Disposant d'un énorme manuscrit, il (sa maison d'édition ?) a décidé de publier deux tomes séparés à la place, A Feast for Crows puis A Dance with Dragons. Là où ça devient embêtant, c'est qu'il a sabré la moitié des personnages principaux auxquels on était habituée, et en a introduit de nouveaux...
J'ai bien aimé les nouveaux points de vue féminins de personnages qu'on a déjà rencontrés sans savoir ce qu'ils pensaient vraiment, notamment Brienne et Cersei. L'occasion de confirmer que Brienne est sûrement la seule sur le continent à défendre honnêtement les valeurs de la chevalerie, tandis que Cersei, désormais régente du royaume, est vicieuse et folle à lier, torturée par une prédiction sinistre. Des deux jumeaux Lannister, ce n'était pas Jaime le tortionnaire, il n'agissait que par faiblesse ("The things I do for love !"). Par contre, le manque des chapitres Daenerys et Tyrion s'est fait sentir ; c'est là que je me suis rendue compte que c'étaient mes personnages préférés !
Il faut en plus se farcir deux nouvelles régions, avec divers prétendants au trône, cour, coucheries en tout genre. Du côté des Iles de Fer, une région de durs à cuire vénérant la mer, la mort du roi Balon provoque des remous dans la succession, surtout lorsque sa fille Asha entend se porter candidate, au vif mécontentement de ses oncles. Autre dilemme du côté de Dorne (désert, épices, amours lascives), où la famille royale crie vengeance suite à la mort, pourtant parfaitement légale, d'Oberyn aux mains de Gregor Clegane.
J'ai trouvé davantage de remplissage dans ce livre que dans les précédents. Les chapitres Sam et Sansa sont particulièrement fastidieux ; trente pages pour décrire la descente des Eyries à dos de mulet, non ! Parmi les autres défauts qui pourraient devenir gênant, les scènes de sexe avec lesbiennes à gros seins se multiplient ; de manière générale, il y a pas mal de descriptions de poitrines généreuses, ce qui m'a fâcheusement rappelé les derniers tomes de la série Wheel of Time. Il ne faudrait pas que Martin tourne mal à la Robert Jordan, ça serait pathétique... Avec tout ça, je reste ma faim et je me languis de la suite.
George R. R. Martin, A Feast for Crows, Bantam Spectra, 2005, 976 pages.
