La bibliothèque de Canthilde

Je lis trop.

02 juillet 2009

La Ballade de l'impossible

ballade_impossibleEncore un Murakami moyen, je suis un peu déçue...

Watanabe rentre à l'université avec un gros poids sur le coeur : son meilleur ami de lycée s'est suicidé, de manière totalement inattendue. Il va revoir la petite amie de celui-ci, s'éprendre d'elle, pour constater qu'elle souffre de graves troubles psychologiques. Il couche avec des tas de filles. Il observe les grèves des étudiants dans le contexte post 1968. Une autre fille lui court après.

J'ai trouvé que le roman manquait de souffle. L'auteur décrit le quotidien répétitif d'un personnage à côté de la plaque. On a du mal à s'attacher à lui. A l'exception d'une scène de séduction lesbienne, les scènes de sexe sont froides et mornes ; le plaisir y est peu réciproque, toutes ces filles semblant très désireuses de plaire à cet étudiant plat et égocentrique... Evidemment, entre la belle neurasthénique inaccessible et la fille marrante et tout à fait disposée à passer du temps avec lui, Watanabe penche pour le choix idiot et douloureux et on subit l'histoire dramatique en retenant un bâillement.

J'ai beaucoup aimé les passages dans la montagne, cela dit.

Haruki Murakami, La Ballade de l'impossible, Seuil, 1999, 356 pages.

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24 février 2009

La Course au mouton sauvage

mouton_sauvageLettre M du Challenge ABC 2009

A l’approche de la trentaine, divorcé, le narrateur de cette histoire est en plein désenchantement. Au moment où il s’y attend le moins, des événements inhabituels vont survenir. Il y a d’abord la rencontre avec une fascinante jeune femme aux oreilles parfaites, et puis cette sale histoire de moutons à son travail…

Suite aux menaces de l’homme de main d’un politicien influent, le héros se lance dans la quête improbable d’un mouton différent des autres, apparaissant sur une photo. On apprend au passage quelques petites choses sur le Japon, comme par exemple le fait que les moutons y étaient inconnus avant leur introduction à l’ère Ansei (1854-1860). Le manque de familiarité des japonais avec cet animal en ferait un « être imaginaire », et c’est bien la voie qu’emprunte l’auteur, tissant une intrigue mystérieuse autour de la bête. Peu incline au départ à frissonner pour cette créature, je suis bien entrée dans le jeu et j’ignore si je pourrai encore regarder un mouton de la même manière !

J’ai beaucoup aimé le style particulier de Murakami. Ni vraiment froid, ni vraiment triste, un certain humour décalé (ah, ce fétichisme des oreilles !), beaucoup de sensibilité, une pointe de fantastique… Ce n’était pourtant pas évident de rentrer dans le récit, très nostalgique. Je n’ai appris qu’après coup qu’il s’agissait du dernier tome de la « Trilogie du rat » (après Écoute la voix du vent et Le flipper de 1973), ce qui peut expliquer cela.

A l’instant où je pénétrai dans la bergerie, d’un seul geste, les deux cents moutons se tournèrent vers moi. Une moitié se tenait sur ses pattes, l’autre était couchée dans le foin étendu par terre. Leurs yeux, d’un bleu étrange, creusaient de part et d’autre de leur face comme deux petits puits d’où l’eau semblait jaillir. Ils étincelaient comme des yeux de verre quand ils recevaient la lumière de face. Les moutons m’observaient fixement. Sans esquisser le moindre mouvement. Quelques uns continuaient à mâcher et à faire craquer le foin qu’ils avaient dans la bouche, et c’était bien le seul bruit qu’on pût entendre. D’autres buvaient de l’eau en passant la tête à travers le grillage, mais ils s’étaient interrompus de boire et, sans modifier leur posture, me regardaient. On eût cru qu’ils pensaient en groupe, que leur pensée s’était momentanément arrêtée quand je m’étais immobilisée dans l’embrasure de l’entrée. Tout était en suspens, tout le monde réservait son jugement. Mais sitôt que je me mis à remuer, leur processus mental se remit en branle. Dans les huit enclos, les moutons recommencèrent à bouger. Dans le parc des femelles, les brebis s’attroupèrent autour du bélier, tandis que dans celui des mâles, on reculait, en se tenant sur ses gardes. Quelques-uns, particulièrement curieux, restèrent accolés au grillage et surveillaient mes mouvements. [p. 216]

Haruki Murakami, La course au mouton sauvage, Editions
du Seuil, 1990, 299 pages (Hitsuji o neguru bôken, 1982).

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25 août 2008

Pourfendeur de nuages

pourfendeurdenuagesDéfi Le Nom de la Rose : le phénomène météorologique

Suite à la requête d'une jeune historienne, Owen Brown, retiré depuis des dizaines d'années sur un coin de montagne, rédige ses souvenirs de jeunesse, passée sous la coupe d'un père tyrannique. Tout le monde connaît John Brown, le grand abolitionniste qui a tant fait pour la cause des Noirs aux Etats-Unis. Mais peu de gens connaissent sa vie familiale, ses réflexions intimes, certains étant néanmoins convaincus qu'il était atteint de folie...

Dans ce superbe témoignage fictif (si John Brown a existé, l'histoire de son fils Owen est inventée par Russel Banks), nous parcourons les vastes étendues sauvages de l'Amérique du XIXe siècle. On pourrait se croire dans la Petite maison dans la prairie, sans ce portrait ahurissant d'un homme croyant jusqu'à l'exaltation, pratiquant jusqu'à l'austérité, connaissant la bible par coeur et la récitant pour le moindre événement quotidien. Face à un tel personnage, ses nombreux enfants sont électrisés, enrolés sans en avoir consience dans la guerre contre l'esclavage menée par leur père, l'adorant tout en présentent des troubles psychologiques divers. Owen n'y fait pas exception et c'est un individu complètement névrosé qui nous raconte son histoire, avec une analyse pointue de sa propre personnalité déficiente.

Ce roman m'a appris des détails que j'ignorais sur la période précédant la Guerre de Sécession, tels le train souterrain, réseau d'abolitionnistes transportant des esclaves noirs des états esclavagistes du Sud vers ceux du Nord, jusqu'au Canada. La loi sur les esclaves fugitifs, autorisant n'importe quel Blanc à expédier un Noir vers une plantation, esclave ou non, sans preuve sur son identité, m'était également inconnue.

La narration est intéressante, suivant les méandres des souvenirs du narrateur. La fin est annoncée dès le départ, il reste alors à comprendre comment un homme aussi respectueux de la religion va basculer dans la violence terroriste (utiliser la bible comme manuel de tactique militaire l'y a bien aidé !). Une sombre histoire de fanatisme religieux, de combats voués à l'échec et de désirs refoulés.

Russel Banks, Pourfendeur de nuages,
Actes Sud, 1998, 867 pages (Cloudsplitter, 1998).

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22 avril 2008

Ni d'Eve ni d'Adam

nideveAmélie Nothomb revient sur la période qu'elle a passée au Japon, au début des années 1990, déjà racontée dans Stupeur et tremblements. Cette fois, elle raconte le versant privé de ce séjour, où elle a fréquenté un jeune homme répondant au doux nom de Rinri.

Le livre regorge, on s'en doute, de passages burlesques sur le décalage culturel entre les deux amoureux. Tout le comique du livre repose sur ce constat : Rinri n'est pas un Japonais comme les autres, et Amélie est belge (prétexte à toutes les excentricités). A la recherche du pays traditionnel de sa petite enfance, la narratrice se retrouve confrontée à un jeune homme qui préfère le salami aux sushis, féru d'accessoires en tous genres, idolâtrant la blancheur de sa fiancée européenne. Cette dernière, peu portée aux envolées sentimentales, décide de prendre du bon temps en explorant les conventions de la cour telle qu'on la pratique à Tokyo.

Nous étions loin d'être les seuls amoureux, pour reprendre la terminologie d'usage, à nous promener autour du stade. J'adorais ce côté "parcours obligé" de nos tribulations : la tradition de ce pays avait mis à la disposition des couples d'un jour ou d'une vie un genre d'infrastructure afin que leur emploi du temps ne relève pas du casse-tête. Cela ressemblait à un jeu de société. Vous ressentez quelque chose pour quelqu'un ? Au lieu de réfléchir de midi à quatorze heures à la nature exacte de votre trouble, emmenez ce quelqu'un à la case une-telle de notre monopoly ou plutôt de notre monophily. Pourquoi ? Vous verrez.
Tuvéra était la meilleure philosophie. Rinri et moi n'avions aucune idée de ce que nous faisions ensemble ni d'où nous allions. Sous couleur de visiter des endroits d'un intérêt relatif, nous nous explorions l'un l'autre avec une curiosité bienveillante. La case départ du monophily nippon m'enchantait. [p. 64-65]

En dépit de ces beaux passages sur l'amour de la liberté, la légèreté revendiquée de la jeune femme, qui n'entend pas rentrer dans le carcan du mariage, le livre cède pas mal à la facilité. Amélie Nothomb écrit beaucoup de petits livres fulgurants, toujours drôles, mais dont le style est de moins en moins recherché. Tous les morceaux de bravoure, notamment dans la montagne, m'ont semblé forcés. On apprend qu'elle est bonne marcheuse et que les hauteurs la rendent dangereusement euphorique, mais ces passages restent gratuits, outrés. Irruption de termes familiers, métaphores faciles, j'ai trouvé le livre, pour tout dire, assez bâclé.

Il n'en est pas moins très plaisant à lire et constitue une pièce supplémentaire dans l'autobiographie d'Amélie Nothomb, dont les Mémoires intégrales devraient s'avérer passionnantes d'ici quelques dizaines d'années...

Amélie Nothomb, Ni d'Eve ni d'Adam, Editions Albin Michel, 2007, 245 pages.

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