02 juin 2009
Le début de la fin
J'ai terminé le cinquième et dernier tome de la série Thursday Next ! Dans ce tome, Thursday est pourvue de trois enfants en bonne santé, si ce n'est que l'aîné passe le plus clair de son temps, qu'il est censé sauver, en position amibe sous la couette. La couverture de notre héroïne est d'être vendeuse de moquette mais elle travaille toujours en cachette à la Jurifiction, formant ses propres clones littéraires, fort peu qualifiées, au métier. L'oncle Mycroft réapparaît en tant que fantôme pour livrer une information essentielle qu'il a oubliée, la mort aidant. Thursday a les Danverclones aux trousses, à savoir une
armée de gouvernantes quinquagénaires revêches, inspirées de la Mrs
Danvers de Rebecca, de Daphne du Maurier. Et ce, dans un contexte où la lecture est en chute libre et où les classiques sont en passe d'être recyclés en émissions de télé-réalité.
Que de trouvailles ! J'ai bien envie de remercier Jasper Fforde pour les fous rires qu'il m'a occasionnés. C'est tellement rare les livres à la fois hilarants et pas bêtes... Or, la série m'a impressionnée à différents niveaux depuis le début :
- une héroïne forte, futée, qui ne craint pas le ridicule ;
- un humour détonant, aussi bien dans les situations décrites, les tournures de phrases, les dialogues décapants ;
- des paradoxes temporels de tellement haute volée qu'ils m'ont donnée le vertige à plusieurs reprises. La Chronogarde va jusqu'à remettre en cause le temps lui-même. Le moindre des paradoxes n'est pas que, parfois, les voyages dans le temps ne provoquent aucune modification. C'est ainsi que Thursday peut se souvenir de son père, même éradiqué, revenant régulièrement à un âge différent, mort sous ses yeux dans le passé...
- un discours hautement critique sur le système politique et les médias, à travers des systèmes trop absurdes pour ne pas nous rappeler le contexte actuel ;
- des passages de purs délires, que j'ai relus plusieurs fois en me tordant de rire. Pour le plaisir, voici un exemple se référant à l'activité à haut risque de trafic de fromage de Thursday :
Nous progressions toujours par paliers. Je m'étais positionnée sur le marché du fromage instable, et quand je dis instable, ce n'est pas au marché que je pense, mais bien au fromage lui-même.
Owen opina et me désigna un fromage mordoré veiné de rouge.
- Dolgellau marbré force quatre, c'est un 9,5. Dix-huit années de maturation à Blaenafon, et pas pour les mauviettes. Excellent avec des crackers, mais on s'en sert également pour repousser les putois en rut.
J'en pris audacieusement un gros morceau que je posai sur ma langue. Le goût était extraordinaire ; je pouvais presque voir les monts Cambriens à travers la pluie, le ciel bas, les torrents exubérants et les falaises de calcaire, les éboulis glaciaires et...
- Vous allez bien ? dit Millon quand j'ouvris enfin les yeux. Vous avez perdu un instant connaissance.
- C'est de la bombe, pas vrai ? dit aimablement Owen. Buvez un verre d'eau. [p. 193]
J'en oublie presque l'argument principal de la série, à savoir les voyages aventureux au cœur des livres. Pour le coup, je trouve que l'idée n'a pas été suffisamment exploitée, le monde de la fiction offrant des possibilités de parcours encore plus folles que ce qui nous est montré. A part Hamlet, peu de personnages s'offrent une bonne virée dans le monde réel. Comme je l'ai déjà dit, le travail au sein de la Jurifiction m'a parfois semblé lourd, une succession de petites virées gratuites d'un intérêt variable. Mais l''humour décalé, la loufoquerie, l'entrain qui se dégage de cette série l'emportent sur ces petites faiblesses.
Jasper Fforde, Le début de la fin, Fleuve Noir, 2008, 498 p.
27 décembre 2008
Les Sondeurs vivent en vain
Immensité de l'espace froid et hostile... Vertige face à la rapidité des vaisseaux bondissant de destination en destination... Désarroi de l'humanité en proie au mal de l'espcae, confrontée à de nouvelles espèces télépathes...
On ne peut pas dire que Cordwainer Smith manquait d'ambition pour son cycle des "Seigneurs de l'Instrumentalité", paru dans les années 50. Ce premier volume, Les sondeurs vivent en vain, rassemble des nouvelles d'une vingtaine de pages chacune, la plupart bien construites, prenantes et émouvantes. Il y a quelques belles trouvailles, d'autres un peu tirées par les cheveux. Le ton général est assez mélancolique, même si la plupart des textes se terminent à peu près bien.
J'ai aimé le paradoxe des premiers grands voyages spatiaux, qui voient un pilote au corps modifié effectuer un trajet de quarante ans dans ce qui lui semble un mois seulement (la moindre pensée fugace prend en réalité plusieurs jours...).
Les partenaires félins télépathes combattant les dragons du Grand Extérieur, ces immenses entités malveillantes, m'ont bien sûr infiniment séduite.
Les premiers marins étaient partis presque cent ans auparavant. Ils avaient commencé avec de petites voiles photoniques qui ne dépassaient pas quatre mille kilomètres carrés. Leurs dimensions augmentèrent graduellement. L technique du conditionnement adiabatique et le transport des passagers en caisson individuel réduisaient les dommages en vies humaines. Ce fut une grande nouvelle quand un homme regagna la Terre, un homme qui était né et avait vécu à la lumière d'une autre étoile. C'était un être qui avait connu un mois de souffrances et de privations. Il avait ramené quelques hommes en état d'hibernation dans leur caisson, guidant l'immense vaisseau que poussait la lumière et qui avait fait la traversée en quarante année de temps objectif. [p. 193]
J'ai moins apprécié la mentalité typiquement années 50 de l'auteur, qui ne sort jamais de la vision du mariage comme seule vie de couple possible, avec des épouses douces et aimantes. Il se montre d'une homophobie caricaturale dans la nouvelle "Le crime et la gloire du commandant Suzdal", où il imagine une planète fatale à tout élément féminin, où l'humanité a du s'organiser différemment. On est loin de Storm Constantine dans le portrait de "ces êtres, ces fous furieux, ces hommes qui n'avaient jamais connu de femmes, ces garçons qui avaient grandi dans la concupiscence et dans l'amour du combat, ces êtres dont la structure familiale était impossible à accepter ou même à comprendre pour un cerveau humain." [p. 406] Il est capable d'écrire des pages très poétiques sur l'éveil de la conscience chez des animaux modifiés, mais pas de pitié pour les "homosexuels barbus aux lèvres peintes, aux longs cheveux, aux oreilles ornées de grosses boucles" !
Je lui ai trouvé plus de talent dans les textes les plus courts que dans les plus longs d'entre eux, tels le sempiternel "La Dame défunte de la Ville des Gueux", qui vire à la religiosité de mauvais goût (du moins, c'est ainsi que je l'ai perçu). Avant de me lancer dans la suite, je la feuilletterai pour voir quel aspect Smith y aura privilégié...
Cordwainer Smith, Les Sondeurs vivent en vain, Editions
Gallimard, 2004, 617 pages (première édition en 1950).
23 novembre 2008
Sauvez Hamlet !
Enfin de retour dans le monde réel ! Il était temps, parce que je commençais à m'ennuyer ferme dans la Jurifiction, la police du monde des livres, dans lequel s'embourbait Thursday Next depuis deux tomes. Elle aussi en a marre, courir après le Minotaure à travers des romans fantasy, ça va un temps, mais elle a un fils de deux ans à éduquer un minimum, sans parler d'un mari éradiqué à détuer à l'occasion. Bref, elle rentre à Swindon, pour reprendre son poste chez les OpSpecs.
Là, je dois dire que j'ai adoré ce quatrième tome, que je place au même niveau que le premier. Pourtant, il est aussi déroutant que les autres livres de Jasper Fforde, avec son scénario fantaisiste, ses blagues un peu nazes, mais aussi un humour très fin par moment, avec des allusions drôlatiques à la littérature. Cette fois, Thursday se retrouve avec Hamlet sur les bras, échappé de sa pièce. Rien de grave à ce qu'un prince danois arpente les rues de Swindon et dragouille l'invitée d'honneur de Madame Next, me direz-vous. Sauf que les autres personnages en profitent pour avoir le beau rôle dans la pièce, ce qui aboutit à une mutation littéraire désormais désignée par le titre Les joyeuses commères d'Elseneur, et une perte immense pour la culture. Mais ceci n'est que le moindre des problèmes de notre héroïne. Ne parlons pas du dodo sanguinaire, du match des Maillets de Swindon contre les tapettes de Reading, d'une accusation de traffic de fromage, des hybrides en liberté, de la réincarnation de St Zvlkx, de la tueuse à gage, de l'élection de Yorrick Paine et, accessoirement, de l'apocalypse qui risque de transformer la terre en "tas de cendres radioactives"...
- Alors, qu'est-ce qui a fusionné avec Hamlet ?
- Ca s'appelle maintenant Les Joyeuses Commères d'Elseneur, et on y voit Gertrude se faire courser autour du château par Falstaff tout en se faisant semer par Mistress Page, Ford et Ophélie. Laerte est le roi des fées, et Hamlet est relégué à un petit rôle de seize lignes où il accuse le Dr Caius et Fenton d'avoir conspiré l'assassinat de son père pour sept cents livres sterling.
Je poussai un gémissement.
- Et ça ressemble à quoi ?
- Le temps que ça devienne drôle, tout le monde meurt. [p. 206]
J'aime beaucoup ce que Jasper Fforde a fait de son héroïne. La maternité ne l'a pas du tout assagie, bien au contraire ! Elle n'hésite pas à bastonner des individus patibulaires d'une main tout en tenant son fils de l'autre, en pensant à le retourner "pour éviter de semer la graine de la violence dans son jeune esprit". J'aime encore plus ce qui apparaît comme la critique du pouvoir totalitaire la plus percutante depuis Harry Potter et les reliques de la mort, avec la main-mise de l'énorme groupe Goliath et son dictateur aussi subtil qu'un personnage de série B (normal, c'en est un), qui décide d'adopter un mode de gestion par la foi. Sous la bonne humeur, une critique au vitriol de la société du spectacle, avec la désignation soudaine des Danois comme boucs émissaires, que les médias se mettent à accuser de tous les maux, ou encore l'émission "Questions directes à esquiver", où les deux invités font assaut de mauvaise foi et ont recours aux bébés animaux comme argument ultime. Malgré les apparences, un roman décidément très ancré dans la réalité ! L'auteur a bien redressé la barre et j'espère bientôt lire Le Début de la fin, dernier tome de la série.
Jasper Fforde, Sauvez Hamlet !, Fleuve Noir,
2007, 487 pages (Something Rotten, 2004).
05 avril 2008
Le Grand Livre
Particulièrement emballée par Sans parler du chien, j'étais curieuse de lire les premières aventures spatio-temporelles de l'équipe de Dunworthy. Ce livre-là n'est pas aussi réussi, il lui manque l'humour et une construction plus rigoureuse. Il reste intéressant pour sa description réaliste du Moyen Age.
Au XXIe siècle, l'historienne Kivrin Engle s'apprête à effectuer le premier saut au Moyen Age, poussée par son directeur d'études du Médiéval, l'ambitieux Gilchrist. Son collègue Dunworthy se montre soucieux, de par la classification du Moyen Age sur l'échelle des risques. Mais Kivrin est déterminée, elle a appris la langue de l'époque, la traite des vaches et a tissé ses propres vêtements à l'ancienne. Le choix de 1320, une époque dépourvue de troubles, réduit considérablement les risques, si elle parvient à échapper aux brigands et aux bûchers de sorcières.
Le titre désigne l'enregistrement oral de la mission, effectué par Kivrin au moyen d'un implant sur le poignet. Elle le choisit en référence au Grand Livre cadastral, ayant permis à Guillaume le Conquérant de calculer les impôts dus par ses métayers, qui est devenu pour les historiens une chronique de la vie médiévale.
Evidemment, rien ne se passera comme prévu, ni pour Kivrin, ni pour Dunworthy. Le chaos frappera aux deux époques devant nos héros impuissants.
J'ai apprécié la description réaliste et détaillée du Moyen Age, loin du sensationnel. J'ai moins accroché aux méandres administratifs d'une université en crise, dans un contexte de pandémie. On s'y perd parfois dans la masse des personnages qui passent en coup de vent ; un reproche que j'ai déjà lu à propos de Passages, son dernier roman. Certains portraits de vieilles filles ou de mères possessives virent à la caricature. On voit bien à la fin que Connie Willis maîtrise parfaitement l'intrigue, que certains détails évoqués au début s'avèreront cruciaux pour sa résolution, mais on a l'impression qu'elle est menée laborieusement.
Connie Willis, Le Grand Livre, Editions J'ai lu,
1994, 703 pages (The Doomsday Book, 1992).
12 mars 2008
Sans parler du chien
Défi Le Nom de la Rose : l'animal
Surdité passagère, sentimentalisme dégoulinant, fixation sur des détails insignifiants, tels sont les effets d'un déphasage temporel pour quiconque abuse des voyages dans le passé. La plupart des historiens réquisitionnés par la terrible Lady Schrapnell en sont atteints au dernier degré. Mais c'est pour la bonne cause : elle a entrepris de reconstruire la cathédrale de Coventry, détruite par un bombardement en 1940, dans l'Oxford du XXIe siècle. A quelques jours de l'inauguration, personne n'a encore réussi à mettre la main sur la potiche de l'évêque, ornement censé apporter la touche finale à la reconstitution !
Le héros de cette histoire, Ned Henry, est un jeune historien suffisamment déphasé pour que son directeur lui ordonne de prendre des vacances. Le choix de l'Angleterre de 1888 regorge de promesses d'oisiveté béate. C'est sans compter sur la faute professionnelle d'une de ses collègues, qui a provoqué une sérieuse incongruité spatio-temporelle.
Si j'ai trouvé que le roman mettait un certain temps à démarrer, c'est un véritable feu d'artifice dès que l'action se met en marche ! Nous sommes plongées au coeur de la société victorienne, dans ses détails les plus absurdes : sens esthétique discutable, passion pour le spiritisme, niaiseries et bêtifications en tous genre des jeunes filles élevées comme des fleurs de serre. Ned Henry devra apprendre le fonctionnement d'un essuie-plume et d'un chat. Il découvrira également l'effet irrésistible d'une moustache et d'un canotier sur la libido féminine.
L'extrait suivant vous mettra tout de suite dans l'ambiance :
La jeune femme me chargea.
- Princesse Arjumand ! Ma Juju ! Tu es revenue à maman !
La chatte était si impatiente de retrouver sa maîtresse qu'il fallut l'arracher à ma chemise une griffe après l'autre, mais je pus finalement la remettre à Tossie qui la comprima contre sa poitrine en libérant des chapelets de petits cris de joie.
- O monsieur St. Trewes ! roucoula-t-elle à Terence. Vous m'avez rapporté ma chère, très chère Juju !
Elle frotta son nez contre le museau de cette chère, très chère Juju.
- A s'était perdue dans le noir, ma Juju ? A n'avait eu très peur ? Mais le gentil monsieur à l'avait retrouvée. Dis merci au gentil monsieur, ma Juju.
Cyril renifla de mépris et même la "très chère Juju" parut saisie de dégoût. Eh bien, voilà qui règle la question, me dis-je. Terence va se ressaisir, nous pourrons regagner Oxford, cette écervelée épousera monsieur C. et le continnum pourra se refaire une santé. (p. 197-198]
Bref, nous baignons dans l'absurde et l'humour le plus farfelu, pour notre plus grand plaisir. L'autrice rend un hommage appuyé à Wodehouse et au Three Men in a Boat de Jerome K. Jerome, le tout intégré dans une intrigue de science-fiction basée sur les paradoxes temporels qui se tient parfaitement. Connie Willis n'a pas volé ses prix Hugo et Locus en 1999 et j'ai bien envie de lire ses autres romans, dont certains exploitent le même thème des voyages dans le temps... Au fait, le chien en question est un bouledogue très sensible répondant au doux nom de Cyril.
Connie Willis, Sans parler du chien, Editions J'ai lu,
2000, 535 pages (To Say Nothing of the Dog, 1997).
22 novembre 2007
Le Puits des Histoires Perdues
Tome 3 des aventures de Thursday Next : on continue dans le délire. Du délire léger, farceur, absurde. L'héroïne est de plus en plus fermement ancrée dans la Jurifiction, la police du Monde des Livres. Pour mener à bien sa grossesse, elle a élu domicile dans un polar tellement mauvais que personne ne le lit jamais, persuadée de n'avoir à accomplir que quelques tâches de routine en tant que personnage secondaire.
Où va l'intrigue ? se demande-t-on, tandis que l'auteur accumule les détails loufoques de l'univers livresque. Dans ce monde à part entière, les personnages sont responsables de la qualité littéraire des oeuvres dans lesquelles ils évoluent, au point d'acheter au marché noir des rebondissements acceptables ou des pièces à conviction suffisamment mystérieuses pour pimenter leur thriller. Les livres ne s'écrivent pas exactement tous seuls, le procédé est bien plus complexe, et l'écrivain du monde réel n'y prend qu'une part minime. L'auteur manifeste une grande tendresse pour les romans de gare et les personnages stéréotypés (difficile de faire plus cliché que Lola et Randolph !), tous persuadés qu'ils ont une personnalité originale.
Mais dans toutes ces révélations sur les techniques littéraires, où en est donc la quête personnelle de Thursday, à savoir récupérer son mari éradiqué à l'âge de deux ans, qui ne survit que dans ses souvenirs ? Elle va devoir affronter un ennemi encore plus implacable que tous les complots de la Jurifiction : sa propre mémoire l'abandonne, sous les attaques répétées de la perfide Aornis. De plus, loin d'avoir choisi un cocon douillet pour les prochains mois, elle apprend incidemment ce que deviennent les livres trop mauvais pour être lisibles...
Le roman est drôle, bien qu'assez décousu ; je regrette le manque de scènes dans le monde réel. Mon passage préféré reste cependant, de loin, la séance de gestion de la violence dans les Hauts de Hurlevent !
Heathcliff éclata de rire.
- N'importe quoi ! Le Conseil a besoin de personnages comme moi ; me laisser croupir dans un classique où je ne suis lu que par des étudiants blasés serait gâcher l'un des meilleurs rôles de jeune premier romantique jamais écrits. Croyez-moi, le Conseil serait prêt à tout pour accroître le nombre de lecteurs... Personne ne s'opposera à un transfert, je vous en donne ma parole.
- Et nous ? se lamenta Linton en toussant, au bord des larmes. On sera réduit en texte !
- Tant mieux ! grommela Heathcliff. Moi, je serai sur le rivage pour recueillir votre dernier cri étranglé quand vous sombrerez dans les flots.
- Et moi ? demanda Catherine.
- Toi, tu viendras avec moi, sourit-il, radouci. On vivra tous les deux dans un roman contemporain, sans ces principes à la noix de la morale victorienne. Je pensais à un roman d'espionnage, et on aurait un chiot boxer avec une oreille tombante...
Il y eut une déflagration, et la porte d'entrée explosa dans un nuage de poussière et d'éclats de bois.
Jasper Fforde, Le Puits des Histoires Perdues, Fleuve Noir, 2006, 465 pages.
30 octobre 2007
Délivrez-moi !
Un démarrage sur les chapeaux de roues pour le deuxième tome des aventures de Thursday Next ! Devenue une célébrité nationale après avoir sauvé Jane Eyre et modifié la fin du roman, elle fait la une des journaux et lance une mode grunge à son image, tout en savourant ses premières semaines de mariage. Toutefois, l'histoire n'est pas un conte de fées et, au lieu du "ils vécurent heureux et ils eurent beaucoup d'enfants" qui semblait conclure le premier tome, ici c'est plutôt : "son test de grossesse s'avéra positif et il s'évanouit dans la nature". Sauf que ce n'est pas sa faute, bien sûr.
Ne pouvant compter sur l'effet de surprise du premier tome, celui-ci ne provoque pas le même coup de foudre. Il s'agit plutôt d'un tome de transition, où l'héroïne acquiert les connaissances et l'entraînement nécessaires pour poursuivre ses aventures à un autre niveau (l'équivalent des leçons de magie ou d'escrime, en somme).
Les trouvailles de Jasper Fforde sont bien exploitées, des expériences génétiques faisant bénéficier les gens d'ouvriers de Neandertal et de migrations de mammouths, aux voyages dans le temps aux conséquences absurdes (l'avant-dernier chapitre est à méditer). Loin de partir sur d'autres thèmes au petit bonheur la chance, histoire de continuer à vivre sur son succès, l'auteur creuse vraiment son univers et imagine les conséquences logiques de certains phénomènes.
L'humour forcené est aussi présent, avec des dialogues épicés entre Miss Havisham (tout droit surgie de Great Expectations de Dickens) et la Reine Rouge d'Alice au pays des merveilles (livre dont on croise également le chat du Cheschire). J'ai adoré le tournage de l'émission de télé sujet à la censure, tellement... actuel. J'ai trouvé des similitudes avec les romans de Janet Evanovich, que je n'aime pas plus que ça, avec une trentenaire compliquée cherchant à se caser avec un ancien flirt, pourvue d'un animal de compagnie et d'une mamie increvable, vivant des aventures trépidantes racontées dans un style familier. La comparaison s'arrête là car l'histoire de Thursday est mieux écrite et plus subversive, à mon avis, mais je m'interroge sur la création de nouveaux archétypes dans les personnages actuels...
Je rampai sur la moquette, escaladai les codes de procédure pénale, atterris du côté des caisses où les vendeuses annonçaient les soldes avec une ferveur quasi messianique ; je les dépassai à pas de loup, plongeai sous la table des romans à l'eau de rose et émergeai à moins de deux mètres du présentoir des éditions spéciales de Daphne Farquitt. Par miracle, personne ne s'était encore emparé du coffret. Qui était réellement soldé : de 300 £, il était passé à 50. Je regardai sur ma gauche et aperçus la Reine Rouge qui jouait des coudes dans la foule. Croisant mon regard, elle me défia d'essayer de la battre. J'inspirai profondément et m'élançai dans le tourbillon de violence engendrée par la littérature populaire. [scène banale de la foire aux livres de Swinden, p. 220]
Jasper Fforde, Délivrez-moi !, Fleuve Noir, 2005, 412 pages.
08 octobre 2007
L'affaire Jane Eyre
Absolument inclassable (rangé dans ma catégorie science-fiction par paresse), voilà un roman bourré de trouvailles fantastiques, animé d'un véritable amour de la littérature et, surtout, drôle. J'ai souri à chaque page et parfois même franchement éclaté de rire.
L'histoire : Thursday Next est une dure, une tatouée. Vétérane de guerre, cette Anglaise de 36 ans travaille maintenant à la Brigade Littéraire du Service des Opérations Spéciales. Elle s'occupe de fraudes littéraires et de vols de livres, un statut envié. Mais une affaire tourne mal... La voilà reléguée à un échelon inférieur des LittéraTecs dans sa ville natale, où l'attendent une famille frappadingue et un ex insistant. Une invention ingénieuse va susciter la curiosité du plus grand (et méchant) bandit de tous les temps.
L'Angleterre de Jasper Fforde est en fait une uchronie. Nous somme en 1985, l'Angleterre et la Russie se disputant âprement la Crimée, le Pays de Galles est une république indépendante. On notera surtout que dans cette version, la littérature est une cause nationale. Tout le monde connaît les classiques par coeur, des automates à chaque coin de rue récitent du Shakespeare moyennant quelques pièces, les John Milton sont légion et il faut leur tatouer un numéro d'identification pour les différencier. Un monde qui fait rêver, donc, où on est susceptible de discuter des mérites comparés de tel ou tel écrivain en allant acheter son pain.
Pourtant, l'ambiance se rattache plutôt à un polar, Thursday menant des enquêtes musclées pour arrêter des malfrats. L'objectif étant légèrement différent du reste de la littérature policière : sauver Jane Eyre et la fin du roman du même titre des griffes d'un individu sans scrupules. Il ne faut pas s'attendre à un style particulièrement recherché, non plus, en tout cas pour la traduction française.
Un livre loufoque totalement maîtrisé (notamment pour les voyages dans le temps, traités avec brio), le premier d'une série que je découvrirai avec plaisir.
Jasper Fforde, L'affaire Jane Eyre, Fleuve Noir, 2004, 389 pages.
