03 juin 2008
Voyage au centre de la Terre
Lettre V du Challenge ABC 2008
Je suis passée à côté de Jules Verne pendant mes lectures enfantines, lui préférant des textes subversifs piochés dans la bibliothèque familiale, tels Fantômette ou la Marquise des Anges. Je m'attendais à une lecture "facile", ce qu'elle a été, dans le bon sens terme du terme : l'action avance rapidement, les énigmes donnent envie de les résoudre, les personnages sont très vivants. C'est de la bonne littérature d'aventure, accessible, qui provoque un plaisir immédiat.
J'ai beaucoup aimé le passage de la résolution de l'énigme runique, avec la confession des sentiments pour Graüben. Le professeur Lidenbrock est un personnage savoureux de savant excentrique, bien mis en valeur par son neveu Axel, plus posé, qui est le narrateur. L'alliance de l'enthousiasme de l'un et de la réticence de l'autre est d'un comique classique mais efficace. On est ravie de traverser avec eux les tristes contrées islandaises, qu'un manuscrit leur a révélé abriter l'entrée d'un passage vers le centre de la planète. Pour une raison qui m'échappe, cette perspective enchante le professeur, qui se démène pour mener à bien ce voyage très particulier.
Le texte a bien sûr vieilli. On soupire devant la conception datée des femmes, qui occupent les seconds rôles, ainsi que devant la condescendance envers les Islandais. On lève les yeux au ciel face à la transgression des règles scientifiques les plus établies. Enfin, on apprécie le ton pédagogique adopté dans les descriptions de phénomènes naturels, avec définitions à la clef (surtout quand on n'y connaît rien en géologie).
Jules Verne, Voyage au centre de la Terre, Le livre de poche, 306 pages.
11 mai 2008
L'Oeuvre au noir
Lettre Y du Challenge ABC 2008
Médecin, alchimiste, philosophe, Zénon est un personnage complexe qui traverse le XVIe siècle en observateur. Le Bruges de l'époque n'est guère propice aux questionnements scientifiques. L'obscurantisme religieux règne, la Réforme suscite de féroces persécutions. Le jeune homme ne songe qu'à parcourir les routes pour perfectionner son apprentissage.
La première moitié de ce roman est extrêmement agréable à lire, offrant des tableaux vivants de la vie de l'époque, à travers divers membres de l'entourage du héros. La deuxième partie est plus difficile, elle se centre sur Zénon, devenu de plus en plus sceptique, austère. Le livre se transforme en vibrant plaidoyer pour la liberté de penser, gagnant en profondeur ce qu'il perd en séduction.
En un sens, tout était magie : magie la science des herbes et des métaux qui permettait au médecin d'influencer la maladie et le malade ; magique la maladie elle-même, qui s'impose au corps comme une possession dont celui-ci parfois ne veut pas guérir ; magique le pouvoir des sons aigus ou graves qui agitent l'âme ou au contraire l'apaisent ; magique surtout la virulente puissance des mots presque toujours plus forts que les choses et qui explique à leur sujet les assertions du Sepher Yetsira, pour ne pas dire de l'Evangile selon saint Jean. Le prestige qui entoure les princes et se dégage des cérémonies d'église était magie, et magie les noirs échafauds et les tambours lugubres des exécutions qui fascinent et terrifient les badauds encore plus que les victimes. Magiques enfin l'amour, et la haine, qui impriment dans nos cerveaux l'image d'un être par lequel nous consentons à nous laisser hanter. [p. 309]
Marguerite Yourcenar, L'Oeuvre au noir, Editions Gallimard, 1968, 362 pages.
07 décembre 2007
Des anges et des insectes
J'ignorais, en entamant ce livre, qu'il se composait de deux histoires, dont seule la première avait inspiré le film du même nom. "Morpho Eugenia" conte la curieuse tournure prise par la vie d'un entomologiste explorateur, de retour en Angleterre après un naufrage. Ambiance feutrée de manoir anglais, relations en apparence très policées, sensualité peinant à percer derrière les conventions... L'auteure se livre ici à une véritable exploration de l'inconscient victorien : les jeunes filles, la symbolique du mariage, le progrès de la rationalité sur les explications mystiques du monde. La vie de la maisonnée est mise en parallèle avec les sociétés d'insectes, à travers le regard quasi anthropologique du héros. A l'instar d'une fourmi mâle ailée après le vol nuptial, la question de son utilité ne tarde pas à se poser...
J'ai trouvé le style admirable. L'histoire m'a captivée même si, une dizaine d'années après la sortie du film au cinéma, je me souvenais assez clairement de l'intrigue. Il n'y a guère que le conte "Les choses ne sont pas toujours ce qu'elles sont" qui m'a semblé longuet, malgré sa place centrale dans la résolution de l'énigme qui se pose au héros.
"L'ange conjugal" m'a prise par surprise. Même s'il existe un lien ténu avec l'un des personnages du récit précédent, il s'agit d'un tout autre univers. On est cette fois plongée dans les séances de spiritisme dune petite communauté bizarre, dont l'exaltation peut être mise sur le compte de la frustration sexuelle. On visite un autre pan de l'imaginaire, celui de la mort qui vient largement frapper les familles et vient hanter les vivants écrasés de regrets. Une pincée de fantastique (bien que d'après moi, tout peut s'expliquer par une bonne psychanalyse), beaucoup de poésie, des dialogues burlesques, le texte n'est pas aussi accrocheur que le premier mais mérite qu'on s'y attarde. Il contient en germe une bonne partie des thématiques de Possession.
A.S. Byatt, Des anges et des insectes, Flammarion, 1995, 320 pages.
17 octobre 2007
Cerveau, Sexe et Pouvoir
Si vous en avez marre de tomber sur des articles racoleurs et des ouvrages tristement déterministes sur les femmes et les hommes de type "Mars et Vénus", cette synthèse sur la recherche en neurosciences est certainement pour vous ! Tout à fait accessible pour les non scientifiques (dont je fais véhémentement partie), cet ouvrage présente un bilan des recherches sur le fonctionnement du cerveau et les performances intellectuelles selon le sexe.
Ce qu'on apprend avec Catherine Vidal, neurobiologiste à l'Institut Pasteur, c'est que la plupart des tests scientifiques dont les résultats, concluant à une différence essentielle selon les sexes, ont été annoncés en grande pompe dans des revues spécialisées, ont depuis été invalidés par des protocoles de recherche plus rigoureux.
Par exemple, les tests de repérage dans l'espace, où les hommes excellent, sont également réussis par l'un et l'autre sexe si les tests sont répétés pendant une semaine. Cela signifie que ces compétences ne sont pas innées, mais issues de l'apprentissage, et qu'une expérience faite une seule fois ne fait que refléter des différences d'éduction, donc culturelles.
Il n'est donc guère étonnant de constater des différences cérébrales entre les hommes et les femmes qui ne vivent pas les mêmes expériences dans leur environnement social et culturel. Dans nos sociétés occidentales, les petits garçons sont initiés très tôt à la pratique des jeux collectifs de plein air (comme le football), particulièrement favorables pour apprendre à se repérer dans l'espace et à s'y déplacer. Ce type d'apprentissage précoce facilite la formation de circuits de neurones spécialisés dans l'orientation spatiale où les hommes excelleraient. En revanche, cette capacité est sans doute moins sollicitée chez les petits filles qui restent davantage à la maison, situation plus propice à utiliser le langage pour communiquer. Garçons et filles, souvent éduqués différemment, mettent en place des stratégies cérébrales différentes. Mais ces divergences cérébrales sont bien moins fortes qu'entre un avocat et un rugbyman, ou entre une pianiste et une championne de natation ! [p. 29-30]
Et bien des préjugés tombent ainsi d'eux-mêmes, telle la théorie des hémispères, celui de gauche plus développé pour les femmes (zone du langage, pensée rationnelle), celui de droite pour les hommes (représentation de l'espace et émotions). Dans les faits, l'IRM ne montre pas une zone du cerveau dédiée à telle ou telle fonction intellectuelle, mais des flux sanguins. Il n'existe pas de légende détaillée pour chaque neurone ! De même l'idée saugrenue que les femmes seraient multi-tâches, venue de la découverte d'un corps calleux, reliant les deux hémisphères, plus épais chez les femmes (bien pratique pour justifier le fait qu'elles se débrouillent seules de toutes les tâches ménagères !).
J'ai aussi découvert que certains scientifiques avaient tenté de démontrer l'origine génétique ou hormomale de l'homosexualité, du suicide ou même de la fidélité dans le couple. Généralement, quelques expériences sur des rongeurs provoquent des publications triomphantes sur un gène censé tout expliquer. Ces propos connaissent un succès fulgurant et passent rapidement dans le sens commun. On en subit malheureusement les conséquences dans la vie politique actuelle, nos dirigeants français actuels étant visiblement favorables au déterminisme biologique, à la suite des américains.
Catherine Vidal s'interroge même sur les théories couramment admises concernant la répartition des tâches à la préhistoire, rien moins qu'évidente au regard de l'état des vestiges qu'il nous reste de cette époque, et qu'elle soupçonne n'être que de simples projections de notre propre organisation sociale sur le passé. Selon toute évidence, les premiers hominidés étaient avant tout des charognards, qui chassaient parfois de petits animaux. On imagine mal que dans les conditions de survie qui devaient être les leurs, femmes et hommes ne participent pas à part égale à ces tâches. N'ayant pas de réponse simpliste à donner, en tant que neurobiologiste, sur les origines de la domination masculine dans la majorité des civilisations, elle renvoie à l'anthropologie, notammant Lévi Strauss, en soulignant le fait que les humains cherchent une origine naturelle à leurs propres constructions culturelles...
Catherine Vidal et Dorothée Benoit-Browaeys, Cerveau, Sexe et Pouvoir, Belin, 2005, 110 pages.
