10 novembre 2009
La Jungle
Une pimpante famille lituanienne débarque à Chicago, bien décidée à faire fortune. Il y a le vigoureux Jurgis, sa fiancée Ona, le vieux père, la cousine Marija, une tante, d'autres petits cousins. A peine descendus du train, on les dirige proprement vers Packingtown, le quartier des abattoirs, employeur de tous les nouveaux immigrants. Impressionnés par le gigantisme des bâtiments, ils ne se rendent pas tout de suite compte qu'ils ont atterri dans une décharge et que, tel un troupeau de cochons entrant dans une usine de saucisses, leur destin est tout tracé.
Quand Jurgis et ses compagnons se furent lassés de regarder les parcs, ils se dirigèrent vers le coeur du complexe, là où s'élevait un imposant bloc de bâtiments en briques dont tous les murs, souillés par d'innombrables couches de suie, étaient couverts de réclames peintes. En les voyant, le visiteur prenait tout à coup conscience qu'il était arrivé à l'origine de bien de ses tourments quotidiens. Là, on produisait ces denrées vantées sans trêve par les panneaux qui défiguraient le paysage quand il voyageait, les annonces qui lui accrochaient le regard lorsqu'il lisait les journaux et les magazines, les stupides petites rengaines musicales qui lui trottaient dans la tête sans qu'il pût s'en débarrasser, les affiches aux couleurs criardes placées en embuscade à chaque coin de rue. De là provenaient les Jambons et le Bacon Impérial Brown, le Boeuf Accomodé Brown, les Saucisses Excelsior Brown ! Là était installé le quartier général du Saindoux Cent pour Cent Pur Porc Durham, du Bacon du Matin Durham, du Boeuf en Boîte Durham, des Terrines de Jambon, des Poulets Grillés aux Epices, des Engrais Supérieurs Durham ![p. 73-74]
Véritable Germinal américain (il n'y manque même pas la scène poignante de cynisme chez un riche !), le roman offre une description précise des conditions de vie du prolétariat au début du XXe siècle. La mécanique de l'exploitation des ouvriers est démontée pièce par pièce, tandis que les personnages subissent dans leur chair les conséquences de l'organisation du travail. Arrivant avec ses humbles rêves de travail honnête, de propriété et d'éducation pour les enfants, la famille n'est pas de taille à lutter contre les collusions entre le trust de la viande, les banquiers, les politiciens, le crime organisé et la police. Tout est bon pour faire du profit, chez Durham and Company, produisant entre autres le fameux corned beef, dont il vaut mieux ne pas analyser de trop près les ingrédients. Rien ne nous sera épargné sur les détails de cette activité, propres à nous faire devenir végétariennes sur le champ. J'avoue que, depuis cette lecture, je ressens un certain malaise à l'heure des courses au rayon des plats cuisinés...
Heureusement, le livre ne s'arrête pas à cet aspect de dénonciation démoralisante. Lorsque Jurgis, l'enthousiaste, le candide des débuts, aura tout perdu, il commencera à réfléchir sur le système qui l'entoure. Les derniers chapitres se font militants, tandis qu'il découvre le socialisme et acquiert une conscience de classe, outils intellectuels qui lui faisaient défaut au départ pour prendre du recul sur sa situation.
Upton Sinclair s'est donné à fond dans ces pages, qui reflètent ses propres convictions. Auteur à scandales, il n'a eu de cesse de dénoncer la société capitaliste américaine, créant des coopératives pour mettre ses idées en pratique. Il a beaucoup publié mais on a surtout entendu parler de lui en France l'an dernier avec la sortie du film There Will Be Blood, de Paul Thomas Anderson, adaptation de son roman Oil (Pétrole !). Il mérite amplement d'être lu aujourd'hui, pour sa description d'un système basé sur le chômage comme moyen de pression, le recours à une main d'oeuvre encore plus défavorisée pour casser les grèves, la corruption des contremaîtres qui se font verser un pourcentage du salaire moyennant embauche , rien que des détails tristement actuels (voir par exemple les conditions de travail des sans-papiers dans certains secteurs)...
Upton Sinclair, La Jungle, Mémoire du livre,
2003, 548 p. (The Jungle, 1906).
24 octobre 2009
The Longest Journey
Curieux parcours de lecture avec cet excellent deuxième roman de Forster. Je l'ai emprunté trois fois en plusieurs mois, dont deux en anglais, avant d'en venir à bout ! Je ne m'explique pas cette lenteur, l'écriture de l'auteur m'ayant semblé tout aussi sublime que d'habitude...
A l'inverse de ses autres romans, montrant comment on peut parvenir à s'épanouir en se libérant des préjugés sociaux, celui-ci déroule froidement une existence qui sombre dans le conformisme, à travers un choix amoureux pourtant libre et heureux. C'est presque l'histoire de Maurice, sans la sincérité des deux jeunes hommes qui s'avouent leur attirance. Ici, l'un d'eux fuit l'ambiguïté homosexuelle dans le mariage et, s'il renoue avec son attirance première au fil de l'histoire, les choses ne seront jamais dites aussi clairement que dans le dernier roman de Forster.
Rickie est un étudiant exalté, laid et souffreteux. Il caresse l'ambition de devenir écrivain et s'épanche dans des nouvelles glorifiant la nature mystique. Il parvient à épouser une belle jeune femme, qui nourrit quelques espoirs sur sa future renommé littéraire. Mais, au fil du temps, l'ennui s'installe dans le couple, avec la politesse de bon ton, le mépris discret. Rickie, pour gagner sa vie comme tout le monde, devient professeur dans un pensionnat et abandonne l'écriture. S'imaginant avoir des "idées larges", le couple va être mortifié par la révélation d'un secret familial, qui fera apparaître leur petitesse et leur attachement aux convenances.
"I don't hate Aunt Emily. Honestly. But certainly I don't want to be near her or think about her. Don't you think there are two great things in life that we ought to aim at -- truth and kindness? Let's have both if we can, but let's be sure of having one or the other. My aunt gives up both for the sake of being funny." [p. 122]
E.M. Forster, The Longest Journey, Penguin Books,
1989, 289 p. (première édition en 1907).
27 septembre 2009
Le Double
Iakov Pétrovitch Goliadkine, personnage parfaitement insignifiant, s'avise un beau jour qu'un individu parfaitement semblable à lui, portant qui plus est le même nom, se retrouve sans cesse sur son chemin. Le voilà, ce Goliadkine cadet, prêt à lui piquer sa place au travail ! N'est-il pas plus intelligent, astucieux, productif que le pitoyable Goliadkine aîné, tout juste bon à gémir sous les regards de plus en plus réprobateurs de son entourage ?
Dans son deuxième roman, mal accueilli à sa sortie, Dostoïevski dépeint un monde de petits fonctionnaires obséquieux, fort attachés à respecter une étiquette dont la transgression leur coûterait la mort sociale sur le champ. Entre démarches, va et vient, audaces et remords, humiliations publiques, le héros parvient si bien à nous perdre qu'on n'est plus très sûre de se trouver face à un cas de paranoïa ou bien dans une histoire fantastique bien menée. Le texte m'a semblé parfois indigeste, avec la reprise incessante de la désignation du héros par "Monsieur Goliadkine". Mais j'ai beaucoup aimé le thème, qui trouvait une brillante explication démoniaque dans l'épisode 3 de la saison 5 de Buffy.
L'hébétude de Monsieur Goliadkine dura-t-elle peu, dura-t-elle longtemps, y resta-t-il longtemps assis, sur sa borne de trottoir - je ne peux pas le dire, toujours est-il que, reprenant enfin un petit peu ses esprits, il se lança soudain dans une course folle, il courut aussi vite qu'il le pouvait ; il n'avait plus de souffle ; il trébucha deux fois, faillit tomber - et, dans cette circonstance, c'est le second soulier de Monsieur Goliadkine qui devint orphelin, lui aussi lâché par son caoutchouc. Enfin, Monsieur Goliadkine ralentit un peu, pour reprendre son souffle, regarda hâtivement autour de lui et découvrit qu'il avait déjà parcouru, sans même le remarquer, tout son chemin le long de la Fontanka, avait traversé le pont Anitchkov, passé une partie du Nevski, et se tenait à l'angle du Litéïny. Monsieur Goliadkine tourna dans le Litéïny. Sa situation à cet instant ressemblait à celle d'un homme qui se tient au bord d'un gouffre terrifiant, quand la terre s'ouvre sous lui, qu'elle se casse déjà, bouge, tressaille une dernière fois, tombe, l'entraîne dans l'abîme, et pourtant, le malheureux n'a pas la force ni l'esprit assez ferme pour bondir en arrière, pour détourner les yeux de ce gouffre béant ; le précipice l'entraîne et, pour finir, il y saute lui-même, accélérant encore la minute de sa mort. [p. 82-83]
Fédor Dostoïevski, Le Double, Actes Sud, 1998, 277 pages. (Dvoïnik, 1846).
26 mai 2009
A Country Doctor
Certains livres, particulièrement évocateurs, vous poursuivent longtemps. De Sarah Orne Jewett, j'avais beaucoup aimé Country of the Pointed Firs l'an dernier. Celui-ci me semble plus abouti. Les saynettes du premier posaient le décor ; ici, on retrouve le même cadre, avec une véritable intrigue poignante en prime.
A la mort de sa mère, la petite nan Prince est recueillie par sa grand-mère et s'épanouit comme une fleur sauvage dans le petit village d'Oldfields. Lorsque sa grand-mère meurt à son tour, elle s'installe tout naturellement dans la maison de son grand ami, le Dr Leslie. Une relation complice s'instaure entre le médecin de campagne et la fillette, qui aime l'accompagner lors de ses tournées. Tout pousse Nan devenue adulte vers la carrière médicale et pourtant, bien des barrières restent à franchir pour qu'une femme exerce librement la profession de son choix, à commencer par celles qu'elle s'impose à elle-même.
Dans un style naturel, généreux, ce roman retrace donc l'éducation particulièrement libre d'une jeune femme à la fin du XIXe siècle. De belles descriptions des paysages nous donnent l'impression de parcourir avec elle les sentiers champêtres, de dériver sur une barque le long d'une rivière bordée de fleurs printanières.
Le parcours de Nan est intéressant à suivre, surtout lorsqu'elle se trouve confrontée à un choix. L'alternative est fidèle à l'époque : l'étudiante ne peut se décider qu'entre le dévouement envers ses patients et le dévouement envers un mari. Le choix de l'un entraîne forcément l'oubli de l'autre, comme s'il n'existait aucun intermédiaire entre le sacerdoce professionnel et le sacrifice de toute aspiration sociale sur l'autel de l'amour. J'ai beaucoup aimé le personnage de Nan, d'une profondeur rare, tout en regrettant la religiosité qui baigne l'ensemble du livre.
By other people the knowledge of her having studied medicine was not very well received. It was considered to have been the fault of Miss Prince, who should not have allowed a whimsical country doctor to have beguiled the girl into such silly notions, and many were the shafts sped toward so unwise an aunt for holding out against her niece so many years. To be sure the child had been placed under a most restricted guardianship; but years ago, it was thought, the matter might have been rearranged, and Nan brought to Dunport. It certainly had been much better for her that she had grown up elsewhere; though, for whatever was amiss and willful in her ways, Oldfields was held accountable. It must be confessed that every one who had known her well had discovered sooner or later the untamed wildnesses which seemed like the tangles which one often sees in field-corners, though a most orderly crop is taking up the best part of the room between the fences. Yet she was hard to find fault with, except by very shortsighted persons who resented the least departure by others from the code they themselves had been pleased to authorize, and who could not understand that a nature like Nan's must and could make and keep certain laws of its own. [p. 202]
Sarah Orne Jewett, A Country Doctor, Bantam
Classic, 1999, 261 p. [première édition en 1884].
01 décembre 2008
Chômeurs Academy
Sphericon : la dernière chance pour les chômeurs de longue durée, lassés de tourner en rond. L'organisme, en étroite collaboration avec l'Agence fédérale (l'équivalent de l'ANPE, semble-t-il), prend en charge une cohorte de ces laissés pour compte pendant un trimestre, le temps de les remotiver, améliorer leur technique de recherche d'emploi, leur permettre d'envisager une nouvelle vie. Le tout sans couper leurs allocations. Une vraie aubaine !
A peine arrivés dans un bâtiment rénové d'une friche industrielle, les chômeurs sont priés de se conformer à la discipline de Sphericon : ils sont maintenant des trainees, en apprentissage auprès de trainers. Ils doivent oublier leurs petites vies minables pour embrasser de véritables valeurs positives ; on leur fait d'ailleurs creuser un trou toute une journée, censé représenter la tombe de leurs existences antérieures. Comme toute institution totale, Sphericon commence par effacer l'individualité de ses membres. Cela passe par des noms dynamiques de promotion, des règles de vie commune dignes d'un pensionnat catholique, l'exemple râbaché de stars à prendre pour modèle, politiciens, ingénieurs, anciens trainees aux capacités hors du commun.
Un jour de classe à Sphericon commence à 6h45 du matin et finit à 11 heures du soir - avec des devoirs du soir occasionnels. Le début des cours est à 7h30. S'ensuivent six heures de cours de quarante-cinq minutes, avec des pauses de cinq minutes. Le déjeuner est à 12h30. Suivi d'une phase de régénération : power napping, c'est une courte sieste intensive qui ne dure pas plus de trente minutes, habillé sur la couverture, pas sous la couverture. Puis suit une après-midi de cours de trois heures. Ensuite coffee break à la cafétéria, selon les bonus coins. A 16h30 commence la phase de repos actif. Elle dure jusqu'à 18 heures. La salle télé est ouverte à cette heure-là. On passe la fameuse série "Job Quest". La plupart des trainees regardent "Job Quest" pendant leur temps libre. Ils sont devant le poste comme électrisés. D'autres trainees préfèrent la version romancée. Ou vont au sous-sol et travaillent aux appareils de gym. On peut aussi aller dehors (après entretien avec le portier). A 18 heures, c'est le repas du soir - à nouveau selon les bonus coins. Ensuite commence le repetitorium, l'automatisation et l'application des matières enseignées dans la journée, seul ou en petits groupes : travail de candidature, travail sur les curriculums et autres travaux. C'est aussi à cette heure-là qu'ont lieu les discussions thérapeutiques avec le psychologue de l'école. A 11 heures du soir, extinction des feux. [p. 33-34]
Encadrés, infantilisés, jugés sur les moindres aspects de leur personnalité, les trainees sont sommés d'adopter les valeurs du monde de l'entreprise, pour leur plus grand bien, naturellement. L'anglais managérial est de rigueur. Les ateliers de recherche d'emploi tournent à la critique impitoyable des CV et, au-delà des vies. "Regardez un peu votre vitae. Comment voulez-vous qu'on s'identifie à une vie pareille ? Qu'on s'emballe pour une vie pareille ? On ne peut même pas avoir pitié." [p. 52] Dans ce futur proche, la situation de l'emploi n'a fait que se dégrader, il faut donc avoir recours aux méthodes les moins recommandables pour trouver un travail, n'importe lequel. Les trainers enseignent donc l'art de maquiller un CV, ou plutôt de l'asperger de peinture fluo, de tendre l'oreille aux moindres rumeurs, de se méfier des autres ("Careless talks can cost jobs").
Pas question de penser différemment. Au moindre soupçon d'esprit critique, le bon psychologue est là pour vous faire comprendre à quel point vous êtes malade. On peut aussi passer aux punitions envers les plus récalcitrants en réduisant les rations alimentaires. Un bon trainee fait de la gym, des UV, regarde "Job Quest", raconte son passé de rock star dans son CV à grand renforts de photos convaincantes. Le but de ce conditionnement est suggéré à la fin, et on ne peut que songer que tout ce système est diablement réaliste. Un livre prophétique ?
Joaquim Zelter, Chômeurs Academy, Editions Autrement,
2008, 154 pages (Schule der Arbeitslosen, 2006)
06 novembre 2008
Bartleby
Le narrateur de cette nouvelle se présente comme un homme calme, effacé, affectionnant une vie simple et sans remous. Juriste dans un bureau de Wall Street, il emploie trois scribes à recopier les actes juridiques. Rien de plus ennuyeux que cette occupation, qui consiste à copier et à relire des monceaux de paperasse. Jusqu'à l'arrivée de Bartleby, un employé transparent, qui va causer l'unique problème dans la carrière sans nuage du héros. Bartleby refuse toute tâche sortant du cadre étroit de son travail de scribe. "I would prefer not to", réplique-t-il à chaque directive, pourtant raisonnable, de son employeur. D'une nature faible et hésitante, celui-ci laisse pourrir la situation, qui va complètement le dépasser.
Et là, j'aimerais râler un bon coup contre mon édition, qui propose une traduction très limite de ce "I would prefer not to." "J'aimerais mieux pas" est la version française proposée, ce qui ne me semble correspondre ni au sens, ni au registre de langage de la phrase originale. Du coup, on perd de la truculence de l'histoire, quand les autres employés se mettent à utiliser le verbe "préférer" à tort et à travers, puisqu'ici ils utilisent "aimer" à la place...
J'ai beaucoup aimé cette incursion dans le monde des bureaux, avec ses descriptions drôlatiques de personnages. Par exemple, la façon très élégante de parler du vice de Dindon sans le nommer :
Il me fallait au contraire faire de grands efforts pour empêcher Dindon de me discréditer. Ses vêtements avaient un aspect généralement graisseux et sentaient la taverne. L'été, il portait des pantalons plutôt lâches et ballants. Ses redingotes étaient exécrables ; son chapeau repoussant. Mais s'il est vrai que son chapeau m'était en grande partie indifférent, étant donné que la civilité et la déférence naturelle à un employé anglais le lui faisaient ôter dès qu'il entrait dans l'étude, sa redingote était une toute autre affaire. Au sujet de ses redingotes, j'essayais de lui faire entendre raison ; mais sans résultat. La vérité était, je suppose, qu'un homme disposant d'aussi maigres revenus ne pouvait se permettre d'arborer à la fois une redingote reluisante et un visage reluisant. Comme Pincettes l'avait un jour fait remarquer, l'argent de Dindon servait surtout à acheter de l'encre rouge." [p. 15]
J'ai encore une fois apprécié le style tout en finesse d'Herman Melville, écrivain tombé dans l'oubli au moment de la publication de ce livre, dont les derniers écrits publiés de son vivant n'ont rencontré que peu d'échos (Moby Dick compris !).
Herman Melville, Bartleby, Editions Mille et une
nuits, 1994, 67 pages (première édition en 1853).
17 septembre 2008
325.000 francs
Bernard Busard a de l'ambition dans la vie : devenir gérant de snack-bar avec la fière Marie-Jeanne ou, à la rigueur, cycliste professionnel. C'est quand même mieux que de finir à la presse à injecter chez Plastoform, le principal employeur de Bionnas, petite ville industrielle dans le Jura.
Busard veut "vivre aujourdhui", ne mettant que des images vagues derrière ce rêve : lui au volant d'une grosse voiture, Marie-Jeanne à ses côtés, enfin sienne... La mesquinerie du personnage le rend peu sympathique. Dès le première chapitre, le montrant acharné à gagner une course de vélo, on sait qu'il est prêt à mettre sa santé en danger pour gagner.
Il lui manque 325.000 francs pour acheter la gérance de son snack-bar. Calculant que la somme représente six mois de travail à l'usine, il se lance à corps perdu dans cette nouvelle course. L'auteur entend dénoncer les dérives du capitalisme. Ses phrases précises dissèquent froidement le travail à la presse. On sent, physiquement, ce que représente cette tâche vide de sens : fabriquer des jouets colorés en plastique à la chaîne. Les thèmes sont tout à fait d'actualité. Les ouvriers ont recours au dopage pour combattre la somnolence induite par la répétitivité des gestes, source d'accidents. On assiste aux luttes syndicales pour l'augmentation des salaires, dédaignées par Bernard qui, assuré de quitter bientôt la ville, poursuit son but individualiste.
Elle sait comme toutes les femmes de Bionnas, que l'homme qui a commencé à travailler à la presse ne quittera plus jamais la presse. Faute de pouvoir augmenter le salaire horaire, il travaillera davantage d'heures. Il commencera par huit heures par jour à l'usine. Puis, pour pouvoir acheter une cuisinière à gaz ou un scooter, il fera des heures supplémentaires chez les artisans qui achètent d'occasion les vieilles presses à injecter. Il travaillera toujours plus longtemps ; il mangera et dormira pour pouvoir travailler ; et rien d'autre jusqu'à la mort. [p. 68]
En creusant un peu, on trouve une dénonciation de l'assignation sociale au sens large. Bernard et Marie-Jeanne sont les produits d'une époque : sous-cultivés, ils n'envisagent leur avenir qu'en termes de consommations matérielles. La place des femmes est souvent évoquée, sous forme de disputes affectueuses entre le narrateur et sa femme Cordélia, révélant un féminisme véhément chez elle, mais restant de l'ordre du privé. Si Marie-Jeanne avait eu accès à la contraception, elle n'aurait pas versé dans cette phobie des relations hors mariage qui scelle le destin de Busard.
Je ne regrette pas cette découverte de Roger Vailland, fréquentant depuis deux ans des gens qui n'ont que son nom à la bouche (ils m'ont eue à l'usure !). Un vif intérêt pour cet auteur engagé du XXe siècle a conduit à la création d'un site lui étant entièrement consacré.
Roger Vailland, 325.000 francs, Editions Corrêa
Buchet-Chastel, 244 pages (première édition en 1955).
05 janvier 2008
Tribulations d'un précaire
C'est aujourd'hui mon anniversaire et j'ai une bonne surprise. Je lis une petite annonce qui dit : "Licence de lettres requise." Ce sont des mots qu'on ne voit jamais associés, jamais. Autant imaginer lire "Casier judiciaire chargé exigé" ou "Double amputation requise". De quoi se demander ce qui ne tourne pas rond chez ceux qui ont passé l'offre d'emploi. [p. 45]
Quelle idée impudente d'imaginer qu'un diplôme littéraire peut permettre d'accéder à un emploi intéressant aux Etats-Unis ! Justement, le héros de ce récit est prêt à faire n'importe quel job : serveur, poissonnier, déménageur, il suffit de barratiner lors de l'entretien d'embauche en ayant l'air de s'y connaître et le tour est joué.
Le ton est cynique. Iain joue les employés modèles tout en se bourrant les poches de tout ce qui lui tombe sous la main à son poste. Pas d'illusions à se faire sur les perspectives de carrière : les emplois promettant une couverture médicale au bout de 90 jours sont interrompus sous le moindre prétexte au 89e, la somme promise pour une mission en mer se voit amputée sans crier gare du prix de l'essence du bateau et des repas.
Les cohortes éreintées de précaires gardent tout juste assez d'espoir pour se faire arnaquer à nouveau. On assiste ainsi à une session de recrutement où chaque candidat est entouré de vendeurs "en civil" leur vantant les louanges de la vente de purificateurs d'eau. Le stage de perfectionnement est bien sûr payant.
Aucune satisfaction du travail bien accompli possible quand le moindre branque répondant par hasard à une annonce peut se faire payer plus cher que l'employé philippin modèle. Iain est plutôt malin, débrouillard et costaud (je ne pourrais faire aucun de ses boulots), mais il n'a d'autre choix que d'enchaîner des gestes vides de sens, dans un travail sans qualités qui l'appauvrit finalement sur tous les plans. Inutile de se leurrer : c'est ce qui nous attend en France.
Iain Levinson, Tribulations d'un précaire,
Liana Levi, 2007, 187 pages.
18 septembre 2007
The Lady and the Unicorn
Entre le Paris des maisons bourgeoises fortunées et le Bruxelles des austères artisans du XVe siècle, Tracy Chevalier s'attache à dérouler le fil des idées inspirées par une oeuvre d'art. Après la Jeune fille à la perle, son imagination s'exerce cette fois sur les célèbres tapisseries de la Dame à la Licorne.
Elle décrit très précisément les étapes de la confection du bel objet : la commande par un notable soucieux avant tout de conforter sa position sociale, les premières ébauches puis la peinture définitive par un artiste, les négociations avec les tapissiers qui pensent en termes de coût des matières premières, la transposition des peintures en dessins à l'envers propres à être reproduits sur le métier à tisser, le lent travail de tissage puis de couture dont seul le résultat final est visible.
Autour de cette création délicate, s'affrontent des personnages aux désirs tumultueux, se débattant contre les conventions de l'époque. On voit les femmes flouées par ce que leur famille considère comme leur destin, qui est bien souvent de servir de monnaie d'échange entre deux commerces par le mariage. L'auteure ne cherche pas à enjoliver leur morne existence et tente de montrer les choses de manière réaliste, une constante chez elle.
J'ai adoré, comme dans ses livres précédents, les minitieuses descriptions du métier des artisans, indiquant de sérieuses recherches historiques. J'ai moins apprécié le côté par trop intimiste de l'intrigue, qui se concentre sur l'intérieur des foyers alors qu'on aimerait en savoir plus sur la cour du roi ou les guildes d'artisans. Un défaut bien actuel... Mais à présent, j'espère voir très bientôt les tapisseries de mes propres yeux au musée de Cluny [une description détaillée ici, où j'ai emprunté la photo].

Tracy Chevalier, The Lady and the Unicorn, HarperCollins, 2003, 290 pages.
08 août 2007
Working Jeanne
Ma vie sociale et professionnelle étant particulièrement fournie en ce moment, je passe une à deux fois par semaine dans une bibliothèque municipale. Depuis cet hiver, je prends chaque mois au passage le petit magazine "En vue" édité par la ville de Paris. C'est ici que j'ai fait connaissance avec Jeanne, à raison d'une planche à chaque fois.
Jeanne, drôle d'oiseau coiffé d'un chapeau avec un B bien en évidence, y est bibliothécaire stagiaire. Elle garde un air stoïque lorsque les pires calamités s'abattent sur elle : le courrier à trier, un gamin qui débranche une prise d'ordinateur, un CD rangé dans le mauvais boitier. La bibliothèque, c'est l'enfer sur terre, ce que je savais déjà.
Me voilà donc avide d'en savoir plus sur Chloé, l'auteure de ce personnage de BD. J'ai commencé par aller là, pour me familiariser avec les différentes incarnations de Jeanne :
Les hommes de Jeanne (2004)
Les saisons de Jeanne (2006)
Working Jeanne (2007)
Mais ce n'est qu'en traînant dans une librairie spécialisée dans le scolaire et les livres d'occasion que j'ai enfin compris que Jeanne... c'était moi ! C'était incroyable. Je tenais Working Jeanne, qui se lit en une demi-heure à peine, et je me demandais sérieusement si je n'avais pas une deuxième personnalité qui dessinait à ses heures perdues (or, s'il m'arrive de dessiner des visages beaucoup plus évocateurs que ceux de Chloé, ils n'ont aucune régularité et surtout je suis incapable de dessiner des corps, encore moins des décors... elle non plus, remarque).
La BD racontait donc mon histoire : une trop bonne élève dans une trop petite ville, de trop longue études poursuivies machinalement plutôt que par véritable vocation, des choix qui ne suscitent que l'incompréhension de l'entourage, des tentatives catastrophiques de s'insérer dans le monde de l'art, de la communication, de l'enseignement... Le tout avec des remarques très fines, une analyse intelligente des hésitations d'une jeune femme face à un monde du travail destructuré et un chômage un peu trop familier. Elle arrive à dessiner des visages stylisés au possible, qui se révèlent incroyablement expressifs (ou bien c'est moi qui recréait la situation pour la voir se parer de formes et de couleurs dans ma tête). L'humour est présent : chaque page récèle des définitions tordantes dans les notes de bas de page ; les scènes sont souvent décalées, absurdes (voir l'histoire du patron mordeur !). Et l'émotion vous rattrape au dernier moment, parce que Jeanne n'a quand même pas une vie follichonne.
Chloé, Working Jeanne, Michel Lagarde, 2007, 64 pages.
